Le boom du soja en Amérique du Sud n’est pas le fruit d’une simple success-story agricole obéissant aux seules lois du marché : il découle d’une alliance structurée entre États, multinationales et élites foncières. Devenu un acteur politique à part entière, le complexe du soja a redessiné les territoires, creusé les inégalités et imposé un modèle agro-extractiviste fondé sur la dépossession, la dépendance et la dévastation écologique.
En 2003, la multinationale Syngenta marqua les esprits en publiant en pleine page dans la presse argentine une carte représentant un vaste territoire transfrontalier à cheval sur Brésil, le Paraguay, l’Argentine, la Bolivie et l’Uruguay, rebaptisé « République unie du soja ». Derrière ce slogan volontairement provocateur se dessinait pourtant une réalité tangible : la formation d’un espace économique fortement intégré, structuré autour de la monoculture du soja et placé sous le contrôlé d’un petit nombre de firmes semencières, agrochimiques et de traders internationaux – un véritable « empire sans frontières » entièrement tourné vers la production et l’exportation de cette plante devenue emblématique de la mondialisation agricole (Grain, 2013).
Érigé en success-story, le soja a hissé le Cône Sud au rang de premier producteur et exportateur mondial de l’oléagineux. La région fournit aujourd’hui plus de la moitié des récoltes planétaires – entre 230 et 240 millions de tonnes par an – et le secteur est présenté comme un moteur essentiel de croissance et une manne financière indispensable aux économies locales (Fastmarkets, 15 septembre 2025). Largement relayé par les gouvernements et les acteurs de l’agrobusiness, ce récit triomphal tend toutefois à occulter les profondes répercussions sociales, politiques et écologiques induites par l’expansion de cette monoculture industrielle à grande échelle.
Au-delà de son poids stratégique dans les économies sud-américaines, le soja s’est transformé en instrument de pouvoir à part entière. Il reconfigure les territoires ruraux et conditionne les choix productifs. Des semences brevetées aux machines agricoles, des silos aux terminaux portuaires, jusqu’aux corridors logistiques reliant les zones de production aux marchés mondiaux, le « complexe du soja » incarne la montée en puissance d’un nouveau modèle agro-extractiviste exportateur, à la fois hyper-industrialisé, financiarisé et technologiquement dépendant, et fondé sur la standardisation des processus productifs. Un modèle qui homogénéise les territoires, concentre les richesses et fragilise durablement les équilibres socio-écologiques (Gudynas, 2010).
Plus que toute autre culture, le soja cristallise les contradictions de ce modèle : promesse de croissance, de compétitivité et d’intégration aux marchés mondiaux, mais aussi approfondissement des inégalités, renforcement des dépendances et dégradation accélérée des milieux naturels. Partout, les mêmes logiques se reproduisent : extension continue des surfaces cultivées, concentration foncière, marginalisation des agricultures vivrières et mise sous tutelle des territoires par des chaînes de valeur globales contrôlées par une poignée de multinationales.
Symbole d’un régime hégémonique dans lequel agrobusiness, États et capital international s’articulent pour verrouiller à la fois la chaîne de valeur et les cadres politico-institutionnels, le « complexe du soja » s’est ainsi imposé au prix de coûts sociaux et écologiques considérables : accaparements fonciers, expulsions des paysan·nes, déforestation, pollutions multiples et violences à l’encontre des communautés autochtones (Gudynas, 2010 ; Svampa, 2019).
Les racines autoritaires du « complexe du soja »
L’histoire du « complexe du soja » est indissociable des régimes militaires qui ont marqué l’Amérique du Sud au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Dès l’origine, ses fondations s’inscrivent dans des configurations de pouvoir autoritaires. Au Brésil, au Paraguay et en Bolivie, ce sont en effet les dictatures des années 1960-1980 qui ont favorisé son expansion, souvent avec l’appui des instituts nationaux de recherche agricole, le soutien des États-Unis et l’intervention d’agences de développement nationales et internationales. Dans les laboratoires comme dans les casernes, le soja va être promu au rang de culture stratégique : source de devises, levier d’intégration accélérée aux marchés mondiaux et instrument de contrôle territorial dans des régions périphériques perçues comme instables ou « sous-occupées ».
