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Négociations sur la pollution plastique : « le recyclage, encouragé par les États pétrogaziers et les industriels, n’est qu’un leurre »

Ils réduisent la pollution plastique à un simple problème de « mauvaise gestion des déchets » et s’emploient à recentrer les débats sur la phase post-consommation. Un tour de passe-passe pour éviter de devoir négocier sur la réduction de la production de déchets plastiques… à sa source, selon la chercheuse Aurélie Leroy.

À Genève, 179 pays se sont retrouvés pour tenter de conclure un traité visant à mettre fin à la pollution plastique. Cette rencontre représentait la dernière étape d’un cycle de négociations lancé en 2022 par les Nations unies, après plusieurs rounds infructueux. L’enjeu était de taille : ce texte était destiné à devenir l’accord international le plus ambitieux depuis l’Accord de Paris, en donnant un cadre commun à une crise qui dépasse les frontières, les secteurs et les générations. Depuis plusieurs années, scientifiques, ONG et communautés locales alertent sur l’urgence d’agir face à l’accumulation sans précédent de déchets plastiques, qui menace autant la biodiversité que la santé humaine et la stabilité des écosystèmes. Beaucoup espéraient donc que cette session soit décisive. Mais les espoirs ont été déçus : aucun plafond de production plastique n’a été fixé, aucune réglementation contraignante adoptée, et aucune restriction imposée sur les produits chimiques nocifs pour la santé humaine.

Deux camps se sont affrontés. D’un côté, le puissant bloc de la pétrochimie [1] a tout fait pour entraver le processus et protéger un débouché stratégique pour son or noir, à l’heure où le monde tente de se détourner des énergies fossiles. Pour ces pays, l’industrie du plastique représente une voie de reconversion essentielle : produire toujours plus de plastique permet d’absorber le surplus d’hydrocarbures et de maintenir leur influence économique et politique. De l’autre, une grosse centaine d’États « ambitieux », [2] soutenus par des ONG et la société civile, ont plaidé pour un accord fort, assorti d’objectifs et d’échéances juridiquement contraignants couvrant l’ensemble du cycle de vie des plastiques, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la gestion des déchets. Dix jours de discussions où se sont heurtés la défense d’intérêts économiques colossaux et l’urgence de répondre à une crise écologique hors de contrôle.

De la promesse à l’ivresse

Le plastique n’est pas né coupable. Dans les années fastes d’après-guerre, il incarnait le progrès technique, la prospérité et la démocratisation de la consommation. Léger, résistant, malléable, peu coûteux, il supplanta progressivement des ressources naturelles rares ou onéreuses comme l’ivoire, le caoutchouc, le bois, le verre ou les fibres naturelles. Ses promoteurs vantent encore aujourd’hui ses vertus « écologiques », censées préserver les ressources, limiter le gaspillage alimentaire et économiser l’énergie.

En 1956, Lloyd Stouffer, lors d’une réunion de la Society of the Plastics Industry à New York, prophétisait : «  L’avenir du plastique est à la poubelle  ». Il invitait les industriels de sa génération à cesser de penser en termes de réutilisation et à miser sur l’usage unique : emballages jetables, vaisselles éphémères, produits conçus pour être remplacés. Une stratégie qui ouvrait la voie à un marché de la consommation inépuisable, et qui marquait le début d’une société du jetable, structurellement orientée vers la surproduction et le gaspillage.

Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer un monde sans plastique. Il suffit de lever les yeux pour s’en rendre compte. Pourtant sa production à grande échelle ne remonte qu’aux années 1950. Depuis, ce matériau est devenu le moteur d’un capitalisme avide de croissance. Résultat : de moins de 2 millions de tonnes produites en 1950, on dépasse aujourd’hui les 450 millions de tonnes par an. Et ce chiffre pourrait tripler d’ici 2060, selon les projections de l’OCDE.

Le revers d’un matériau « miracle »

Cette explosion de la production s’est accompagnée d’une hausse vertigineuse des déchets plastiques, au point que ce matériau « miracle » devienne un fléau. 91 % des plastiques produits ne sont pas recyclés. Ils sont incinérés, mis en décharge ou abandonnés dans la nature. Les 9 % restants sont quant à eux transformés en produits de moindre qualité, qui termineront à leur tour… à la poubelle.

Le recyclage n’est qu’un leurre. Si les plastiques industriels ont une durée de vie de 35 ans, la plupart des plastiques ont une durée de vie qui n’excède pas cinq ans, voire est limitée à quelques jours ou même à quelques minutes. Pourtant, leur décomposition peut prendre jusqu’ à 1000 ans. Quant aux micro et nanoplastiques, ils sont quasi éternels et omniprésents. Ils polluent et contaminent l’air, les sols, l’eau potable, et même le sang humain, où ils peuvent transporter des substances chimiques, tels le tristement célèbre Bisphénol A (BPA), détecté chez 98 % de la population belge testée [3].

