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Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?

« Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps »En réaction à la capture de Maduro par les forces spéciales états-uniennes, la gauche française se dispute sur l’attitude adéquate à adopter face à l’ampleur géopolitique de l’évènement. Les campistes, fidèles qu’à eux-mêmes, voudraient que toutes critiques du régime vénézuélien soient tues au nom de la cohérence d’un front anti-impérialiste. Nous publions ici la traduction d’un article très éclairant de Pablo Stefanoni qui restitue les enjeux et conséquences politiques comme géopolitiques de ces soutiens inconditionnels.

Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?
Bogota, Colombia - Nov 28, 2019.

Photo : Nowaczyk, Shutterstock.com

En août 2024, après les élections vénézuéliennes, je concluais ainsi un article publié dans ce même journal : « Les images de la répression au Venezuela – et d’un gouvernement qui se barricade sans même vouloir montrer les procès-verbaux de sa prétendue victoire – constituent un cadeau inestimable pour les réactionnaires de tous bords. Un « socialisme » associé à la répression, aux pénuries quotidiennes et au cynisme idéologique ne semble pas être la meilleure base pour « make progressism great again », si l’on peut dire. J’y soulignais que « si, par le passé, le chavisme était un atout – matériel et symbolique – pour les gauches régionales, depuis le milieu des années 2010, il est devenu de plus en plus un fardeau ».

Pour une gauche qui croyait devoir affronter encore bien des années de désarroi politique, le chavisme est tombé du ciel comme un miracle. Après la chute du mur de Berlin, et en plein règne de la « pensée unique » néolibérale, qu’un président latino-américain parle de socialisme était quelque chose d’inattendu. Chávez était capable de citer le livre Bolchevisme : le chemin vers la révolution, du marxiste britannique Alan Woods – sur l’importance du « parti révolutionnaire » – et d’en lire des extraits à la télévision. Ou bien d’inviter des penseurs de gauche à discuter de leurs visions du changement social à Caracas. En bref, Chávez rouvrait le débat sur le socialisme alors que celui-ci semblait clos.

Diverses initiatives de « pouvoir populaire » semblaient donner corps à cette révolution – Fidel Castro avait enfin trouvé à qui passer le flambeau. L’Amérique latine était à nouveau le territoire de l’utopie, et un tourisme révolutionnaire bigarré débarqua à Caracas et dans ses quartiers les plus combatifs, comme l’emblématique 23 de Enero.

Mais sous ce manteau de radicalité, une élite s’est rapidement formée, qui s’est servie de l’État comme source d’enrichissement personnel et de pillage des ressources nationales, y compris pétrolières. Les services publics que la révolution bolivarienne était censée garantir se sont rapidement dégradés ou ont donné lieu dès le départ à des expériences faillies. Le « pouvoir populaire » dissimulait une caste bureaucratique et autoritaire qui contrôlait le pouvoir réel et un État qui rendait inutilisable tout ce qu’il nationalisait.

Les célèbres « missions » de santé organisées par Cuba, aujourd’hui exsangues ou évaporées, étaient en réalité des opérations de commandos de médecine primaire dont l’essor fut parallèle à la destruction du système de santé publique. Paradoxe d’un « socialisme » qui a démantelé les formes d’État-providence, modestes mais bien réelles, qui existaient avant Chávez au Venezuela et les a remplacées par des initiatives erratiques financées par les ressources pétrolières [1]

Tout cela s’est aggravé après la mort de Chávez. Une partie de la gauche – à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela – a alors cherché des excuses en attribuant tous les maux au « madurisme », qui s’était écarté de la voie tracée par Chávez : le « chavisme non maduriste ». Avec l’aggravation des crises successives, après la période de prospérité pétrolière, l’énergie de la population s’est concentrée sur la recherche de solutions de fortune aux problèmes du quotidien. Cette quête de réponses individuelles à une vie quotidienne devenue impossible a trouvé son expression la plus dramatique dans l’un des plus grands — voire le plus grand — exode migratoire d’Amérique latine [2]

Pendant ce temps, le régime s’éloignait de plus en plus de sa base de légitimité électorale, qui avait pourtant été l’un des moteurs du chavisme. Un populisme sans peuple remplaçait le « peuple de Chávez ». On pouvait voir partout sur les murs des villes vénézuéliennes le dessein stylisée des « yeux de Chávez » – en tant que commandant éternel –, mais ce regard vigilant était de plus en plus invisibles pour l’homme de la rue. Comme cela s’était jadis passé avec le « socialisme réel », les mots avaient perdu leur sens.

Une fois de plus, comme hier à Cuba, la source de la légitimité politique n’était plus les conquêtes sociales, mais la résistance à l’« encerclement impérialiste » (qui avait certes une part de réalité). Le fait que le Venezuela soit une puissance pétrolière a également alimenté la suspicion que l’Empire cherchait à « voler » son pétrole – une idée quelque peu simpliste que Donald Trump cherche aujourd’hui à relancer, même si les entreprises pétrolières étatsuniennes semblent faire preuve d’une certain scepticisme à cet égard.

