Le texte soutient que l’humanité est confrontée à un choix historique : progresser vers une nouvelle Babel technologique ou reconstruire une cité humaine fondée sur la dignité, le bien commun et la fraternité. La technique doit être au service de la personne et non l’inverse. Dans cette perspective, nous proposons une lecture sociologique articulée autour de cinq axes : la critique de l’économicisme capitaliste, la critique de la technocratie, la critique de la culture géopolitique militariste, la réaffirmation d’une anthropologie spirituelle incarnée et, enfin, l’invitation à construire un monde fondé sur l’amour, la diplomatie et le bien commun.
I. CRITIQUE D’UNE VISION DU POUVOIR CAPITALISTE QUI PORTE ATTEINTE AU BIEN COMMUN
Magnifica Humanitas propose une relecture critique du capitalisme mondialisé et de l’expansion d’une rationalité économique centrée sur la propriété privée, l’individualisme et l’accumulation. L’encyclique s’inscrit dans la continuité de la tradition ouverte par Léon XIII et développée par Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François. La préoccupation historique pour la question ouvrière s’élargit désormais aux nouvelles formes d’inégalités engendrées par l’univers numérique.
Dans un contexte où le capitalisme globalisé a produit une société caractérisée par la concentration de la richesse, l’aggravation des inégalités et la multiplication des formes d’exclusion [1], le pape Léon XIV réaffirme avec force les principes fondamentaux de la Doctrine sociale de l’Église (MH 45 ; 46–85).
Face à l’économicisme et à l’utilitarisme dominants, le document rappelle que l’égale dignité de tous les êtres humains constitue le fondement de toute coexistence sociale (MH 51). La valeur de la personne ne dépend ni de ce qu’elle produit ni de son utilité économique. Les droits humains possèdent une valeur éminente (MH 54–56). Certains droits appartiennent à tous les individus du seul fait de leur condition humaine (MH 56), notamment la protection des minorités et des femmes (MH 57).
À l’heure où les discours politiques dominants tendent à exalter le droit absolu à la propriété privée et la liberté individuelle sans limites, l’encyclique rappelle une tradition ecclésiale fondée sur des valeurs opposées. Elle insiste sur la nécessité de repenser le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité et la justice sociale (MH 46).
Le principe de la destination universelle des biens (MH 65–67) acquiert ici une signification nouvelle. Il ne concerne plus seulement la terre, l’eau ou l’air (MH 65), mais également les brevets, les algorithmes, les plateformes numériques, les infrastructures digitales et les données (MH 67).
Magnifica Humanitas réaffirme également la valeur centrale du travail humain (MH 148–149, 154). Le travail possède une dimension économique, mais aussi humaine et spirituelle. L’automatisation ne saurait justifier ni l’exclusion ni le chômage massif (MH 150–151, 154).
Cette réflexion rejoint Populorum progressio, où Paul VI définissait le développement comme le passage de « conditions moins humaines à des conditions plus humaines » ; elle rejoint également Sollicitudo rei socialis et sa critique des structures de péché, Centesimus annus et la subordination du marché à la loi morale, Caritas in veritate et son appel à une économie orientée vers le bien commun, ainsi que Laudato si’, qui introduit la préoccupation écologique et la critique du paradigme technocratique.
Le développement humain intégral (MH 83) apparaît ainsi comme l’alternative à la logique de l’accumulation. Le développement n’est authentiquement humain que lorsqu’il place les personnes et les peuples au centre de ses préoccupations, lorsqu’il intègre la responsabilité envers les générations futures, lorsqu’il privilégie les pauvres et soutient les causes légitimes des peuples.
II. REMISE EN QUESTION DU POUVOIR TECHNOCRATIQUE ET NUMÉRIQUE
Nous vivons dans un monde où l’intelligence artificielle connaît un développement exponentiel, où son contrôle se concentre entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs puissants, et où il apparaît de plus en plus clairement qu’elle ne constitue pas une réalité immatérielle, mais une industrie extractive profondément matérielle, traversée par des rapports de pouvoir économiques, politiques, coloniaux et écologiques [2]. Dans ce contexte, le pape développe une réflexion critique sur les défis humains et éthiques liés à l’intelligence artificielle.