Au Brésil, la dictature militaire (1964-1985) fait progressivement du soja – initialement cultivé dans le Sud du pays – l’un des piliers de sa politique agricole et de son projet géopolitique. Dès la fin des années 1960, les généraux lancent de vastes programmes de colonisation visant à « occuper » et « mettre en valeur » l’Amazonie et les plaines du Centre-Ouest (le Cerrado). Mais ce n’est qu’à partir de 1979 que le soja – jusque-là traité comme une culture parmi d’autres – acquiert un statut stratégique avec le lancement du programme Prodecer, financé par la coopération japonaise (JICA), qui ouvre le Cerrado à d’immenses monocultures mécanisées, directement articulées aux marchés mondiaux, et accélère le déplacement de la frontière agricole (Márcio da Silva, 2018 ; Souza de Oliveira, 2022).
Parallèlement, l’Embrapa – agence publique de recherche agricole créée en 1973 – est mobilisée pour adapter la plante aux conditions tropicales : sols acides, journées d’ensoleillement limitées, prolifération des insectes ravageurs, etc. La mise au point, au tournant de la décennie, d’une variété parfaitement adaptée à ces environnements marque un nouveau tournant décisif. Infrastructures, crédits publics et fronts pionniers convergent alors vers une monoculture désormais érigée en priorité nationale, au service d’une « modernisation conservatrice » où l’expansion agricole s’accompagne d’un strict contrôle militaire et social des territoires et des populations (Márcio da Silva, 2018 ; Souza de Oliveira, 2022 ; Meyerfeld, 2023).
Au Paraguay, la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989) emprunte une trajectoire comparable à celle du Brésil. Au nom du contrôle territorial et de la promotion d’une économie agro-exportatrice, d’immenses superficies sont attribuées à des colons brésiliens (bientôt appelés brasiguayos) ainsi qu’à des élites locales étroitement liées au régime, qui bénéficient en outre de privilèges fiscaux, d’un accès préférentiel aux crédits et de la protection de l’appareil d’Etat, tandis que les paysan·nes et les communautés indigènes voient systématiquement leurs droits bafoués et leurs territoires confisqués [1].
Avec la sojización engagée à la fin des années 1980, l’agrobusiness s’impose progressivement comme la colonne vertébrale d’un pouvoir autoritaire, fondé sur l’accaparement foncier, la dépendance aux exportations et l’alliance étroite entre l’État et les élites économiques. Hérité de la dictature mais reconduit par la suite, ce modèle institutionnalise l’approfondissement des inégalités sociales et territoriales et inscrit durablement le Paraguay dans une trajectoire agro-extractiviste (Izá Pereira, 2018 ; Earthsight, 2021).
En Bolivie, le développement de la culture du soja relève lui aussi d’une politique d’État. Sous la dictature d’Hugo Banzer (1971-1978), et avec l’appui des États-Unis et de l’USAID, de vastes programmes de colonisation agricole sont déployés dans l’Oriente (vaste plaine tropical située à l’est de la Cordillère), tandis que d’importantes concessions foncières autour de Santa Cruz sont accordées à des fidèles du régime. Une opération qui vise simultanément la promotion d’une agriculture commerciale orientée vers l’exportation et la recomposition des équilibres politiques internes, en réduisant le poids démographique et l’influence politique des populations indigènes de l’Altiplano. Dans le même temps, routes, infrastructures, crédits publics, transferts technologiques et politiques migratoires sont planifiés de manière coordonnée pour soutenir l’expansion des cultures commerciales, consolidant l’ancrage du modèle agro-exportateur et, avec lui, l’émergence d’une nouvelle élite cruceña intégrée au pouvoir central et aux circuits économiques internationaux [2].
