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Cameroun

Poussière rouge et génocide vert dans les parcs nationaux du bassin du Congo

Poussière rouge et génocide vert dans les parcs nationaux du bassin du Congo

Dans un vrombissement, des nuages de poussière rouge s’élèvent dans le ciel, à intervalle régulier, et restent dans l’air plusieurs minutes. Ils empêchent de respirer, se déposent sur les vêtements, les maisons, la végétation. Parfois, avant même que la poussière ne retombe, un nouveau nuage s’élève.

Ces nuages sont causés par les camions grumiers, qui transportent des troncs d’arbres monumentaux abattus dans les forêts tropicales du bassin du Congo. Des compagnies forestières originaires de Chine, de France, d’Italie ou encore du Liban coupent tout sur leur passage.

Dans les villages en bordure des parcs nationaux du sud du Cameroun, c’est donc au rythme du passage de ces camions que les Baka expliquent qu’ils ne peuvent plus se rendre dans la forêt pour chasser afin de se nourrir, accéder à leurs sites sacrés, pêcher ou cueillir des plantes médicinales. Pour les autorités et les organisations de “conservation de la nature”, ce sont les activités des Baka qui causent la destruction de la forêt. Vous vous demandez certainement comment un tel paradoxe peut être toléré. En réalité, nous sommes au cœur du système de la conservation-forteresse.

Ces parcs nationaux, comme Lobéké, Nki et Boumba Bek, bénéficient notamment du soutien du WWF. L’organisation finance des gardes forestiers lourdement armés, qui empêchent avec une grande violence les Baka d’accéder à la forêt. Les Baka sont donc contraints de vivre dans de petits villages au bord des routes. S’ils tentent d’accéder à leurs terres, les gardes les arrêtent, les frappent et même les torturent.

Ces parcs nationaux sont entourés de concessions exploitées par des compagnies forestières, et il n’est pas difficile de se rendre compte que ce sont ces activités plutôt que les Baka qui menacent la forêt du bassin du Congo – d’autant que le bois est principalement destiné à l’export vers les pays industrialisés. Ces entreprises opèrent même parfois à l’intérieur des parcs. Mais le WWF (comme d’autres grandes ONG de conservation de la nature), loin de dénoncer cette destruction avec force comme il le devrait, a choisi la stratégie de nouer des partenariats avec ces entreprises pour une « gestion durable des forêts ». Soyons honnête : il s’agit plutôt pour le WWF de recevoir de l’argent de la part de ces entreprises et de les accompagner dans la mise en place « d’unités anti-braconnage » dans leurs concessions, ce qui signifie encore davantage de gardes qui commettent des violences contre les Baka. En dépit du terme « durable » brandi dans les communications ou des labels apposés sur les troncs qui défilent sous mes yeux, la destruction de la forêt continue et semble inarrêtable.

Les parcs nationaux ne sont pas, comme l’industrie de la conservation voudrait nous le donner à penser, les rares îlots de nature préservée qui constitueraient une solution face à la destruction environnante. Ils font au contraire partie intégrante de la stratégie visant à tirer profit de l’environnement et de ses ressources par tous les moyens possibles, en désignant des coupables idéaux : les communautés locales, qui sont pourtant les moins responsables de cette destruction.

Michel est le chef de l’un des villages où vivent les Baka en bordure du parc national de Lobéké. Michel raconte : « Nos grands-parents utilisaient la forêt à Lobéké, avant l’arrivée du WWF. Depuis qu’ils sont arrivés, on n’y va plus. Si tu vas là-bas, dans le parc, tu ne pourras pas rentrer chez toi sans problème. Ils ne protègent rien, ils veulent juste nous retirer de la forêt. »

Si les enfants ne connaissent plus les différentes espèces de plantes, c’est parce qu’il est trop dangereux d’entrer dans la forêt pour les y initier. Ce qui revient dans chaque conversation avec les Baka est que, pour eux, la forêt est absolument tout. Elle est non seulement la source de leur subsistance mais aussi tout ce qui donne un sens à leur vie et une base aux liens de la communauté. Sans accès à leur forêt, l’avenir des Baka est en danger.

Pouvez-vous imaginer perdre tout ce qui donne un sens à votre vie, ce qui vous procure un sentiment d’appartenance à une communauté, un sentiment d’humanité, comme votre foyer, vos proches, votre langue, vos croyances ? Pour les Baka, perdre leur forêt revient à perdre tout cela. Ce n’est pas seulement perdre un lieu de vie ou l’accès à la nourriture, c’est perdre le fondement même de leur identité. Cela les mène donc non seulement à une situation matérielle extrêmement difficile, mais aussi à leur destruction en tant que peuple.

