À chaque nouvelle étape de l’involution du régime politique du Nicaragua, on se dit pourtant que c’est la dernière. La dernière avant l’implosion. Jugez sur pièces. Il y a vingt ans, Daniel Ortega, l’ancien commandant de la révolution sandiniste des années 1980, revient au pouvoir, par les urnes. Mais dès le départ, les dés sont pipés. Pacte préalable avec l’extrême droite, modification sur mesure des règles électorales, alignement sur les positions ultraconservatrices de l’Église locale, gage néolibéral offert aux fédérations patronales, au Fonds monétaire international (FMI) et aux États-Unis..., l’ensemble permet le retour à la présidence du pays de l’éternel leader du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) qui, entretemps, s’est déjà délesté de la plupart des grandes figures des années révolutionnaires et de tout projet émancipateur.
Confiscation du pouvoir, orthodoxie économique
La confiscation progressive mais complète du pouvoir peut commencer. De pratiques clientélistes en tactiques opportunistes, d’achats de complaisances en collusions illicites, d’élections frauduleuses en réformes constitutionnelles, le couple présidentiel – Ortega et son épouse, Rosario Murillo, première ministre de fait, puis vice-présidente et enfin, autodésignée « coprésidente de la République » – vont finir par détenir tous les leviers qui comptent. Aujourd’hui, l’emprise du clan présidentiel – enfants et proches inclus – sur l’exécutif, le législatif, le judiciaire, l’administration électorale, l’armée, la police, les médias, chacune des 153 municipalités du Nicaragua et quelques secteurs clés de l’économie nationale, est totale. Jusqu’à preuve du contraire, bien sûr. D’éventuels tiraillements internes pourraient lézarder l’édifice.
Sur le plan économique, les deux décennies du régime Ortega-Murillo affichent un bilan positif, à coup de dispenses fiscales, sociales et environnementales... Croissance de 4% en moyenne annuelle, explosion des investissements étrangers, de l’extraction et des exportations de matières premières, quadruplement du PIB, le slogan officiel « La terre et la main-d’œuvre les moins chères d’Amérique centrale ! » a fait son effet. Les États-Unis restent de très loin le premier partenaire commercial du pays, mais ce sont des entreprises chinoises qui ont obtenu le plus grand nombre de concessions minières ces deux dernières années. Le FMI en tout cas continue de saluer régulièrement l’orthodoxie des politiques menées, même si pendant près de dix ans à partir de 2006, le couple Ortega-Murillo a pu bénéficier aussi, en marge des comptes publics, de la générosité du Venezuela chaviste (à hauteur d’un quart du budget national).
La répression sanglante des contestations sociales du printemps 2018 par le régime nicaraguayen (plus de 300 tués par balle) va précipiter sa fuite en avant autoritaire. Illégalisation de tout parti politique d’opposition, éradication de tout contre-pouvoir réel ou supposé, emprisonnements, déchéances de nationalité, déportations, saisie de plus de 5000 organisations sociales, médias et universités, purges internes, surenchère législative visant à criminaliser tout comportement estimé déviant, l’arsenal de la spirale répressive paraît sans limite. L’autocratie dynastique des coprésidents Daniel Ortega (81 ans) et Rosario Murillo (75 ans), ainsi que de leurs enfants aux postes clés, a fait la preuve de sa capacité à se perpétuer.
On peine à comprendre dès lors les véritables raisons du nouveau raidissement politique en cours. Pourquoi Ortega a-t-il annoncé le 19 juillet dernier, le jour du 47e anniversaire de la révolution sandiniste, qu’il n’y aurait plus d’élections au Nicaragua ? Pourquoi une ixième réforme constitutionnelle vient-elle consolider encore, ces jours-ci, le régime de parti unique ? S’agit-il d’un emballement paranoïaque ou d’une provocation ? Parallèlement, pourquoi, alors qu’il gouverne à droite en bonne intelligence avec les institutions financières internationales, le couple présidentiel multiplie-t-il les diatribes anti-occidentales ? Au nom de quel « socialisme » (inscrit lui aussi dans la Constitution) rejoue-t-il sans cesse la Guerre froide, en s’alignant – bien plus dans les mots que dans les faits – sur Moscou, Téhéran et Pékin ?
Le facteur Trump
Le business as usual primant sur le reste, la « communauté internationale » s’est plutôt accommodée ces deux dernières décennies de l’anti-impérialisme de façade nicaraguayen et même, à quelques sanctions individuelles près, des violations de la démocratie et des droits humains. Y compris durant le premier mandat de Trump. Trop de chats à fouetter ailleurs, dans des régions qui pèsent bien davantage que le petit Nicaragua, pays toujours le plus pauvre d’Amérique latine.
Mais jusqu’à quand le secrétaire d’État états-unien, Marco Rubio, va-t-il préserver Managua, du sort qu’il rêvait de faire subir à Caracas et à La Havane avant de passer à l’acte ? L’Organisation des États américains (OEA), constituée majoritairement depuis peu d’obligés de Washington, vient en tout cas de se mettre en ordre de marche pour bousculer le Nicaragua. À l’exception notable du Mexique de Claudia Sheinbaum et du Brésil de Luiz Inácio Lula, sans doute plus par refus souverainiste des ingérences trumpistes qu’en soutien politique à Ortega et Murillo, cela va sans dire.
Mais le même dilemme divise les principales figures de l’opposition nicaraguayenne en exil. La plupart, à droite ou très à droite, croisent les doigts pour que les États-Unis les aident à renverser les deux coprésidents du Nicaragua, manu militari au besoin. Tandis que quelques-unes, héritières du sandinisme du siècle passé, parient plutôt sur l’apparition de dissensions au sein des institutions inféodées au régime, ainsi que sur la réémergence d’un mouvement social prêt à défier pacifiquement, sur le terrain, les forces de répression... L’affaire n’est pas pliée.