Ce n’est toutefois qu’au cours des années 1980 et 1990 que les plantations de soja connaissent une expansion rapide dans le pays, stimulée par l’arrivée massive de producteurs et de capitaux étrangers – brésiliens en particulier – et par l’introduction de nouvelles technologies. Santa Cruz se transforme alors en véritable bastion de l’agro-business, consolidant l’emprise conjointe de l’État et des élites économiques sur une région stratégique pour l’intégration de la Bolivie aux marchés mondiaux (Sandoval et al., 2003 ; McKay et Colque, 2015).
Ces trois cas montrent bien que la genèse du « complexe du soja » relève moins de la logique spontanée des marchés que d’un ensemble cohérent de décisions autoritaires, de projets géopolitiques et d’ingénierie agronomique orchestrée par l’État, avec l’appui d’acteurs étrangers. Dès ses origines, le soja se constitue en véritable culture d’État : instrument de colonisation interne, vecteur de concentration foncière et levier d’intégration subordonnée au marché mondial.
Mondialisation libérale et boom du soja
Cependant, c’est surtout la mondialisation néolibérale, dans le cadre des transitions démocratiques, qui a fourni le contexte et les incitations décisives à l’essor fulgurant du soja en Amérique du Sud. Les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI, la libéralisation des marchés et la multiplication des accords de libre-échange ont ouvert les campagnes régionales aux flux de capitaux mondiaux et renforcé la pénétration des multinationales. En Argentine, l’adoption massive du soja ne s’accélère véritablement qu’au cours des années 1990 : la combinaison des réformes néolibérales et de l’introduction des semences transgéniques résistantes au glyphosate transforme rapidement le pays, faisant de lui le laboratoire mondial du soja OGM et l’un des épicentres du modèle agro-exportateur sud-américain (Peng, 2000 ; 2001).Dans ce nouvel ordre agro-économique, les firmes transnationales se profilent très vite comme des acteurs centraux et incontournables. Monsanto-Bayer et Syngenta imposent leurs semences transgéniques et leurs « paquets technologiques » – engrais, pesticides et herbicides tels que le glyphosate – tandis que Cargill, Bunge, ADM ou Louis Dreyfus contrôlent les silos, les terminaux portuaires et les principaux corridors commerciaux. Ensemble, ces acteurs structurent et contrôlent une chaîne de valeur devenue globalisée, transformant les producteurs locaux en rouages dépendants d’un dispositif industriel et financier échappant largement à leur contrôle.
La Chine joue également un rôle central dans ces transformations : l’explosion de sa demande de soja pour nourrir ses élevages porcins et avicoles a élevé cette plante au rang d’« or vert » de l’économie mondiale. Mais l’Europe, dont les importations de soja et de tourteaux ont fortement augmenté pour soutenir ses filières animales et agro-industrielles, n’est pas en reste, contribuant elle aussi à structurer cette dynamique. Ainsi, l’Amérique du Sud s’est progressivement muée en vaste arrière-cour agricole des marchés mondiaux : devises, balances commerciales et même stabilité politique dépendent désormais autant de l’appétit chinois que des besoins européens, ainsi que des fluctuations de prix dictées par les marchés internationaux, en particulier à la Bourse de Chicago.
Le Brésil illustre parfaitement cette trajectoire : premier producteur mondial, il a récolté environ 169 millions de tonnes de soja en 2024/2025 sur plus de 47 millions d’hectares — une surface équivalente à l’Allemagne, la Suisse, la Belgique et les Pays-Bas réunis. Le pays exporte désormais près de 100 millions de tonnes, principalement vers la Chine, et tire du complexe soja (grains, huile, tourteaux) presque un cinquième de ses recettes d’exportation (USDA-GAIN, premier juillet 2025).
L’Argentine, avec près de 17 millions d’hectares cultivés et une récolte estimée à 51 millions de tonnes, occupe elle aussi une position centrale dans le complexe régional du soja. Elle ne se distingue pas seulement par ses volumes, mais par son puissant secteur de trituration, qui en fait le premier exportateur mondial d’huile et de tourteaux de soja, renforçant une insertion internationale fondée sur la transformation industrielle mais aussi sur une forte dépendance aux marchés mondiaux (USDA-GAIN, 6 janvier 2025).
