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Que se passe-t-il en Amérique latine ?

La région est une fois de plus un laboratoire où s’affrontent vagues progressistes et contre-vagues d’extrême droite qui se disputent notre avenir politique.

Que se passe-t-il en Amérique latine ?
José Antonio Kast en campagne présidentielle en 2017 (Chili)

(Photo : Torobayo80 - Wikimedia Commons)

Une vague politique réactionnaire déferle sur le continent. Partout où les mouvements de gauche et progressistes s’effondrent sous le coup de leurs propres erreurs (Argentine, Salvador, Équateur, Bolivie, Chili), un anti-égalitarisme décomplexé s’attaque aux aspirations collectives afin de démanteler les droits et la reconnaissance populaires chèrement acquis. Là où la vague progressiste persiste (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay, Honduras), elle est assiégée et divisée de toutes parts par ceux qui cherchent à la renverser. Lorsque cela est possible (Venezuela), des interventions étrangères sont tentées.

L’Amérique latine a toujours été un continent turbulent et extrême, marqué par des révolutions populaires, des coups d’État et des dictatures militaires, mais aussi par des périodes de stabilité institutionnelle. Le néolibéralisme, par exemple, qui a parfois débuté sous des dictatures (Chili, Argentine) ou durant des périodes de transition démocratique (Bolivie, Paraguay, Uruguay, Équateur, Brésil), a engendré une période de vingt ans de relative normalisation du régime d’accumulation économique et un système de partis politiques convergeant vers le démantèlement des syndicats, la privatisation des entreprises publiques et la libéralisation du commerce. Malgré une résistance sociale initiale, il a réussi à façonner l’avenir de ces sociétés.

De même, les gouvernements progressistes et de gauche qui ont émergé dans une grande partie du continent au début du XXIe siècle sont parvenus à stabiliser la croissance économique et le système politique pendant plus d’une décennie. En Bolivie, cette stabilisation a duré près de vingt ans.

Cependant, malgré cette apparente similitude de chronologie et d’étendue territoriale, il s’agit de processus qualitativement très différents. Le néolibéralisme a émergé d’une alliance entre les principaux exportateurs, les financiers, la classe moyenne instruite et les grandes entreprises occidentales, conseillées par les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale). La résistance à sa mise en œuvre a été menée par les classes salariées en déclin, liées aux politiques de substitution aux importations de l’ère du capitalisme d’État. Le progressisme, quant à lui, est né de coalitions flexibles de ceux qui se sentaient lésés par le néolibéralisme : les salariés non syndiqués, les classes moyennes marginalisées par les élites dirigeantes , les travailleurs polyvalents des zones périurbaines, des groupes de syndiqués et, dans le cas de la Bolivie et de l’Équateur, un puissant mouvement paysan et indigène.

Mais surtout – et cela s’avérerait décisif pour comprendre la situation actuelle –, la stabilité néolibérale continentale reposait sur les piliers d’une réforme générale de l’ordre économique et politique mondial : les États-Unis et l’Europe démantelaient progressivement les pactes sociaux de l’État-providence mis en place depuis les années 1930. La Chine adoptait le « libre-échange », et l’économie planifiée de l’URSS s’effondrait sous l’assaut des marchés mondiaux. La déclaration thatchérienne « il n’y a pas d’alternative », dans sa brutalité, trouvait un écho plausible dans une mondialisation triomphante, légitimée par un libéralisme politique modéré. Les dirigeants latino-américains de l’époque n’avaient rien à inventer pour remplacer le modèle de développement national en crise. Il leur suffisait de copier-coller et de traduire les documents du FMI pour se présenter comme des « hommes d’État » à un électorat avide d’alternatives.