Aussi tragique qu’elle puisse paraître, la situation était bien pire il y a encore quelques années : il s’agissait d’une véritable guerre menée contre les Baka. Elle se caractérisait par une violence extrême, une terreur constante de la part des gardes financés par le WWF, à tel point qu’à cette époque beaucoup de Baka ont dû abandonner les villages pour pouvoir fuir les attaques plus facilement, ou même fuir vers le Congo voisin. Les gardes harcelaient les Baka jusque dans leurs maisons et frappaient et torturaient toutes les personnes qu’ils trouvaient, y compris les personnes âgées qui n’étaient pas assez rapides pour s’enfuir.

Aujourd’hui, les gardes sont toujours présents et frappent encore les Baka s’ils tentent d’entrer dans la forêt. Mais le niveau extrême de violence qui a caractérisé ces années de « guerre » a radicalement diminué, et cela en grande partie grâce au travail de Survival International qui a mené à des enquêtes et des actions de mobilisation internationale sur le sujet.

Néanmoins, cette période de violence physique extrême a laissé un lourd traumatisme. Célestin, un jeune homme Baka d’environ vingt-cinq ans explique : « On pense toujours à la violence. On s’endort sans avoir mangé, et on y pense. Tout le temps. »

Les organisations de conservation ont une immense responsabilité dans ce chaos et, aujourd’hui, elles ne se contentent plus d’empêcher par la force les Baka d’accéder à la forêt. Dans une tentative de faire face au scandale sans pour autant changer le fonctionnement de leurs projets néfastes de « conservation », elles emploient des mécanismes indirects plus sournois mais tout aussi destructeurs pour faire en sorte que le lien entre les Baka et la forêt soit détruit pour de bon. Elles développent notamment des projets alternatifs de subsistance pour les Baka, supposés « compenser » la perte de leur forêt.

Là encore, en plus d’être une arnaque choquante, ces pratiques sont particulièrement destructrices pour le peuple baka. « Ils veulent nous transformer en villageois » disent les Baka. « Nous restons toute la journée au village, mais nous sommes nés pour être en forêt. »

Le WWF a par exemple mis en place un projet de culture de champignons dans un village baka. Il a fourni du matériel et une formation aux habitants et a construit un bâtiment pour le stockage des produits. Les Baka ont suivi les instructions et ont fait pousser et sécher les champignons. Mais la bonne volonté des habitants et le temps qu’ils ont consacré à ce projet n’a pas suffi : un an plus tard, personne n’était jamais venu acheter les champignons, et le WWF n’était pas revenu. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : dans la plupart des villages, les ONG de conservation ont promis aux habitants des poulets, des moutons, des étangs pour la pisciculture, et leur ont donné l’espoir d’une vie « meilleure » – d’un point de vue occidental bien-sûr. Mais dans l’écrasante majorité des cas, les Baka n’ont rien obtenu. « Jusqu’à maintenant, nous n’avons rien eu. Les gens à qui ces promesses ont été faites sont morts maintenant », témoignent les Baka.

La perte de la forêt, comme l’a décrite Michel, mène à un délitement du tissu social, à la perte progressive des fondements de l’identité et du mode de vie des Baka et donc à leur destruction en tant que peuple. C’est un génocide vert. Cette situation fait sombrer les Baka dans une misère qu’aucun projet « alternatif » ne pourra compenser.

Pour survivre, les Baka doivent travailler dans les champs de communautés voisines, dans des conditions proches de l’esclavage. Ils reçoivent en guise de paiement parfois une infime somme d’argent, parfois de l’alcool, selon le bon vouloir de ceux qui les « emploient ». Cela crée inévitablement des situations de dépendance à l’alcool qui ne sont pas sans rappeler les cas d’autres peuples ayant été dépossédés de leurs terres, comme par exemple Amérique du Nord ou en Australie.

« Nous sommes en train de souffrir. Ceux qui nous font travailler dans les champs ne nous considèrent pas comme des humains, ils veulent nous tuer. Le travail qu’ils nous donnent est énorme et si tu refuses de travailler dans les champs, ils te frappent », témoigne Michel.

Les Baka, tels que Michel et Célestin, luttent pour survivre, mais aussi pour faire en sorte que leur mode de vie ne disparaisse pas et que la forêt reste debout. Quant à nous, dans les pays occidentaux, nous devons nous assurer que nos gouvernements et les organisations telles que le WWF cessent enfin de soutenir ces atrocités.

Il n’est pas encore trop tard pour empêcher que, comme la poussière rouge qui asphyxie tout le monde sur son passage, l’industrie de la conservation n’asphyxie tout un peuple. Arrêtons ce génocide vert.

Voir en ligne Poussière rouge et génocide vert dans les parcs nationaux du bassin du Congo

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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