Le Paraguay, plus petit mais fortement spécialisé, a produit quant à lui environ 9,7 millions de tonnes sur 3,9 millions d’hectares 2025. L’essentiel de cette production est exporté, souvent via les infrastructures argentines, révélant une hiérarchisation régionale marquée et la subordination commerciale des campagnes paraguayenne à ses deux puissants voisins (USDA-GAIN, 17 avril 2025 ; Fastmarkets, 2025).
L’Uruguay occupe une place plus modeste, mais non négligeable, avec 3,4 millions de tonnes récoltées sur 1,3 million d’hectares (USDA-GAIN, 10 avril 2025). La Bolivie enfin, en queue de peloton, a produit environ 2,3 millions de tonnes sur 1,2 à 1,9 million d’hectares, principalement concentrés dans le département de Santa Cruz, une large part étant destinée à l’exportation (USDA, avril 2025).
Un lourd tribut social et environnemental
Mais le triomphe du soja porte en lui son revers. L’expansion rapide de cette monoculture a accéléré la déforestation en Amazonie, dans le Cerrado, le Gran Chaco et l’Oriente bolivien, transformant des forêts luxuriantes et des savanes riches en biodiversité en plaines uniformes, où s’étendent à perte de vue des cultures transgéniques. Derrière l’illusion de prospérité se dessine ainsi un véritable « désert vert » : disparition de la flore et de la faune, appauvrissement des sols, assèchement des nappes phréatiques, pollutions et perturbation des équilibres écologiques.Au Brésil, le coût environnemental est particulièrement visible. Selon l’institut Trase, dans le Cerrado, 3,6 millions d’hectares de savane arborée ont été convertis en plantation de soja entre 2013 et 2020, tandis que la forêt amazonienne a perdu au cours de la seule année 2020 près de 76 000 hectares au profit de la légumineuse, soit le double de 2013 (Meyerfeld, 2023). Les conséquences climatiques de cette déforestation sont tout aussi massives. Le premier inventaire officiel des émissions de gaz à effet de serre indiquait déjà que près de 75 % des émissions de CO₂ du pays provenaient des changements d’usage des terres et de la déforestation, les brûlis en Amazonie et dans le Cerrado constituant les principales sources d’émission entre 1990 et 1994 (Márcio da Silva, 2018).
À cette dévastation écologique s’ajoute une crise sanitaire majeure. Le Cône Sud est aujourd’hui la région où l’on cultive le plus de transgéniques au monde et où le volume d’agrotoxiques par habitant atteint les niveaux les plus élevés de la planète. Chaque année, 600 millions de litres de pesticides sont ainsi répandus dans le Cerrado, principalement sur les cultures du soja OGM. « Un chiffre en constante augmentation face à des insectes toujours plus résistants, avec des conséquences sanitaires gravissimes pour les populations exposées », alerte Althen Teixeira Filho, biologiste à l’université de Pelotas (cité in Meyerfeld, 2023). Ces épandages massifs – glyphosate en tête – contaminent sols, rivières et organismes. Dans les villages encerclés par les plantations, les médecins observent des taux anormalement élevés de cancers, de malformations congénitales et de maladies respiratoires (voir Bombardi, 2024).
Le soja n’exproprie pas seulement la nature : il dépossède aussi des populations entières. Des milliers de familles paysannes et indigènes ont été chassées de leurs terres par l’avancée de la frontière du soja, contraintes de les céder sous le poids de l’endettement ou expulsées par la force, avant d’être reléguées aux marges des villes où elles survivent dans la précarité. Et celles et ceux qui osent résister – mouvements paysans, organisations indigènes, travailleurs et travailleuses sans-terre, militant·es des droits humains ou de l’environnement – font face à une répression systématique : criminalisation, violences, menaces, et, dans les cas les plus extrêmes, assassinats ciblés (Grain, 2013).
