Pourquoi les Salvadoriens fuient…
Les raisons qu’ont les Salvadoriens et les Salvadoriennes de fuir leur pays sont les mêmes que celles qui poussent leurs voisins guatémaltèques et honduriens à fuir le leur. Elles renvoient tant à la précarité qu’à l’insécurité qu’affronte au quotidien la majorité des habitants de cette région que l’on s’est habitués à appeler, depuis le tournant du millénaire, le « Triangle Nord » de l’Amérique centrale, voire le « Triangle de la mort »… pour les « taux d’homicides intentionnels » effarants qu’elle enregistre d’années en années.
En cause, une criminalité débridée, oppressante. Celles des gangs, les maras, qui font la loi, sèment la terreur et s’entretuent dans les zones, les quartiers, les familles dont ils se disputent le contrôle. Importé de Los Angeles au milieu des années 1990, avec le rapatriement forcé des « gangsters » centro-américains dans leur pays d’origine, le phénomène s’est installé durablement dans l’isthme, qui sortait à peine à l’époque des affrontements entre pouvoirs militaires et guérillas révolutionnaires. La paix fut signée en 1992 au Salvador, en 1996 au Guatemala. Et la violence idéologique, politique a fait place à la violence anarchique, mafieuse. Pire, dans ses conséquences humaines et sociales.
Quelque 150 000 morts ont été dénombrés entre 2006 et 2016 dans les trois pays du « Triangle Nord ». Au regard de leur poids démographique, cela en fait « la région la plus dangereuse au monde », hors pays en guerre. Trois fois plus meurtrière que le Mexique (pourtant éventré par les massacres du narcotrafic), dix fois plus que les États-Unis. Au fil des ans, selon l’ONUDC [1], le Honduras et le Salvador s’échangent le leadership macabre du palmarès mondial. En 2017, le second a de nouveau détrôné le premier. En 2018, le Honduras a repris la tête. Avec un taux d’homicide volontaire cinquante à soixante fois supérieur à celui de la Belgique, le Salvador et ses 6,5 millions d’habitants enregistrent environ 4000 tué(e)s chaque année. Onze par jour.
En amont de ce climat de violence extrême, un modèle de développement qui a failli. Failli politiquement et socialement. La « normalisation démocratique » (ce double processus concomitant de libéralisation politique et de libéralisation économique) dont la région aurait prétendument bénéficié au sortir des guerres internes des années 1980 a laissé intactes les causes de ces dernières : une forte pauvreté (environ un Centro-Américain sur deux vit aujourd’hui sous le seuil fatidique, d’après la CEPAL [2]) et de très fortes inégalités (là aussi, parmi les pires au monde). Lorsque ces tares n’ont pas été tout bonnement aggravées. Par l’« extraversion » des économies de la région, leur dépendance structurelle aux grandes puissances et l’application, depuis trois décennies maintenant, de l’inextinguible « Consensus de Washington » – dérégulation, libéralisation, privatisation – qui a vidé les États locaux de leur capacité de redistribution.
Un enfant guatémaltèque sur deux souffre de dénutrition, selon les derniers chiffres de la FAO [3]. Un enfant sur deux dans un pays, tropical humide, qui pourrait nourrir plusieurs fois l’ensemble de sa population. Si, bien sûr, ses meilleures terres et ses sous-sols n’étaient consacrés en priorité à l’alimentation du marché mondial. À tour de bras et à coup de déforestation et de pollution, l’Amérique centrale produit et exporte du café, du sucre, des bananes, des minerais (or, argent, zinc…), de l’éthanol, du biodiesel, de la viande… dans un schéma « extractiviste » renouvelé. Beaucoup de textiles industriels aussi – confectionnés dans des « zones franches » peu regardantes en matière fiscale, sociale et environnementale – dont la circulation s’accélère à la faveur d’accords de libre-échange tous azimuts, avec les États-Unis principalement. Le tout au profit de grands opérateurs privés, nationaux et transnationaux. Dans le dos ou sur le dos des « majorités minorisées ».
C’est tout cela que fuient les Guatémaltèques, les Honduriens et les Salvadoriens. Les frustrations qui enragent ou découragent, la précarité du travail informel qui mine 60 à 80% des populations actives, le manque de perspective qui amène les jeunes des quartiers populaires à ne voir d’ascenseur social que dans les gangs, la criminalité et le racket, puis à ne plus pouvoir échapper à la spirale de la violence que par l’émigration lointaine. Fuir les maras, ces microsociétés totalitaires aux marques d’appartenance et aux rites d’allégeance aliénants – contraints d’y entrer, interdits d’en sortir. Fuir des États incapables de réduire l’impunité (entre 95 et 98% des crimes resteraient impunis selon l’ONUDC), gangrenés eux-mêmes par des collusions avec les « narcos » ou des affaires de corruption entre élites, politiques et économiques.