Le cycle progressiste latino-américain, en revanche, a dû nager à contre-courant de la mondialisation. Lors de son émergence entre 2000 et 2006, il l’a fait en rompant avec certaines, voire de nombreuses normes internationales en vigueur : extension des droits sociaux, réorganisation des syndicats, protection de la production locale, hausse des impôts sur les sociétés étrangères, redistribution des richesses, nationalisation d’entreprises, etc. Autrement dit, il a mis en œuvre des politiques contraires au bon sens néolibéral encore dominant dans le monde (à l’exception de la Chine). C’est là que résidaient sa créativité et son audace. De fait, le continent avait quinze ans d’avance sur ce que les économies « développées » tentent aujourd’hui de mettre en œuvre de manière sélective sous couvert de « politiques industrielles », de « protectionnisme » ou de guerres tarifaires. Mais ce décalage temporel entre le continent et le reste du monde a également contribué à la lassitude et à l’instabilité actuelles du progressisme latino-américain, le contraignant désormais à coexister avec une vague d’extrême droite.

La vague de gauche

Le néolibéralisme dans les Amériques a connu deux périodes de consolidation. La première a consisté à endiguer l’inflation née de la crise de la dette des années 1980 en réduisant les investissements publics et en libéralisant les importations. La seconde a été marquée par la stimulation de l’économie nationale grâce à l’injection de capitaux étrangers attirés par la privatisation des entreprises publiques. Cependant, cette période a préparé le terrain pour son déclin ultérieur. L’« ajustement budgétaire » a érodé le filet de sécurité sociale fondamental dont tout État dispose pour soutenir sa population ; parallèlement, la privatisation a permis aux capitaux étrangers d’externaliser les profits de leurs investissements, entraînant une nouvelle fuite des capitaux. Ce phénomène, conjugué à la chute des prix des matières premières, a plongé les économies régionales dans la stagnation, l’inflation et, finalement, la récession.

Les différents gouvernements de gauche et progressistes d’Amérique latine constituent la réponse sociale au déclin structurel du néolibéralisme continental au début du XXIe siècle.

La frustration matérielle collective s’est accompagnée d’une érosion de la loyauté envers l’individualisme compétitif et le système partisan qui le légitimait. Une crise nationale générale s’en est suivie dans la plupart des pays. C’est alors que diverses formes d’activisme populaire ont émergé, insufflant un nouvel élan à des perspectives nouvelles et porteuses d’espoir, ancrées dans l’égalité, la justice sociale et la souveraineté.

L’action collective n’est pas qu’un simple mécanisme légitime de contestation sociale. Lorsqu’elle est vaste et d’envergure, prenant la forme de soulèvements, de manifestations de masse, de rébellions ou d’insurrections, elle engendre également de nouveaux cadres cognitifs partagés grâce auxquels les individus redéfinissent leur place dans le monde et réinventent la vie collective des communautés. Elle suscite une volonté sociale générale de rejeter les croyances anciennes associées à la déception et à l’échec, tout en encourageant l’adhésion à de nouveaux systèmes de certitude capables d’envisager d’autres destins possibles.

C’est sur la base de cet esprit collectif, et de ses limites, que les mouvements de gauche et progressistes actuels du continent ont mené une série de réformes économiques et sociales entre 2003 et 2015. Ils sont parvenus à stabiliser l’économie et à étendre les droits collectifs. Dans certains pays, avec des variations, les taxes sur les entreprises exportatrices ont été augmentées. Ailleurs, des entreprises privatisées ont été nationalisées, ce qui a permis de mieux conserver les excédents, redistribués à de larges pans de la population grâce à des politiques de protection sociale universelles et ciblées. L’augmentation des investissements publics a stimulé l’économie et accru la consommation intérieure. Parallèlement, des politiques de libéralisation sélective des échanges, qui ont dynamisé les exportations, ont été associées à des mesures protectionnistes en faveur des industries locales. Le bien-être social s’est amélioré.

En une quinzaine d’années, l’économie a renoué avec des taux de croissance sains, près de 70 millions de Latino-Américains sont sortis de la pauvreté et la classe ouvrière a connu une mobilité sociale ascendante remarquable, notamment en Bolivie, où cela a été largement le cas pour les populations autochtones.