L’une des contributions les plus originales de l’encyclique réside dans sa critique du paradigme technocratique. Léon XIV ne condamne pas le progrès technique ; il met en garde contre son absolutisation. Les innovations technologiques ne sont jamais neutres (MH 85) : elles peuvent favoriser la justice et la participation démocratique, mais aussi renforcer les inégalités, la surveillance et l’exclusion.
L’encyclique dénonce la concentration du pouvoir autour de l’intelligence artificielle (MH 5 et 71). Elle identifie l’émergence de nouveaux monopoles fondés sur la concentration des données, du capital informatique et de la capacité normative (MH 109). Apparaît ainsi une nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique.
L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans cette réflexion. Le document insiste sur le fait qu’elle ne doit pas être assimilée à l’intelligence humaine (MH 99). Elle peut imiter certaines fonctions cognitives et dépasser l’être humain en vitesse de calcul, mais elle demeure dépourvue d’expérience vécue, de corporéité, d’affectivité, de conscience morale et de croissance intérieure. Son apprentissage est statistique et adaptatif ; l’apprentissage humain implique l’expérience vécue, la maturation intérieure ainsi qu’un développement éthique et spirituel. Comme l’affirme l’encyclique :
« Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne peut produire un cœur capable de se donner ni une conscience capable de discerner le bien » (MH 233).
III. CRITIQUE DE LA CULTURE DU POUVOIR, DU MILITARISME ET DE LA GUERRE À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Les guerres et conflits récents ont alimenté une nouvelle dynamique de militarisation à l’échelle mondiale. La compétition géopolitique entre grandes puissances s’intensifie, tandis que l’intelligence artificielle, les systèmes de surveillance et l’automatisation transforment profondément le complexe militaro-industriel. Le capitalisme contemporain tend ainsi à articuler de manière croissante industrie technologique, industrie de l’armement, géopolitique et dispositifs de contrôle. En termes absolus, les données internationales montrent que jamais dans l’histoire de l’humanité les dépenses consacrées à l’armement n’ont atteint un niveau aussi élevé [3]. C’est dans ce contexte que le pape dénonce la culture du pouvoir et le militarisme qui se réarme désormais avec l’appui des nouvelles technologies numériques.
Le cinquième chapitre de l’encyclique oppose ainsi deux modèles civilisationnels : la culture du pouvoir et la civilisation de l’amour (MH 182–228).
La culture du pouvoir (MH 182–185) se manifeste par la normalisation de la guerre, l’expansion de l’industrie de l’armement (MH 193), la polarisation croissante des sociétés et la crise du multilatéralisme (MH 201). Le document dénonce le remplacement progressif du droit international par la logique du plus fort (MH 203).
Le nihilisme contemporain et le pragmatisme politique tendent à se renforcer mutuellement. Ils favorisent la banalisation de certains extrémismes religieux et de divers fanatismes identitaires qui s’allient fréquemment à un économicisme irrationnel (MH 206). La peur de l’« autre » nourrit alors la volonté de domination et les abus de pouvoir, alimentant de nouveaux cycles de violence. Les conflits tendent progressivement à perdre toute limite éthique (MH 207).
Une attention particulière est accordée à la question des armes autonomes. L’encyclique affirme qu’il n’est pas moralement admissible de confier des décisions létales à des systèmes artificiels (MH 198). La guerre devient alors impersonnelle : les visages disparaissent, le discernement moral s’affaiblit et la distance entre l’acte et ses conséquences humaines s’accroît.
C’est dans ce contexte qu’apparaît l’une des notions les plus originales du document : celle de « désarmer l’intelligence artificielle » (MH 110). Désarmer l’IA signifie soustraire la technologie à la compétition militaire, économique et cognitive ; rompre l’équivalence entre puissance technologique et droit à gouverner ; empêcher la constitution de monopoles et restituer aux cultures humaines leur pluralité et leur capacité d’autodétermination.
