Former une coalition d’États respectueux des droits humains pour contrer la régression autoritaire généralisée et la marginalisation du droit international par les États-Unis et les puissances illibérales, tel est l’appel lancé il y a quelques jours par Human Right Watch (HRW) dans son dernier rapport mondial. Il n’est pas le premier du genre. Deux semaines plus tôt à Davos, le premier ministre canadien Mark Carney invitait les « puissances moyennes » à s’unir pour reconstruire un ordre fondé sur le respect de valeurs essentielles, parmi lesquelles les droits humains et la souveraineté. D’autres avant lui, responsables ou analystes, ont souligné la nécessité pour l’Europe de faire le deuil de la solidarité atlantique pour s’allier stratégiquement à d’autres régions du monde partageant une même appétence pour le multilatéralisme.
A l’ère du might makes right, on ne peut que souscrire à ce projet, soit à la constitution d’un pôle mondial ayant pour socle commun le respect des droits des personnes et des États. Mais la constitution d’une telle alliance n’ira pas de soi. Human Rights Watch en fait le triste constat : les gouvernements démocratiques adhérant rhétoriquement aux droits les font régulièrement passer après leurs intérêts sécuritaires et économiques, s’abstiennent de critiques par crainte des réactions de Washington et sont eux-mêmes le théâtre d’une montée en puissance des forces illibérales et d’une érosion des droits, notamment des migrants. Volontariste, l’organisation veut néanmoins croire que l’union fait la force et que, mieux rassemblées et coordonnées, les démocraties peuvent assumer le rapport de force avec Trump, Poutine et autres Xi Jinping.
Au-delà des participants évidents
Pour composer cette alliance, il est nécessaire de regarder au-delà des participants évidents estime HRW, en rappelant à juste titre que bien des États du Sud ont contribué à forger le droit international des droits humains. On peut même aller un cran plus loin : que reste-t-il de crédibilité aux démocraties occidentales en matière de droits humains après Gaza ? Pour avoir une petite chance d’advenir et ne pas apparaître comme une tentative d’ex-puissances déclassées de reprendre un ascendant moral et diplomatique sur un monde qui leur échappe, une telle alliance devra nécessairement avoir des pays du Sud en son centre.
Non pas que le Sud global dans son ensemble soit plus attaché aux droits humains ou au multilatéralisme (c’est, pour des raisons historiques, plutôt l’inverse), mais un certain nombre de ces pays sont en train d’acquérir une légitimité, en matière de diplomatie des droits humains, que les pays occidentaux ont perdue. La démarche de l’Afrique du Sud auprès de la CPI puis le lancement en janvier 2025 du « Groupe de La Haye », composé de huit pays du Sud global (parmi lesquels le Mexique, la Malaisie, le Sénégal…) et des Pays-Bas, qui vise à faire primer les principes juridiques sur l’impunité dans le contexte du drame palestinien, est symptomatique d’une forme de basculement Nord-Sud en matière de mobilisation gouvernementale en faveur du droit international.
Politique de la carotte
L’influence pernicieuse de la diplomatie trumpiste sur le respect des droits dans le reste du monde pourrait, selon HRW, être contrebalancée par des incitations du type inclusion de conditions démocratiques et sociales dans des accords commerciaux attractifs. Il faudra aller au-delà de cette politique de la carotte aux relents paternalistes. La participation des pays démocratiques du Sud global à la défense et à la reconstruction du multilatéralisme est désormais subordonnée à l’émergence d’un système moins oligarchique que l’ordre international en décomposition, plus représentatif des priorités et des intérêts des pays pauvres et émergents. Ceux-ci ont assez clairement énoncé leurs revendications en matière de gouvernance mondiale lors du « Sommet de l’avenir » des Nations unies il y a un peu plus d’un an. Il faut que le multilatéralisme serve davantage leur développement sans empiéter excessivement sur leur souveraineté.
Les pays du Sud aspirent à être véritablement assis à la table en matière de finance internationale et de sécurité collective, à pouvoir investir massivement dans leur développement sans s’exposer au piège de la dette extérieure, à ce que le financement international du climat soit mis à l’échelle pour adapter leurs systèmes économiques et sociaux à un réchauffement dont ils ne sont pas responsables, à bénéficier de transferts de technologies et de préférences commerciales pour diversifier leurs économies et les rendre plus résilientes, etc. En d’autres termes, il s’agira de faire droit à une revendication ancienne des pays du Sud, selon lequel le « développement » est également un droit humain, dont la réalisation impose des obligations aux membres les plus favorisés de la communauté internationale.
→ Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : « Reconstruire un ordre international avec le Sud global ? »