La « République du soja » tant célébrée par Syngenta repose sur cette dépossession foncière, qui s’accompagne de multiples formes de violence, tant publiques que privées, à l’encontre de ses opposants. L’intensification de la répression dans les campagnes – orchestrée à la fois par les pouvoirs publics et par des hommes de main au service des grands propriétaires et des producteurs de soja – tend ainsi à perpétuer les méthodes héritées des régimes militaires, révélant une continuité troublante entre les pratiques autoritaires du passé et le modèle agro-exportateur actuel.
En fait, le complexe du soja illustre parfaitement le phénomène de « croissance sans développement ». Il génère d’importants profits pour une minorité d’acteurs (étrangers pour la plupart), tandis qu’il marginalise la vaste majorité de la population rurale et que ses retombées sociales sont quasi inexistantes. Le Paraguay en offre l’exemple le plus saisissant : présenté comme un « moteur du développement », le soja y a produit des taux de croissance parmi les plus élevés du continent, tout en consolidant l’un des régimes fonciers les plus inégalitaires au monde, où une poignée de familles et de firmes contrôle l’essentiel des terres arables et où la majorité paysanne se voit reléguée à l’exil ou à la marginalité à la périphérie des grandes villes (Izá Pereira, 2018) [3].
Pouvoir vert : domination et coercition politique
La consolidation de ce modèle ne s’explique pas uniquement par sa rentabilité économique ou son poids dans les exportations. Il repose également sur un verrouillage politique et institutionnel soigneusement orchestré, qui associe élites économiques et politiques, État et capitaux internationaux. Ce pouvoir se manifeste non seulement par l’influence sur les décisions institutionnelles et les politiques publiques, mais aussi par le recours à la coercition et à la violence, souvent légitimés au nom de la protection de l’ordre et de l’État de droit.Au Paraguay, l’expérience du président Fernando Lugo illustre crûment cette logique. Élu en 2008 sur un programme de réforme agraire et de redistribution, Lugo avait osé s’attaquer à un tabou : taxer les grandes exploitations, limiter la concentration foncière et réguler l’expansion du soja. L’oligarchie sojera, étroitement liée aux élites politiques, s’est alors immédiatement mobilisée. La tuerie de Curuguaty, en 2012, où paysans sans terre et policiers s’affrontèrent dans le sang, a fourni le prétexte à la destitution expéditive du président : en moins de quarante-huit heures, Lugo était renversé par un coup d’État parlementaire maquillé en procédure légale. Ce basculement a ouvert la voie à une expansion sans frein du modèle extractiviste « sojero », marqué par l’introduction de nouvelles variétés transgéniques, la criminalisation des luttes paysannes et la marginalisation des communautés indigènes (Izá Pereira, 2018 ; Earthside, 2021).
La Bolivie offre une autre illustration de l’alliance entre agro-industrie et pouvoir politique. À Santa Cruz, bastion agro-exportateur du pays, les barons du soja ont activement participé à la structuration du courant régionaliste autonomiste qui, en 2008, s’est dressé en un contre-pouvoir virulent face au gouvernement d’Evo Morales. Derrière les revendications d’autonomie se jouaient en réalité des enjeux fonciers et fiscaux cruciaux : protéger les rentes du soja, conserver le contrôle des terres agricoles et échapper aux politiques redistributives du gouvernement central. Cette confrontation ne se limitait toutefois pas au terrain économique. Elle révélait un affrontement de classes et de races profondément ancré : une élite blanche et conservatrice, historiquement liée à l’agro-exportation, s’opposait à un gouvernement indigéniste déterminé à remettre en cause l’ordre foncier hérité de la colonisation et à renforcer l’accès des communautés rurales aux ressources (Burbach, 2008).