L’encyclique insiste également sur la nécessité d’établir des mécanismes de traçabilité, un contrôle humain effectif et des normes internationales capables de limiter le développement des armes intelligentes (MH 200). Elle plaide ainsi pour une gouvernance mondiale de la technologie fondée sur la responsabilité éthique et la protection de la dignité humaine.
IV. UN HUMANISME RENOUVELÉ ET INCARNÉ : LA SPIRITUALITÉ DE LA LIMITE
Face aux récits qui accompagnent aujourd’hui le développement technologique et qui présentent le progrès comme un dépassement de l’humain lui-même, l’encyclique engage un dialogue critique avec le transhumanisme et certaines formes de posthumanisme. Plusieurs courants transhumanistes aspirent à dépasser les limites biologiques grâce aux technologies émergentes, tandis que les versions les plus radicales du posthumanisme tendent à relativiser la centralité de l’être humain et à annoncer son dépassement évolutif (MH 115–116).
Magnifica Humanitas reconnaît pleinement la créativité scientifique et technologique de l’humanité. Toutefois, elle rappelle que la personne humaine — dotée d’un cœur, d’une conscience et d’une capacité de relation — ne saurait être réduite à une somme d’informations, à un dispositif d’optimisation ou à une logique de performance (MH 117 ; 120 ; 121 ; 126).
Le texte développe ainsi, dans le prolongement de l’humanisme chrétien, une véritable anthropologie de la limite. L’être humain s’épanouit souvent non pas malgré ses limites, mais précisément à travers elles (MH 118). La limite ouvre un espace pour la compassion, la miséricorde, la responsabilité et l’expérience spirituelle (MH 119).
La grandeur humaine ne réside donc pas dans l’élimination de toute fragilité, mais dans la capacité d’intégrer vulnérabilité, liberté et sollicitude envers autrui (MH 119–122). Face à l’imaginaire prométhéen qui accompagne certaines promesses technologiques contemporaines, l’encyclique affirme que le véritable « plus-qu’humain » (MH 127–130) ne réside pas dans une augmentation technique illimitée, mais dans l’ouverture à la grâce (MH 128).
La plénitude humaine ne consiste pas à abolir toute limitation, mais à assumer consciemment la finitude comme condition d’ouverture au Mystère, aux autres et à Dieu. On retrouve ici des intuitions proches de celles de Karl Rahner ou de Romano Guardini : la finitude n’est pas un obstacle à la transcendance, mais le lieu même où elle devient possible. Dans cette perspective, l’encyclique propose une réponse théologique profonde aux prétentions transhumanistes visant à supprimer les limites constitutives de la condition humaine.
Cette réflexion débouche sur une spiritualité incarnée inspirée de Marie et du Magnificat (MH 143–145). Marie représente la disponibilité de l’être humain à l’action de Dieu ; le Magnificat exprime quant à lui une espérance historique. Son chant annonce un renversement des hiérarchies : les humbles sont élevés, les affamés rassasiés et les exclus retrouvent leur dignité. Il ne s’agit pas seulement d’une expérience intérieure, mais d’un horizon historique orienté vers la justice et la transformation du monde.
V. BABEL, NÉHÉMIE ET LA RECONSTRUCTION DE LA CITÉ HUMAINE
Comme l’a souligné Yuval Noah Harari [4], l’humanité dispose aujourd’hui d’une puissance technologique sans précédent, alors qu’elle ne possède pas encore une gouvernance éthique, politique et spirituelle à la hauteur de cette puissance. L’encyclique s’inscrit précisément dans cette problématique en proposant un nouvel horizon normatif que Léon XIV désigne sous le nom de « civilisation de l’amour ».
