Depuis une dizaine d’années, la notion de « surtourisme » bénéficie d’un fort écho médiatique, c’est peu de le dire. Elle est devenue le leitmotiv, le passage obligé sensationnaliste de chaque nouveau point sur l’état du tourisme dans le monde. L’épouvantail aussi. Car, forcément, le phénomène est décrié. Il obnubile négativement. Et contient d’ailleurs dans sa propre formulation – sur-tourisme – ce qu’on lui reproche : sa démesure évidente, son excédent de... tourisme. Mais la diabolisation du premier ne risque-t-elle pas d’épargner ce dernier ? De couvrir la lame de fond sous son écume ? Poser la question, c’est y répondre.
Un trop plein de semblables ?
La focalisation sur le surtourisme et, dans le même mouvement, sa dénonciation posent un double problème. D’emblée, à un niveau épidermique peut-être, elle semble empreinte d’une sorte de mépris de classe. D’une stigmatisation, pour le moins, du tourisme populaire, des périodes et des endroits populeux, des « hordes » moutonnières. Elle est d’ailleurs souvent le fait des touristes eux-mêmes. Hier, la cible était le « tourisme de masse », volontiers dénigré par la plupart des vacancier·es... en position ou pas de lui préférer l’éventail infini des « tourismes de niche ». Aujourd’hui, la condamnation du « surtourisme » est encore, d’abord, une affaire interne au milieu. « Oh non, n’allons pas là, c’est infesté de touristes ! » La crainte de « gâcher ses vacances » au contact d’un trop plein de semblables alimente le procès, au moins autant que les griefs des populations locales affectées par l’affluence.
Or, la vindicte se trompe d’ennemi, car à l’origine des effets de saturation, les politiques touristiques précèdent les comportements grégaires, indiquent les analystes [1]. La suroffre, lucrative autant qu’inconséquente, crée les conditions des engorgements et autres entassements saisonniers. De l’explosion du low cost aérien privé (subventionné par des fonds publics) vers une poignée de « destinations immanquables » jusqu’à l’explosion des chambres disponibles, là et ailleurs, par plateformes numériques interposées, les dispositifs privilégiés (en gestion des investissements, des infrastructures, des flux, des prix) participent activement aux phénomènes de concentration de la fréquentation... inhérents à l’expansion touristique.
Et précisément, apparaît ici le deuxième problème, plus fondamental, posé par la focalisation sur le surtourisme. Elle dévie les récriminations légitimes de la cible idoine. Vilipender le surtourisme au détriment de la mise en cause du tourisme lui-même revient à faire passer une logique pour un excès. Une dynamique de fond, un mode de fonctionnement, une force systémique pour une exagération ponctuelle ou localisée. Comme la critique de l’hypercapitalisme ne renvoie à rien d’autre, principiellement parlant, qu’à celle du capitalisme lui-même, l’acharnement de ces dernières années contre le surtourisme ne renvoie en réalité qu’à la dynamique même de l’industrie touristique à l’œuvre depuis des décennies. Le surtourisme, c’est le tourisme.
Tant les mécanismes mobilisés que les effets produits sont les mêmes. Les premiers suivent une orientation résolument prédatrice – appropriation privative, marchandisation des lieux et des comportements, nivellement par le bas des régulations... – ; les seconds tendent à aggraver les fractures entre populations visiteuses et populations visitées, entre tour-opérateurs transnationaux et hôtes locaux, entre l’humanité et son environnement naturel. Il n’a pas fallu attendre le nouveau marronnier médiatique du surtourisme pour en identifier les ressorts ou en constater les impacts. L’ONU Tourisme elle-même n’est pas dupe. En contradiction avec sa propre promotion lénifiante de son industrie fétiche, ses études chiffrées documentent à l’envi le triple caractère à la fois « non accessible, non équitable et non durable » du tourisme international [2].
Ni accessible, ni équitable, ni durable
Reprenons-les dans cet ordre. Droit pourtant consacré comme tel dans la Déclaration universelle des droits humains, l’accès au repos et au loisir hors de son pays (articles 13 & 24) est réservé aujourd’hui, dans les faits, à moins de 8% de l’humanité. Une personne sur treize environ en position économique, politique et culturelle – chaque adjectif a son importance – de visiter les douze autres, assignées à résidence. Certes, la démocratisation (relative) du tourisme international en Occident a fait son chemin. Fruit des luttes sociales et des décennies de croissance de l’après-Deuxième Guerre mondiale, elle permet à une personne sur deux en moyenne de prendre « ses » vacances à l’étranger – deux, trois ou quatre fois par an depuis le début de ce siècle. Mais à l’échelle du monde, la pratique, très majoritairement inaccessible, reste un privilège éhonté.
