Assez naturellement, notre perception de la manière dont les pays du Sud ont reçu l’enlèvement de Nicolas Maduro est dominée par les réactions latino-américaines, les plus concernées et les plus véhémentes. Ces dernières ont suivi les lignes d’un continent polarisé idéologiquement : d’un côté les pays les plus à gauche – Brésil, Colombie, Mexique, etc. –, en dépit de leurs rapports difficiles avec le président vénézuélien, ont énergiquement condamné une action qui contrevient aux fondements du droit international et compromet la paix dans la région, de l’autre les gouvernements de droite (populiste) et alliés de Trump – Argentine, Pérou, Équateur, Salvador, etc. – se sont réjouis d’une opération de police ayant neutralisé un « narcoterroriste » qui semait le chaos dans la région. On l’a suffisamment écrit ces derniers jours, l’opération – et les menaces subséquentes de Trump contre d’autres pays dans le cadre d’une doctrine Monroe assumé – replonge le continent dans les affres de l’interventionnisme « yankee » pro-dictatures qui a prévalu au cours du 20e siècle.
Dans le reste du Sud global, soit en Asie et en Afrique, la majorité des nations a cependant privilégié un langage neutre et euphémisé, voire s’est abstenue de toute déclaration. En dehors d’une poignée de pays (Iran, Malaisie, Afrique du Sud et Ghana essentiellement), les ministres des Affaires étrangères se sont bornés à exprimer leurs « préoccupations », à souligner l’attachement de leur pays au droit international et à recommander le « dialogue » en vue d’éviter « l’escalade ». En d’autres termes, le ton privilégié est plus proche de celui des pays européens que de celui de la Russie et de la Chine. Quoique moins alambiqué, les pays du Sud n’ayant pas commencé par pointer l’absence de légitimité démocratique de Maduro… avant de rappeler la primauté du respect du droit international.
La réserve diplomatique des pays d’Afrique et d’Asie cache néanmoins une réelle indignation vis-à-vis des événements vénézuéliens. Le principe de respect des souverainetés nationales a conservé une centralité politique dans le Sud global du fait de la prégnance des luttes contre la domination coloniale et des asymétries de l’architecture de sécurité mondiale. Le droit international est d’abord envisagé comme un instrument de défense (alors qu’il est aussi et de plus en plus considéré par les Européens comme un instrument de l’expansion de normes internationales). Défense contre les velléités néocoloniales des États-Unis et de l’Europe, mais aussi de plus en plus contre les ambitions chinoises pour ce qui est des pays d’Asie du Sud-Est, qui craignent que la fragilisation de l’ordre international « basé sur le droit » ne désinhibe Pékin en Mer de Chine du Sud et ailleurs.
La crainte des foudres de l’Oncle Sam
Ce mécontentement n’a pas été clairement exprimé du fait de la nature des relations entre ces pays et les États-Unis de Trump, faite d’un mélange d’intérêt mutuel, de dépendance et de crainte. Il importe de rappeler que Washington entretient de longue date un réseau d’alliances stratégiques en Asie et en Afrique – du Maroc au Pakistan, de la Turquie aux Philippines, en passant par l’Égypte, les pays du Golfe, l’Inde, etc. Trump est occupé à modifier les termes de ces partenariats bilatéraux à son avantage plutôt qu’à les supprimer. Le démantèlement médiatisé de l’USAID n’empêche pas le redéploiement de soutiens financiers massifs sur des alliés ciblés (Kenya et Éthiopie entre autres), etc. L’implication de Trump dans le conflit d’Afrique centrale en fait un allié essentiel pour la RDC dans son différend avec le Rwanda (moyennant le bradage de ses minerais critiques…). Enfin, la relation avec Washington croît en importance stratégique dans plusieurs pays d’Asie du Sud et du Sud-Est engagés dans une tentative d’équilibrage (balancing act) d’une influence chinoise de plus en plus dominante (Thaïlande, Vietnam, Indonésie, Singapour, etc.).
L’inhibition d’une bonne partie du Sud global est surtout dictée par le climat de crainte installé par une diplomatie états-unienne transactionnelle, irascible, impitoyable même avec ses alliés. Toute critique de la politique trumpienne est virtuellement assimilable à un crime de lèse-majesté risquant de se payer cher dans les négociations en cours sur les droits de douane ou, pour ceux qui en bénéficient, en matière de soutien sécuritaire ou financier. Jusqu’à l’Algérie, si bruyante face à la France « néocoloniale », a préféré ne pas réagir à l’enlèvement de l’allié bolivarien. L’enjeu prend dans ce cas une tournure existentielle. C’est que l’hypothèse d’une reproduction chez soi de l’opération états-unienne, aiguillonnée par le « ce qui est arrivé à Maduro peut arriver à n’importe qui » de Trump, s’est imposée sur les scènes politiques de plusieurs pays. Pour autant, il est plus que probable que le mécontentement (quasi-)général du Sud global vis-à-vis de l’interventionnisme américain (et de la mansuétude européenne à son égard) nourrisse des reconfigurations favorables à la Chine en tant que pôle prévisible et cohérent du système mondial.