Au Brésil aussi, le poids et les actions de la bancada ruralista (députés représentants les intérêts des grands propriétaires et producteurs agricoles) au Congrès montrent l’emprise durable du complexe du soja sur l’État et la société. En 2012, cette coalition parlementaire a fait adopter une réforme du Code forestier régularisant des millions d’hectares déboisés illégalement, consolidant l’impunité des grands producteurs. Le complexe du soja – au travers de la bancada ruralista – a également joué un rôle décisif dans la destitution de la présidente progressiste Dilma Rousseff en 2016 et dans l’ascension de Jaïr Bolsonaro, dont le programme a séduit les planteurs du Centre-Ouest, très majoritairement ultra-conservateurs (Delcourt, 2017 ; Meyerfeld, 2023). Aujourd’hui, cette influence continue de peser sur les politiques agricoles et environnementales, dans un contexte où la déforestation et la pression sur les terres indigènes restent au cœur des débats sur l’avenir du pays
Ainsi, au Paraguay et Brésil, tout comme en Bolivie, le soja n’est pas seulement une marchandise : c’est un projet politique. Il colonise les parlements et les palais présidentiels, finance des campagnes, façonne des majorités et dicte les lois. Il produit des révisions législatives, des destitutions présidentielles et des élites soumises à ses intérêts. La « République du soja » ne se contente pas de nourrir le marché mondial : elle contrôle les institutions, neutralise les réformes et cadenasse la souveraineté populaire.
La gauche latino-américaine : entre pragmatisme, complaisance et renoncement
L’arrivée de gouvernements progressistes en Amérique du Sud au cours de la première décennie du XXIᵉ siècle avait suscité l’espoir d’une rupture historique : réforme agraire, souveraineté alimentaire, protection des territoires paysans et indigènes, etc. La réalité s’est rapidement révélée plus contrastée. Ces pouvoirs ont certes innové socialement : redistribution des revenus, réduction de la pauvreté, transferts conditionnels, reconnaissance de droits longtemps ignorés. Mais ces politiques se sont appuyées sur un socle fragile : la dépendance aux revenus tirés des exportations de matières premières, soja en tête.Progressivement, l’« or vert » est devenu l’une des principales sources de devises – et donc de financement des programmes sociaux – ainsi que le garant d’une certaine stabilité macroéconomique et politique. Plutôt que d’affronter l’agrobusiness au risque de fragiliser leur gouvernement, les présidences progressistes s’en sont accommodées (Gudynas, 2010). Au Brésil, ni Lula, ni Dilma Rousseff, n’ont pu, ni voulu, rompre avec cette logique, considérant que les structures agraires ne pouvaient être transformées radicalement et que la réduction de la pauvreté devait être leur principale priorité. Le modèle agro-exportateur, présenté comme moteur de la prospérité nationale, s’est ainsi consolidé et a été légitimé, au risque d’aggraver les tensions socio-environnementales, d’accélérer la reprimarisation de l’économie et donc de renforcer son exposition aux fluctuations des marchés internationaux.
Désormais, la promotion du modèle agro-extractiviste dépasse les clivages idéologiques et ne rencontre plus qu’une contestation marginale au sommet de l’État. Les économies restent arrimées à l’exportation de matières premières, les politiques publiques se plient aux lobbies fonciers, et les territoires ruraux continuent d’être remodelés au gré des marchés mondiaux.
L’accord de libre-échange UE-Mercosur, sur le point d’être définitivement validé, risque d’amplifier cette dynamique : il ouvrirait de nouveaux marchés aux exportations agricoles, consoliderait des monocultures industrielles déjà dominantes, concentrerait terres et richesses dans les mains de quelques acteurs et accentuerait la précarité des paysans et des communautés indigènes. Dans ce cas-ci encore, même des gouvernements progressistes, comme celui de Lula, ont vigoureusement soutenu l’accord, allant même jusqu’à contester certaines clauses environnementales proposées par l’Union européenne, qu’ils ont assimilées à du protectionnisme [4].
Cet épisode illustre une fois encore les tensions persistantes entre ambitions sociales et écologiques et intérêts agro-exportateurs. Le soja continue ainsi de s’étendre, au détriment de la souveraineté alimentaire, sociale et écologique, confirmant le rôle central de l’agrobusiness dans le façonnement des démocraties sud-américaines.