Mais, vers 2015, ce programme de réformes a commencé à montrer des signes d’essoufflement et s’est traduit par des défaites électorales pour les forces de gauche qui étaient au gouvernement.

Je réserve à une autre occasion le débat sur les causes de ce revers politique, notamment ceux qui évoquent une « passivité » induite, le rôle omniprésent des réseaux sociaux ou l’« ingratitude » des classes populaires. Ce ne sont que des spéculations contrefactuelles. La réalité est que ces réformes, qui avaient réussi à résoudre les principaux problèmes qui affectaient la population durant la première décennie du XXIe siècle, étaient déjà insuffisantes dès la décennie suivante. Cela a engendré un sentiment d’épuisement dû à une simple obéissance. Les réformes initiales ont modifié la structure sociale. L’expansion des services de base, l’amélioration des salaires à partir de la base et l’augmentation de la consommation au sein des larges catégories populaires et autochtones – un aspect fondamental de la justice sociale – ont modifié les revendications de ces secteurs, ainsi que leurs structures organisationnelles. Et, par conséquent, leurs aspirations dans le monde. Mais cette transformation sociale, fruit même du progressisme, n’a pas été comprise par lui, et il a continué à parler des classes populaires comme si elles étaient restées les mêmes qu’avant les réformes. Depuis, certaines propositions de la gauche et du progressisme sont devenues anachroniques. En Argentine, l’incapacité actuelle à dialoguer avec les secteurs de ce qu’on appelle « l’économie populaire », qui représente aujourd’hui plus de 50 % de la population active, est emblématique. En Bolivie, le manque de compréhension des revendications des classes moyennes indigènes et populaires émergentes est tout aussi flagrant lorsqu’il s’agit de tenter de reconstruire des majorités politiques par le biais du pouvoir d’État.

Cette situation a été aggravée par le déclin de l’action collective (à l’exception du Chili et de la Colombie) et par l’évolution du contexte mondial. La chute des prix des matières premières depuis 2013 et le ralentissement de l’économie mondiale ont réduit les recettes publiques et compromis les politiques de redistribution de la gauche. Toutes ces réalités ont nécessité, et nécessitent encore, une seconde génération d’initiatives progressistes. La première phase a internalisé l’excédent économique et l’a redistribué selon des critères de justice sociale. Cette nouvelle phase exige une approche audacieuse des politiques de production et de fiscalité afin de garantir la pérennité des actions de redistribution. Cela implique un programme de politiques d’investissement industriel piloté par l’État et destiné au secteur privé, notamment aux petites et moyennes entreprises (PME) et aux services. De même, une réforme en profondeur du système fiscal régressif actuel est indispensable. Il est nécessaire d’instaurer un système progressif afin que les millionnaires, qui représentent moins de 1 % de la population, contribuent davantage, sans pour autant pénaliser les classes moyennes et populaires. Cela permettrait de réduire les inégalités et de concentrer le mécontentement au sein d’une minorité aisée.

Mais ces mesures n’ont pas été prises. En réalité, à ce jour, ni ces actions, ni aucune autre permettant de reprendre l’initiative politique et d’envisager un avenir nouveau et porteur d’espoir, ne font même l’objet d’un débat. On observe une nostalgie mélancolique du « bon vieux temps » et des acquis passés du progressisme, face à une absence frustrante de perspectives nouvelles pour surmonter les difficultés actuelles. Le progressisme traverse donc, espérons-le temporairement, une phase défensive et de faible intensité, misant sur la préservation des acquis pour que l’avenir ne soit pas pire que le présent. Or, en réalité, l’enjeu de cette lutte politique hégémonique est la conquête d’un avenir meilleur, bien meilleur, que le présent et le passé. Preuve de ce conservatisme proactif actuel chez les progressistes : ils se contentent de formuler des versions plus « humaines » des mêmes politiques d’ajustement macroéconomique mises en œuvre par la droite.

