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RDC : après le pillage rwandais, la prédation américaine ?

« Deal » imposé à l’Ukraine, forçant des investissements miniers américains sous menace de livrer le pays à l’invasion russe. « Deal » imposé à l’Union européenne, contraignant le Vieux continent à des droits de douane asymétriques et des achats d’armes américaines, sous menace d’un désengagement militaire. « Deal » imposé à l’Arménie ouvrant la voie à des investissements pétroliers américains pour un siècle, sous menace de laisser libre cours à la campagne d’épuration ethnique du gouvernement azéri. « Deal » imposé à Gaza, préfigurant une colonisation économique de la bande, sous menace de laisser Israël poursuivre son entreprise génocidaire.

Ces accords sont désormais la marque de fabrique des Etats-Unis, qui cherchent à enrayer leur déclin par des coups de force. Dernier en date : un « deal » entre la République démocratique du Congo (RDC) et les Etats-Unis, leur permettant de faire main basse sur les ressources minérales – tantale, lithium, tungstène, cobalt… – du pays. En échange : une garantie de désengagement du Rwanda, aux modalités les plus floues. Le M-23, proxy du gouvernement rwandais qui a envahi le Kivu congolais, considéré comme un acteur indépendant, n’est en effet pas concerné par l’accord…

Si ce « plan de paix » est l’œuvre de Donald Trump, les liens entre le Rwanda et les Etats-Unis sont bien antérieurs à l’élection du candidat républicain.

Kigali-Kampala-Washington

Dans les années 1990 déjà, Kigali est scrutée avec une attention particulière par Washington. Le président Juvénal Habyarimana règne au Rwanda d’une main de fer, mais cède à l’emprise croissante des milices pro-hutu. Il impose un régime discriminatoire aux minorités tutsi et twa, soumises à des persécutions de plus en plus intolérables. Le Front patriotique rwandais (FPR), constitué d’exilés tutsi, est réfugié dans l’Ouganda voisin et reçoit des armes en provenance des Etats-Unis. Son leader, Paul Kagame, a bénéficié de formation de l’United States Army Command and General Staff College, au Kansas. Le président ougandais qui l’accueille, Yoweri Museveni, est lui aussi un proche des Américains.

Beaucoup anticipent alors une conflagration régionale, mais nul ne s’attend à l’ampleur du génocide qui va éclater en 1994. Alors que le FPR négocie avec Juvénal Habyarimana en vue d’un partage du pouvoir, celui-ci est assassiné. Les milices pro-hutu de son entourage se lancent alors dans une extermination systématique des tutsi – près d’un million d’entre eux périssent en quelques semaines – et des twa. Seule la victoire militaire du FPR, et l’exode de deux millions de hutu en RDC voisine, permet la fin des massacres.

« Ceux qui s’émerveillent de l’expansion de Kigali ont oublié que les quartiers de luxe rwandais furent communément appelés Coltan City ou Merci Congo », rappelle la journaliste Colette Braeckman

Des enjeux géopolitiques plus larges sont déjà présents. Les forces hutu ont été soutenues par le gouvernement français, tandis que les Etats-Unis ont fait affluer des armes au FPR par Ouganda interposé. Juvénal Habyarimana faisait partie des relais de l’influence française dans l’Afrique des Grands lacs, au même titre que son homologue congolais, Mobutu Sese Seko. Des décennies durant, l’anticommunisme a soudé potentats pro-français et alliés des Etats-Unis. Mais le Mur de Berlin tombé, une lutte d’influence est désormais ouverte.

Le FPR qui règne en maître à Kigali jette un œil inquiet à la frontière congolaise : les génocidaires hutu reconstituent leurs forces, sous la bannière des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Au motif de démanteler cette organisation, le FPR envahit l’Est du pays et entame des combats sanglants avec la milice, malgré les protestations du Congo et de son protecteur français. L’armée rwandaise, qui remporte une victoire aisée, multiplie bientôt les exactions, bombardant civils comme militaires, repeints indistinctement en « génocidaires ». Pour la région du Kivu congolais et de l’Ituri, voisins du Rwanda, c’est une période d’instabilité sans précédent qui commence.

Toujours sous ce prétexte sécuritaire, Paul Kagame traverse le Congo, fond sur Kinshasa et destitue Mobutu Sese Seko. Commencent alors deux guerres (1996-2003) au cours desquels entre quelques centaines de milliers et cinq millions de Congolais ont perdu la vie. Derrière la rhétorique anti-génocidaire de Kigali, ces conflits ont des motivations économiques évidentes : le sous-sol congolais est riche de métaux rares (tantale, tungstène, cobalt, lithium), d’or et de diamants. Le FPR fait main basse sur ces richesses, les exfiltre vers le Rwanda et les revend sur les marchés internationaux.