Les fausses solutions

Le recyclage sert aujourd’hui d’alibi et de caution morale pour produire et consommer toujours plus. Ce n’est pas un hasard si les États pétrogaziers et les lobbys industriels réduisent la pollution plastique à un simple problème de « mauvaise gestion des déchets » et s’emploient à recentrer les débats sur la phase post-consommation.

Ce processus relève d’une stratégie de cadrage et permet de déplace opportunément le regard : au lieu de s’attarder sur l’amont de la chaîne de valeur, là où l’essentiel des déchets sont produits, lors de l’extraction des ressources fossiles, de la fabrication et de la distribution ; l’attention est détournée vers l’autre extrémité de la chaîne, en aval. Dans cette logique, la responsabilité de résoudre la crise incomberait d’abord aux individus, aux ménages et aux municipalités, davantage qu’aux industries qui l’alimentent. Cette approche épargne en outre toute remise en cause des modèles productivistes et de la surconsommation.

Ce tour de passe-passe ne se limite pas au cas emblématique des plastiques. Si l’on élargit la focale au problème mondial des déchets dans son ensemble, on constate que 97,4 % des déchets produits à l’échelle mondiale sont générés par l’activité industrielle, contre à peine 2,6 % par les ménages et les municipalités.

Une gestion responsable des déchets devrait s’appuyer sur la règle des 3R : « réduire » la production de déchets à la source, « réutiliser » les objets et les matériaux pour prolonger leur durée de vie, et enfin « recycler » ce qui ne peut plus être utilisé. Cette hiérarchie n’est pas un slogan mais un ordre de priorité entre les méthodes de traitement de déchets. Réduire agit en amont. Réutiliser prolonge l’usage. Recycler intervient en dernier recours, ne traitant que les symptômes.

À Genève, le « bloc pétrochimique » s’est employé à torpiller l’article 6 du traité, qui visait à réduire la production mondiale de plastique, et a tenté de faire croire qu’il serait possible de sortir de la crise du plastique par le recyclage, l’innovation technologique et la valorisation énergétique. En se concentrant presque exclusivement sur le dernier « R », il a entretenu l’illusion d’une économie circulaire vertueuse, alors que la production plastique reste prisonnière d’un modèle linéaire : extraire, fabriquer, consommer, jeter.

Cette fuite en avant technologique cache mal les limites physiques, économiques et environnementales de ces « solutions » en bout de chaîne, qui ne font que retarder l’essentiel : réduire la production à la source. En évacuant cette question centrale, le bloc pétrochimique cherche surtout à préserver un modèle bâti sur la surproduction et sur un flux toujours croissant de plastique, dont la rentabilité repose sur des volumes élevés et une consommation constante.

Réduire la production est la seule façon d’aligner nos modes de vie sur les limites planétaires. Il est grand temps de cesser de croire que l’innovation technologique pourra résoudre la crise des déchets plastiques : le mythe du découplage selon lequel la croissance pourrait se détacher de ses impacts écologiques est une illusion dangereuse.

Bibliographie :

Dauvergne P., Ralston R., Clapp J., Taggart J. (2025), « The petrochemical historical bloc : Exposing the extent and depth of opposition to a highambition plastics treaty », Cambridge Prisms : Plastics, 3, e16, 1-4.
Gregson N. (2023), The Waste of the World. Consumption, Economies and the Making of the Global Waste Problem, Bristol, Bristol University Press.
Hird M.J. (2022), A public sociology of waste, Bristol, Bristol University Press.
Larbi Bouguerra M. (2024), « Plastique, l’escroquerie du recyclage », Le Monde diplomatique.
Lakoff G. (2004), Don’t Think Of An Elephant ! : Know Your Values And Frame The Debate, Chelsea Green.
Liboiron M., Lepawsky J. (2022), Discard Studies : Wasting, Systems, and Power, The MIT Press.
Liboiron M. (2024), Polluer, c’est coloniser, Éditions Amsterdam, Paris.
Ralston R. et Taggart J. (2025), « The Trojan Horse of Hybrid Governance : Corporate Power and Global Plastics Governance », Global Policy, vol.16, issue 4, pp.705-712.

A paraître : Alternatives Sud, « Les déchets du monde : envers du décor », LLN, Cetri-Syllepse.

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Notes

[1composé des États pétrogaziers – les « like-minded » – regroupant les pays du Golfe, la Russie, l’Inde et l’Iran, appuyé par les États-Unis et le Brésil, et le puissant secteur industriel fédéré dans différentes d’alliances.

[2L’UE (soutenu par l’Australie, le Canada, la Suisse et le Royaume-Uni), une grande partie de l’Afrique, de l’Amérique latine et de petits pays insulaires.

[3Pirard et al., « Urinary Levels of Bisphenol A. Triclosan and 4-Nonylphenol in a General Belgian Population », cité dans Liboiron M. (2024), Polluer, c’est coloniser, Éditions Amsterdam.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.