Au sein même de la population des touristes, prévaut aussi une logique de classe, inégalitaire. Comme si le besoin de « faire comme tout le monde » et celui, à l’opposé, de « ne pas faire comme tout le monde » stratifiait de fait le marché touristique. Avec d’un côté, l’élargissement de l’offre mimétique et de l’autre, la diversification de l’offre distinctive. La première sature, la seconde exclut, le touriste élitaire fuyant toujours le touriste vulgaire qui finit... par l’imiter. De nouvelles destinations – hors saison, hors-piste, hors des sentiers battus – sont ainsi sans cesse ouvertes pour devenir quelques années plus tard des destinations de masse qui frisent la surcharge.
Dans ses formes dominantes, le tourisme international n’est absolument pas non plus équitable. Ni durable. Les importants coûts et bénéfices générés par le secteur – une contribution à l’économie mondiale en 2025 de près de 12 000 milliards de dollars tout de même, 10% du PIB global – restent très inégalement répartis. Comment expliquer sinon, à en croire la directrice pour l’Afrique de l’ONU Tourisme elle-même [3], que « sur chaque 100 dollars dépensés par un touriste en vacances dans un pays en développement, seuls 5 dollars environ restent dans l’économie de ces pays » ?
Comment expliquer encore l’effet désastreux des poussées inflationnistes dans les zones « touristifiées » sur l’accès des couches populaires locales au logement, à l’électricité, à la terre, à la nourriture ? Un impact proportionnel, fatalement, à l’asymétrie de revenus, plus ou moins exorbitante, entre populations visiteuses et visitées. Comment expliquer enfin, exemples parmi tant d’autres, que des terrains de golf soient arrosés jour et nuit dans des pays arides ou semi-arides, là où précisément l’eau manque pour les gens qui y vivent ?
En cause donc, les logiques sur lesquelles le rouleau compresseur touristique continue à s’appuyer. Des logiques, en vrac, de concentration des profits, d’évasion fiscale, d’accaparement ou de pression concurrentielle sur les ressources, de prédation des cadres naturels et culturels, de vulnérabilisation des autochtones, d’éviction d’activités de production vivrière ou d’autres domaines clés des sociétés visitées au profit de petits boulots, de trafics divers ou autres pratiques douteuses...
En dépit des discours, l’empreinte écologique du secteur ne cesse, elle aussi, de croître. Ses seules émissions de gaz à effet de serre – ne parlons pas ici des déchets et des multiples autres pollutions – accusent un rythme de progression de 3,5% l’an, c’est-à-dire plus du double que celui de l’ensemble des activités économiques à l’échelle planétaire [4]. Bref, l’expansion constante du tourisme international s’apparente d’abord à une dynamique capitaliste – inégalitaire et prédatrice – à réguler d’urgence.
Un autre tourisme est-il possible ?
Une série d’initiatives s’y essaient ou disent essayer. Les plus sincères, ce sont les associatives. Mais les voyages solidaires, responsables, durables, humanitaires, etc. qu’elles proposent, souvent à l’autre bout du monde, peinent à dépasser leurs propres limites – élitisme de fait, poids minime, généralisation impossible, dépendance aux liaisons aériennes... –, ainsi que leurs propres contradictions – conception au Nord/application au Sud, attentes asymétriques, effets non voulus, auto-labellisation... Les exemples abondent.
Comme abondent d’ailleurs les initiatives marchandes, les plus opportunistes cette fois, fruit d’une récupération commerciale de la mode éthique. Elles ne « responsabilisent » qu’une petite partie de leur offre bien sûr (la principale restant donc... irresponsable) et font davantage dans l’autorégulation de façade ou le greenwashing que dans une remise à plat du partage des bénéfices et des « externalités négatives » du secteur.
Les plus ambivalentes, enfin, de ces initiatives à prétention transformatrice, ce sont les publiques. Une ambivalence qui se loge certes dans l’inconsistance des « bonnes pratiques » préconisées, le type de filtrage retenu – par les prix ou par les quantités ? –, les hésitations entre endiguer et densifier les destinations ou les étaler dans l’espace et le temps... Mais une ambivalence surtout qui naît de la juxtaposition dans les textes les plus fondamentaux de l’ONU Tourisme – tel le Code mondial d’éthique du tourisme (actualisé en 2019) – de sérieuses injonctions à la régulation immédiatement contredites par leur antidote libérale, à savoir d’autres injonctions, tout aussi sérieuses, à la dérégulation...
Or, il n’y aura de tourisme « accessible, équitable et durable » possible qu’à travers une réorganisation politique, inévitablement limitative et redistributive, des cadres, des normes et des flux. Une renégociation publique des termes de l’échange. L’ONU tourisme le sait, reste à le vouloir.