L’épopée de la résistance a remplacé celle de la construction d’un modèle politiquement démocratique et économiquement viable. Comme l’écrit le philosophe cubain Wilder Pérez Varona à propos de son propre pays, le lexique de la Révolution – souveraineté, peuple, égalité, justice sociale – a cessé de fonctionner comme une grammaire commune et comme un horizon de sens capable d’organiser l’expérience sociale. Le revers de la médaille , c’est une répression croissante, avec la participation active du redoutable et redouté Service bolivarien de renseignement national (SEBIN), qui jouit du pouvoir d’incarcérer quiconque sans le moindre respect des droits humains [3]

Le Venezuela s’est alors transformé en puissant outil de propagande pour la droite. Les médias internationaux en sont venus à se focaliser sur ce pays des Caraïbes par rapport à d’autres régimes autoritaires : le Venezuela faisait vendre. Puis, l’émigration massive a fait du débat sur le chavisme un sujet d’actualité nationale dans divers pays. L’énorme quantité de Vénézuéliens répandus à travers le monde incarnaient un témoignage militant beaucoup plus puissant que celui de Corina Machado ou de ses prédécesseurs dans les forums de la droite – et de l’extrême droite – mondiale. Chaque émigrant vénézuélien était un témoignage de l’échec du système.

En général – et avec bien sûr quelques exceptions –, la gauche latino-américaine n’a su trouver ni le langage ni le cadre théorique lui permettant de mettre en question les dérives du régime bolivarien, pas plus qu’elle n’a su se forger une place dans le débat public à ce sujet, même si elle a souvent pris silencieusement ses distances du Venezuela. Dans les débats domestiques des divers pays, critiquer le chavisme semblait revenir à se rallier à la droite, ce qui n’aidait pas à définir un « lieu d’énonciation » adéquat. (Il en va pour bonne part de même pour ce qui est de l’invasion russe de l’Ukraine).

À ce jour, le résultat est catastrophique. On assiste à une espèce de chute du mur de Berlin pour les gauches latino-américaines – et aussi pour celles de certains pays d’Europe. Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps, qui reste impunie.

La Maison Blanche a clairement indiqué qu’elle mettait en œuvre le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe, pourtant déclarée caduque par le secrétaire d’État John Kerry en 2013. Cette doctrine, conçue contre l’intervention des puissances extra-continentales à la fin des luttes pour l’indépendance, allait finir par justifier, comme l’explique le politiste brésilien Reginaldo Nasser, l’ingérence pure et simple de Washington dans les affaires intérieures de ses voisins face à toute menace ou prétendue menace contre la sécurité des États-Unis.

Le « corollaire Trump » sert aujourd’hui à défendre de manière éhontée les intérêts étatsuniens et à renforcer les forces d’extrême droite dans la région. Contrairement aux néoconservateurs de l’ère Bush, Trump ne parle plus de démocratie et de droits de l’homme pour justifier ses interventions. Il n’y a aucune hypocrisie dans ses discours, c’est un impérialisme à l’état pur qui se permet de kidnapper Maduro, d’aspirer à voler le Groenland au Danemark, ou de dire que les États-Unis géreront le Venezuela jusqu’à ce qu’il y ait une transition acceptable pour Washington, faisant place libre aux compagnies pétrolières gringas.

De fait, pourquoi un « lumpencapitaliste » aux velléités autocratiques dans son propre pays, qui méprise et sabote l’ordre multilatéral, prétendrait-il instaurer la démocratie au-delà de ses frontières ? Sa politique bénéficient du soutien de la galaxie des extrêmes droites régionales, qui considèrent Trump, à bien des égards, comme « leur » président. La voix la plus audible de ce chœur est celle de l’Argentin Javier Milei, qui s’émeut presque jusqu’aux larmes chaque fois qu’il narre ses rencontres avec le magnat new-yorkais.

L’héritage toxique de Maduro disqualifie aujourd’hui les actions anti-impérialistes et, tout comme lors de la chute du mur de Berlin, les débris de cet effondrement tombent aussi bien sur ceux qui ont critiqué Maduro que sur ceux qui l’ont soutenu. Les crises de type catastrophique ne tiennent pas compte des nuances : elles font basculer le pendule à l’extrême opposé. Aujourd’hui, cet extrême est la vague réactionnaire qui déferle sur la région et qui définit le difficile nouveau champ de bataille politique sur lequel doivent agir les forces démocratiques de gauche, affaiblies mais toutefois pas vaincues.

Tradution : Marc Saint-Upéry

[1] Ndt : et rongées par la corruption et les détournements...
[2] Ndt : plus ou moins de la même ampleur que la migration...
[3] Ndt : Caracas est aujourd’hui la capitale de la torture...


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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