Le Rwanda, qui ne produit ni or ni tantale, en devient un exportateur frénétique, voire majeur. L’importation illégale de ressources congolaises pèse bientôt pour près d’un quart du Produit intérieur brut (PIB) rwandais. Erigé en modèle par la Banque mondiale et les institutions financières internationales, le « miracle » rwandais doit d’abord son existence au pillage systématique du Congo. Ainsi que l’écrit la journaliste Colette Braeckman dans Les nouveaux prédateurs : « ceux qui s’émerveillent de l’expansion de Kigali et visitent les nouveaux quartiers où s’alignent des villas aux dimensions hollywoodiennes ont oublié que, dans les premiers temps, Nyarutarama, Kimisagara et les autres quartiers de luxe furent communément appelés « Coltan City » ou « Merci Congo ». C’est au Congo qu’une poignée de nouveaux riches avait pu pratiquer ce que Marx nommait l’accumulation primitive du capital ».

L’antagonisme franco-américain demeure intact tout au long de cette crise. Tandis que le gouvernement de Jacques Chirac soutient Mobutu puis la souveraineté territoriale congolaise, les Etats-Unis appuient le Front patriotique rwandais. Son soutien logistique, en particulier via le partage d’images satellites avec le FPR, qui lui a permis de traquer des réfugiés hutu dans les forêts congolaises, a été particulièrement controversé.

Des capitaux américains, parfois liés à l’ambassade des Etats-Unis, parviennent à s’implanter sur quelques sites miniers. Paul Kagame passe alors pour le proxy de Washington, le bélier destiné à morceler le Congo, permettant aux entreprises américains de s’y implanter. Cette vision perdurera longtemps en RDC, même lorsque les liens entre le Rwanda et les Etats-Unis se distendront.

Triangulations rwandaises

Ce relâchement survient à la fin des années 2000. Le Rwanda continue d’exercer une présence indirecte au Kivu, via des groupes congolais qu’il finance et qu’il arme. Le Mouvement du 23 mars (dit M-23) est notamment à l’origine de nombreux massacres de civils. En réponse à l’ingérence rwandaise et au régime de terreur des supplétifs de Kigali, de multiples milices congolaises d’auto-défense (Maï-Maï) se constituent. Tandis que le territoire du Kivu est bientôt fragmenté en zones contrôlées par des groupes armés antagonistes, l’instabilité continue de régner à Kinshasa, incapable de recouvrer sa souveraineté sur son territoire. Ce climat d’insécurité permanente est défavorable aux capitaux occidentaux, plus avers au risque que leurs concurrents chinois. Ceux-ci font bientôt main basse sur une partie importante des minerais congolais, au grand dam des Occidentaux.

En parallèle, Paul Kagame tente de diversifier ses partenariats internationaux, et cherche à se rapprocher de la République populaire de Chine (RPC). Ce tournant permet de comprendre la pression exercée par les Etats-Unis sur le Rwanda au début des années 2010. Lorsque le M-23 s’empare de Goma (la capitale du Nord-Kivu) en 2012, Barack Obama menace le Rwanda de sanctions s’il ne lâche pas son proxy. Paul Kagame obtempère : le M-23 reflue, puis, privé du soutien de son parrain, frôle la disparition.

Le Rwanda demeure un partenaire privilégié des Etats-Unis. Il figure parmi les pays sélectionnés pour l’Africa Peacekeeping Rapid Response Partnership (APRRP), lancée en 2014 par Washington. Cette initiative vise à former, équiper et déployer des contingents africains pour des missions de paix ou des interventions rapides en cas de crise.

De même, il demeure un bénéficiaire continu de l’aide américaine – entre 100 et 200 millions de dollars jusqu’à la fin des années 2010. Une partie de cette aide est explicitement destinée à des objectifs de développement, de santé, d’éducation, mais elle inclut également des programmes de sécurité et de renforcement militaire.

Aussi, lorsque le Rwanda reprend d’assaut le Kivu congolais en 2022 – via le M-23 –, l’attentisme américain ne surprend pas. Comme un remake de la séquence antérieure, le groupe pro-rwandais se constitue en armée d’occupation, fait main basse sur les ressources minières du pays et les exfiltre vers Kigali.

Interdire la commercialisation des « minerais de sang » tout en laissant intactes les causes du conflit congolais : l’ingérence rwandaise et l’extrême pauvreté généralisée.

Paul Kagame continue de nier son soutien au M-23, tout en le justifiant implicitement par l’impératif de lutter contre les FDLR, soutenus par le gouvernement congolais – de fait, l’armée congolaise a bien collaboré avec la milice à plusieurs reprises. Trente ans après les faits, c’est toujours au nom de la lutte contre quelques milliers de « génocidaires » éparpillés dans la forêt kivutienne que le Rwanda occupe son voisin. L’argumentaire a cependant légèrement changé : Paul Kagame prétend désormais que les Tutsi congolais sont victimes d’un génocide imminent dans le Kivu, perpétré par les autorités congolaises. Au risque d’enflammer les tensions ethniques, et d’encourager des persécutions que son ingérence prétend combattre…

Les Etats-Unis haussent le ton. Mais lorsqu’ils convoquent les chefs d’Etat du Congo et du Rwanda pour la signature d’un accord de paix, début 2025, ils entendent bien faire valoir leurs intérêts.

