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Amérique latine

Quels mouvements sociaux dans les démocraties latino-américaines ?

A l’heure de juger de l’état des dynamiques et des mouvements sociaux en Amérique latine, quatre points de discussion de portée continentale méritent d’être épinglés, au-delà donc de la forte pluralité des situations nationales. Le premier est un retour sur le contexte de la poussée contestataire du tournant du millénaire, sur ces « nouveaux » acteurs populaires qui l’ont alimentée et ont participé de la sorte, directement ou indirectement, au « virage à gauche » politique des années 2000-2010. Le deuxième point porte sur l’intensité non démentie des mobilisations sociales actuelles, sur fond pourtant de contextes sociétaux déstructurants. Le troisième aborde la tension entre relocalisation des luttes et articulations nationales. Enfin, le dernier point touche à l’épineuse question des rapports entre les mouvements protestataires et ces pouvoirs de gauche qui ont dominé la scène politique continentale depuis une dizaine d’années.

Contestation sociale pré-« virage à gauche »

Le contexte favorable à la montée d’un fort ras-le-bol social et politique au tournant du millénaire renvoie de facto au bilan désastreux du double processus, plus ou moins concomitant, de libéralisation politique et économique entamé par l’Amérique latine à partir des années 1980. Pluripartisme et élections libres, généralisation des politiques néolibérales, privatisations, dépendance financière et technologique accrue, hausse des inégalités, pauvreté, criminalité... l’ensemble a nourri en moins de deux décennies une forte désillusion démocratique, dans pratiquement tous les pays du continent (Pnud, 2004).

De « nouveaux » mouvements sociaux ont émergé : des organisations indigènes, paysannes, de sans terre, de sans emploi, du secteur informel, de femmes, de quartier, de défense des droits humains, des expériences alternatives d’autogestion sont entrées en résistance. Résultat à la fois de l’ouverture d’espaces induite par la libéralisation, de la perte de légitimité des représentations et médiations traditionnelles, et des nouvelles formes d’exclusion et de discrimination d’un modèle de développement qui affecte de nouveaux secteurs, ces dynamiques contestataires se sont caractérisées par la diversité de leurs ancrages, méthodes et objectifs. Ou, dit autrement, par l’articulation dans leurs mobilisations d’aspects originaux à d’autres plus classiques. Ou encore, par l’ajout dans leurs revendications, des registres de la reconnaissance culturelle, du respect de l’environnement et de la revalorisation de la démocratie, à celui de la redistribution des ressources et des richesses (Alternatives Sud, 2005).

Ébullition sociale post-« virage à gauche » ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’effervescence sociale latino-américaine est-elle retombée à la faveur de ce « virage à gauche » politique que le continent a négocié dès le début des années 2000 ? De multiples observateurs avertis diagnostiquent l’intensité non démentie des mobilisations et de l’ébullition sociale (Wallerstein, 2008 ; Thomas, 2011 ; Stahler-Sholk et al., 2011...). En matière d’expansion de la citoyenneté, d’utilisation populaire des espaces publics, d’acculturation politique, de renforcement de la participation démocratique, l’Amérique latine resterait l’incubateur de prédilection d’un foisonnement d’expériences innovantes, d’une véritable créativité sociale en actes, hic et nunc  : initiatives communautaires de transformation sociale, dynamiques autogestionnaires économiques, agricoles, éducatives, environnementales, financières, de distribution des services de base, etc.

D’autres observateurs pas moins avisés tempèrent toutefois cet optimisme, évoquant plutôt un certain reflux des luttes collectives, non pas tant suite au « virage à gauche » des pouvoirs nationaux, que plus globalement, en raison de contextes sociétaux et culturels toujours plus libéralisés, atomisés, consuméristes, dans lesquels les groupes « organisés » apparaissent plus que jamais minoritaires au sein de leur propre milieu social et les grandes « mobilisations populaires » pas nécessairement contestataires ou progressistes...

Relocalisations des luttes vs convergences nationales

Deux autres diagnostics, pas moins pertinents, peuvent être mis en vis-à-vis. Ainsi, celui qui observe le réinvestissement local des mouvements sociaux latino-américains ou la « territorialisation » de l’action collective conflictuelle versus celui qui constate l’articulation croissante des luttes dans l’espace national et le passage au politique.

Le premier associe la « relocalisation » des actions non seulement à la perte de centralité du travail et de l’État dans le quehacer quotidien des mobilisations, mais aussi à l’inscription territoriale des nouveaux enjeux sociétaux, des appartenances, des identités et des revendications de souveraineté. Il puise ses exemples les plus significatifs au Mexique dans les États du Chiapas ou d’Oaxaca, en Argentine autour d’« usines récupérées », au Chili dans les régions mapuches et dans plusieurs autres pays et territoires où les communautés locales résistent aux projets miniers par exemple (Merklen, 2002 ; Mestries Benquet et al., 2009). A l’opposé, le second diagnostic s’appuie sur les inédites dynamiques à l’œuvre ces deux dernières décennies en Équateur, en Bolivie, mais aussi au Mexique, au Paraguay, au Brésil... - inconcevables sous la « terreur d’État » des dictatures militaires antérieures -, pour souligner des processus de convergence nationale entre acteurs populaires organisés, leurs diverses traductions partisanes et la quête de l’aboutissement politique pour peser sur les rapports de force (Goirand, 2010 ; Grandin, 2011).