Pourquoi… en Belgique
Résultat : environ 400 000 Centro-Américains tenteraient de passer chaque année aux États-Unis, toujours d’après la CEPAL. Dont quelque 100 000 Salvadoriens, 300 par jour ! Depuis le début de ce siècle, 75 à 80% des migrants qui traversent le Mexique pour rallier le grand voisin yankee provenaient du « Triangle Nord ». Ils y seraient aujourd’hui entre 4 et 5 millions. On calcule d’ailleurs qu’un quart – pas moins – de la population salvadorienne réside à l’étranger, dont la toute grande majorité en Amérique du Nord. Ainsi que 10% de la population hondurienne et 8% de la population guatémaltèque. C’est dire que l’affaire est d’importance.
Les « remesas », ces envois de fonds des émigrés à leur famille restée au pays, ont représenté 22,5% du PIB au Salvador en 2018 (c’est-à-dire 6 milliards de dollars, plus que ce que rapporte l’ensemble des exportations), 20% au Honduras, 14% au Nicaragua (en 2019) et 12% au Guatemala. La CEPAL indique par ailleurs que 82% des migrants du « Triangle Nord » ont déjà de la famille aux États-Unis. Et le « Barómetro Latinoamericano » confirme que la majorité des Centro-Américains rêvent de quitter leur pays…
L’aventure pourtant, on le sait, est extrêmement périlleuse. Survivre à l’épopée que constitue la traversée d’une partie de l’Amérique centrale et du Mexique reste plus que jamais un défi. Un défi sécuritaire, physique, économique, etc. : éviter les accidents, les patrouilles, les « narcos », échapper aux violences, aux vols et aux viols, déjouer les abus et abuseurs de tout type… L’aventure est coûteuse aussi : s’acheter les « services » de passeurs véreux qui vont jusqu’à escroquer leurs victimes à hauteur de 8 000 ou 9 000 dollars par « passage », quitte à les laisser en rade une fois la frontière atteinte. D’où le phénomène des caravanes – déplacements de migrants honduriens, salvadoriens, guatémaltèques par milliers et à pied… –, surgi en 2018, pour donner de la visibilité et donc de la sécurité à la démarche, et accessoirement, pouvoir se passer des passeurs.
C’était sans compter sur le facteur « Trump ». L’actuel président états-unien a bâti une bonne partie de sa campagne électorale de 2016 – et est occupé à faire de même pour celle en cours – sur la haine du migrant, présenté comme une menace à l’identité et à la sécurité nationale. Plus de 400 000 résidents aux États-Unis originaires d’Amérique centrale ont été renvoyés « chez eux » durant les trois premières années de son règne, et 250 000 de plus seraient sur le point de l’être, selon la BID [4]. Donald Trump a en outre multiplié les mesures anti-migrants : restrictions au droit d’asile (la violence des gangs est désormais hors critères), annulation des statuts de protection temporaire, contrôles renforcés, fermeture des frontières…
Un pas de plus a été franchi en 2019, avec la signature par l’administration Trump d’« accords » bilatéraux avec le Mexique d’abord, puis avec le Guatemala, le Honduras et le Salvador ensuite, enjoignant ces pays, menacés de rétorsions économiques s’ils ne s’exécutent pas, de barrer la route aux migrants et de traiter sur place toute demande d’asile… aux États-Unis. Inutile de préciser qu’en imposant ces accords d’« externalisation des frontières nord-américaines » et de « sous-traitance des migrants » – accords anticonstitutionnels et irrespectueux de la Convention de Genève –, le président des États-Unis booste plus encore la crise migratoire, l’insécurité et la criminalité qui frappent la région et ses États de non-droit.
L’Europe et dans une certaine mesure la Belgique servent-elles dès lors de « soupape de décompression » à cette impasse américaine ? En partie, oui. 5000 en 2017, 8000 en 2018, les Centro-Américains ont été plus de 10 000 en 2019 à demander l’asile au « vieux continent ». Ce qui reste relativement peu. Une part d’entre eux – 1379 en 2019 en provenance du Salvador – l’ont demandé à la Belgique. Sans doute parce qu’une petite diaspora salvadorienne y vit déjà. Parce que les conditions d’accueil, malgré la différence de langues, leur paraissent meilleures qu’en Espagne (de loin la 1ère destination européenne des migrants centro-américains). Et parce que l’information a, semble-t-il, bien circulé au pays d’origine.
Ils pourraient toutefois déchanter. Nous revient en effet – via un journaliste RTBF qui a consulté le CGRA [5] – que si le taux d’octroi du droit d’asile aux demandeurs salvadoriens en Belgique a atteint les 98% en 2018, ce taux n’était plus que de 36% pour les six derniers mois de l’année 2019. Étonnant, pour ne pas dire inquiétant, lorsque l’on sait que les critères belges d’obtention n’ont pas changé entre 2018 et 2019, ni les motifs de fuir le Salvador !
Au-delà, il est à craindre que, si l’actuelle pandémie de coronavirus et les mesures différenciées de confinement prises par les États d’Amérique centrale, l’Europe et les États-Unis, figent provisoirement les populations, l’affaire n’arrange rien aux causes structurelles des migrations centro-américaines. Des causes qui appellent pourtant à une refonte, sur des bases équitables et durables, du modèle de développement qui prédomine là-bas à la faveur des investisseurs nord-américains, asiatiques et européens qui s’y déploient.