Intérêts de nouveau convergents entre le Rwanda et les Etats-Unis ?

Des mois de négociations laborieuses accouchent finalement de plusieurs signatures. Le 27 juin 2025, Kigali et Kinshasa signent un accord de paix à Washginton. En apparence, le plan est équilibré : la RDC s’engage à cesser son soutien au FDLR, tandis que le Rwanda promet de retirer ses proxies du Kivu. En réalité, le document est à l’avantage de Paul Kagame : si le FDLR est explicitement désigné, les supplétifs rwandais ne sont pas nommés. Le M-23 est évoqué comme un groupe armé à part, indépendant du Rwanda.

C’est comme groupe armé autonome que le M-23 a signé une feuille de route visant à pacifier le Kivu avec le gouvernement congolais, à Doha. Si donc la RDC a pour mission explicite de désarmer les FDLR, le soutien du Rwanda au M-23 est nié par les accords de paix.

Le 4 décembre, enfin, un« accord de partenariat stratégique entre le gouvernement des Etats-Unis et le gouvernement de la République démocratique du Congo » a été signé. Il s’agit de la rétribution économique de Washington, qui ouvre grand les portes des richesses congolaises aux capitaux américains.

Les objectifs du texte sont sans ambages : sécuriser le territoire et les « réserves stratégiques de minéraux », encourager les investissements et moderniser les infrastructures de transport et d’énergie afin de faciliter l’exploitation du secteur minier. En clair, le texte appelle à la mise en place d’un cadre propice aux investissements, à rebours du chaos institutionnel qui a prévalu ces dernières décennies.

Surtout, il ouvre la voie à « un investissement américain accru afin de diversifier le secteur minier congolais ». Pour ce faire, il pose comme objectifs la formalisation de l’exploitation minière, la traçabilité des minerais, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, la modernisation des infrastructures (notamment via le corridor ferroviaire Sakania–Lobito), et le développement énergétique – notamment avec le projet hydroélectrique du Grand Inga, censé devenir une centrale hydroélectrique géante.

Formalisation du secteur minier, lutte contre les minerais illégaux, suprématie du droit contractuel sur les opérations de prédation des groupes armés : les objectifs de l’accord-cadre n’ont rien de neuf. Ils sont ceux que les pays occidentaux tentent d’atteindre en RDC depuis une décennie, notamment à travers l’interdiction de la commercialisation des « minerais de sang » (institutionnalisée par plusieurs normes de l’Union européenne et le Dodd-Franck Act américain, abrogé par Donald Trump durant son premier mandat). Ces sanctions ont surtout eu pour effet de provoquer une baisse des prix des minerais – nuisant in fine aux mineurs kivutiens -, en diminuant le nombre de vendeurs de métaux admis sur les marchés internationaux (la plupart étant incapables de garantir la traçabilité de leur marchandise).

Christoph Vogel et Josaphat Musamba détaillent ce mécanisme dans les colonnes d’Afrique XXI : « Au cours d’innombrables discussions, les mineurs congolais nous ont dit combien ils avaient du mal à maîtriser la logique de fluctuation des prix dans les grandes Bourses de ressources naturelles tel que le London Metal Exchange (LME). Les entreprises parties prenantes du nouveau système (les comptoirs congolais, les intermédiaires, les fonderies et les utilisateurs en bout de chaîne tels qu’Apple et Boeing) misent sur cette asymétrie de l’information – un accès différencié à la connaissance, en plus de l’influence de l’acheteur sur une chaîne d’approvisionnement unique, légale et en circuit fermé – pour imposer des prix artificiellement bas. »

Cet appauvrissement constant des Congolais du Kivu, dépendants de la rente minière, explique en retour la pérennité des groupes armés et constitue l’un des facteurs du conflit. Durant une décennie, les Occidentaux auront voulu interdire la commercialisation des « minerais de sang » tout en laissant intactes les causes du conflit congolais : l’ingérence rwandaise et l’extrême pauvreté généralisée.
Le nouvel accord change-t-il quoi que ce soit à la donne ?

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

President Donald Trump meets with President Felix Tshisekedi of the Democratic Republic of the Congo and President Paul Kagame of the Republic of Rwanda, Thursday, December 4, 2025, in the Oval Office.
President Donald Trump meets with President Felix Tshisekedi of the Democratic Republic of the Congo and President Paul Kagame of the Republic of Rwanda, Thursday, December 4, 2025, in the Oval Office.

(Image : Daniel Torok, The White House, Wikimedia, Commons)