La vague d’extrême droite

Comme partout ailleurs dans le monde, les mouvements d’extrême droite autoritaires et anti-égalitaires ne sont pas nouveaux. Longtemps, ils ont stagné en tant que forces politiques marginales au sein d’un centre politique néolibéral de droite qui a absorbé la quasi-totalité du spectre politique conservateur. Mais les crises économiques, comme pour la gauche, offrent l’opportunité de leur émergence. C’est là la caractéristique déterminante de notre période de transition actuelle.

Le temps liminal est la période historique turbulente et confuse qui sépare, parfois par des décennies, un cycle relativement stable d’accumulation économique et de légitimation politique d’un autre cycle.

Bien entendu, face à une crise économique qui révèle les limites, voire les échecs, du régime en place, la sortie de cette impasse pousse les forces politiques à diverger et à laisser place à de nouvelles forces. Lorsque la crise se manifeste sous un gouvernement de droite, elle offre des opportunités aux coalitions de gauche ou progressistes qui défendent des propositions en faveur de l’égalité, de la justice sociale et de l’expansion des biens communs publics. Cependant, l’extrême droite se développe simultanément, prônant un modèle autoritaire pour rétablir l’ordre perdu. Si la crise économique n’est pas résolue, ou si elle est aggravée par la gestion d’un gouvernement progressiste, les conditions seront réunies pour l’émergence d’une coalition gouvernementale d’extrême droite, proposant des atteintes aux droits collectifs, des restrictions à la participation démocratique et une réduction des services publics.

Mais même sous des gouvernements progressistes performants et relativement stables, les mouvements d’extrême droite autoritaires gagnent du terrain. Ils sont le revers de la médaille de l’égalité croissante. Qu’ils soient dus à la mobilité sociale des classes populaires et autochtones, à l’émancipation des femmes, à la hausse de la consommation ou à l’intégration réussie des migrants sur le marché du travail, ces évolutions suscitent une panique morale au sein des classes moyennes traditionnelles, qui ont le sentiment de voir leurs privilèges, longtemps acquis, dévalorisés. D’où la base électorale de l’extrême droite, issue des classes moyennes et, dans une certaine mesure, des classes populaires. Ces mouvements sont l’expression virulente et cruelle d’une réaction anti-égalitaire face à la perte de statut.

Cependant, le régime d’extrême droite ne marque pas encore le début d’un nouveau cycle d’accumulation et de légitimation. Le néolibéralisme autoritaire de Bolsonaro au Brésil n’a pas réussi à se consolider et a cédé la place au retour du progressisme. L’expérience pseudo-libertarienne de Milei a finalement dû ravaler ses paroles sur les vertus de la « main invisible du marché » et se soumettre à la main visible de l’État (américain). La présence de gouvernements de gauche au Brésil et au Mexique, les deux plus grandes économies du continent, maintient l’équilibre instable de la région.
En réalité, au cours de la prochaine décennie, le continent continuera de servir de laboratoire à des vagues simultanées de mouvements progressistes et de contre-vagues d’extrême droite . Ce sera une période de victoires et de défaites éphémères. Et si aucune vague ne l’emporte de façon décisive, l’issue se fera sentir à l’échelle mondiale, sous l’impulsion des économies les plus influentes, capables de fournir les fondements technologiques et organisationnels d’un nouveau cycle d’accumulation et de légitimation planétaires.

Álvaro García Linera est l’une des figures intellectuelles les plus importantes du marxisme latino-américain. Étudiant en mathématiques à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), il a participé à la fondation de l’Armée de guérilla Tupaj Katari (EGTK) et a passé plusieurs années en prison politique à Chonchocoro, à La Paz. Élu vice-président de Bolivie en 2006, il a été réélu jusqu’au coup d’État de 2019 qui l’a contraint à l’exil, tout comme le président Evo Morales. Auteur de plus de vingt ouvrages, son dernier livre, « Le concept d’État chez Marx : les biens communs à travers les monopoles » (Akal, 2025), est disponible en librairie.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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