Rapports entre mouvements et pouvoirs

Comment ces mouvements sociaux, dans toute leur diversité, se sont-ils comportés à l’égard des « nouveaux » pouvoirs publics « progressistes » qui, pluriels eux aussi, ont promu ces dernières années des formes de capitalisme d’État plus ou moins prononcées (Alternatives Sud, 2011), plus sociales, redistributives, guère moins dépendantes à l’égard des marchés du Nord et de l’Asie, mais, selon les pays, plus développementalistes, souverainistes, participatives ou interculturelles qu’auparavant ? Plutôt qu’une même attitude dominante qui se serait imposée aux mouvements sur l’ensemble du continent, c’est tout l’éventail des positionnements possibles entre acteurs sociaux et États qui a été revisité.

La vigilance que les premiers sont parvenus à exercer peu ou prou sur les seconds a ainsi pu aller de mobilisations de soutien en cas d’agression extérieure (lors des coups d’État vénézuélien de 2002, hondurien de 2009 et paraguayen de 2012, lors des menaces de sécession de l’Est bolivien en 2008...) à la confrontation ouverte pour cause d’espoirs déçus (Équateur, Argentine, Bolivie, Pérou, Brésil...), en passant par l’intégration institutionnelle de certaines de leurs propositions aux politiques d’État (Bolivie, Brésil, Chili du gouvernement Bachelet...). Entre autonomie et coopération, les mouvements jouent ainsi de leur (contre-)pouvoir d’influence dans un continent où les taux de pauvreté et d’inégalité, toujours très élevés, ont sensiblement diminué cette dernière décennie (Coha, 2011). Du côté des gouvernements, les stratégies ont elles aussi oscillé entre collaboration, cooptation, instrumentalisation, criminalisation et répression..., face à des organisations sociales elles-mêmes divisées.

Le plus fort des clivages à l’œuvre entre gauche sociale et gauche politique, et au sein même des gauches sociales et des mouvements populaires, est sans doute celui qui distingue tenants et opposants du neo-desarrollismo, « nationalisme populaire » d’un côté, « écosocialisme » de l’autre. Les premiers, au nom de la souveraineté étatique, sont ainsi favorables à l’octroi négocié de multiples concessions minières et à une certaine consolidation d’une économie primaire d’exportation, en vue de mieux alimenter les politiques redistributives. Les seconds, au nom de souverainetés régionales, défendent le droit des populations locales, des communautés indigènes notamment, à disposer de leurs propres ressources et territoires, dans le respect de l’environnement. Plus d’une centaine de conflits miniers (1) seraient ainsi ouverts dans une douzaine de pays gouvernés tantôt par la droite libérale, tantôt par des forces politiques d’obédience social-démocrate ou socialiste.

On l’aura compris, continent de forte croissance économique, de démocraties fragiles et d’inégalités extrêmes, l’Amérique latine reste traversée d’une dynamique soutenue de rébellions et de contestations sociales, aux formes, aux identités et aux revendications renouvelées.

(1) Selon l’Observatoire des conflits miniers en Amérique latine.

Ouvrages cités

 Alternatives Sud (2005), « Mouvements et pouvoirs de gauche en Amérique latine », vol.12, n°2, Cetri-Syllepse.

  Alternatives Sud (2011), « Etat des résistances en Amérique latine », vol.18, n°4, Cetri-Syllepse.

 Coha (2011), « Inequality and poverty in Latin America : can the decline continue ? », 21 juillet, www.coha.org.

 Goirand C. (2010), « Mobilisations et répertoires d’action collective en Amérique latine », Revue internationale de politique comparée, vol.17, n°2.

 Grandin G. (2011), « A new enlightenment », in The last colonial massacre, préface, The University of Chicago Press.

 Merklen D. (2002), « Le local comme lieu de repli et base du rapport au politique dans la révolte populaire en Argentine », L’homme et la société, n°143-144.

 Mestries Benquet F. et al. (2009), Los movimientos sociales : de lo local a lo global, Barcelone-Mexico, Anthropos-Uam.

 Pnud (2004), La democracia en America latina, New York-Buenos Aires.

 Stahler-Sholk R. et al. (2011), « A second look at Latin American Social Movements », Latin American Perspectives, vol. 38, n°1.

 Thomas G. (2011), « Latin American Social Movements : Shaping a New Millennium of Struggle », Latin American Perspectives, vol.38, n°5.

 Wallerstein I. (2008), « Qué tan a la izquierda se ha movido América Latina ? », La Jornada, 19 mai.

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P.-S.

Source : In Politique (Hors-série, InfoSud/SolSoc, Bruxelles), décembre 2012.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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