Pour développer cette perspective, le document mobilise deux grandes images bibliques : Babel et Jérusalem (MH 1, 7, 9, 10, 90, 125, 129, 184–185). Babel symbolise un projet de domination qui finit par déshumaniser les êtres humains. Elle représente la volonté de puissance, l’illusion de l’autosuffisance et la prétention à construire un ordre fondé sur le contrôle absolu. Dans l’encyclique, Babel devient ainsi une métaphore particulièrement pertinente pour penser certaines dérives du pouvoir technologique contemporain, lorsque celui-ci prétend se substituer à toute limite éthique ou à toute responsabilité collective.
À l’opposé, Jérusalem apparaît comme le symbole d’une communauté reconstruite. Après l’exil babylonien, la ville détruite est relevée grâce à l’action de Néhémie, qui mobilise la participation collective, la solidarité et le sens du bien commun (MH 7–10 ; 90 ; 129 ; 130 ; 241 ; 242). La reconstruction de Jérusalem ne constitue pas seulement un événement historique ou religieux ; elle devient une figure exemplaire pour penser les défis du présent.
Léon XIV invite explicitement à suivre le « chemin de Néhémie » (MH 10). Reconstruire ne signifie pas uniquement ériger des structures matérielles ou développer de nouvelles infrastructures technologiques. Reconstruire implique avant tout de restaurer les liens sociaux, de corriger les injustices, de rétablir la confiance, de recréer la communauté et d’ouvrir un espace à ceux qui ont été exclus ou marginalisés.
Cette référence biblique possède une portée particulière dans le contexte contemporain. L’humanité traverse aujourd’hui une transition technologique accélérée et se trouve confrontée à un choix fondamental : faire de la diversité un facteur de fragmentation ou en faire le fondement d’une nouvelle fraternité mondiale.
Face aux risques liés à la manipulation algorithmique, à la concentration du pouvoir économique et à la militarisation des technologies, l’encyclique propose plusieurs orientations concrètes. Elle appelle à garantir l’accès universel aux technologies, à promouvoir la participation démocratique (MH 109), à développer une éducation intégrale et critique ainsi qu’une véritable alphabétisation numérique (MH 14 ; 139–147). Elle plaide également pour une écologie de la communication (MH 137–138) et pour un renouveau du dialogue, de la diplomatie et du multilatéralisme (MH 224–226), dans la perspective de construire ensemble une nouvelle civilisation : la civilisation de l’amour (MH 208–211 ; 227–228).
Dans cette perspective, la vérité occupe une place centrale, car elle demeure un bien commun indispensable à la démocratie (MH 132-134). La manipulation de l’information par les pouvoirs technocratiques risque d’évoluer vers de nouvelles formes de totalitarisme, comme le souligne le pape en se référant à Hannah Arendt (MH 134) [5]. La communication doit être protégée contre la désinformation, la propagande et les dynamiques de polarisation. L’éducation et l’information doivent faire place à la voix des victimes et refuser de considérer comme normale la logique du conflit (MH 217).
La civilisation de l’amour apparaît alors comme une alternative à la coexistence armée qui caractérise une grande partie du système international contemporain. Elle suppose de transformer la compétition en solidarité, la domination en service et la fragmentation en communauté de destin. Comme le rappelle le pape en reprenant une intuition de saint Augustin, la paix et la justice sont indissociables (MH 215).
CONCLUSION
Magnifica Humanitas constitue une extension significative de la Doctrine sociale de l’Église à l’ère numérique. Sa préoccupation fondamentale n’est pas la technologie en elle-même, mais l’avenir de l’humanité. Face au pouvoir de l’économicisme, l’encyclique réaffirme la centralité du bien commun ; face au pouvoir technocratique, elle appelle à un discernement responsable ; face à la logique des seigneurs de la guerre, elle propose un chemin de paix ; face à Babel, elle invite à une reconstruction participative de la cité humaine.
Dans le contexte géopolitique actuel, peu de situations illustrent aussi clairement l’interdépendance des pouvoirs dénoncés par le pape que celle des États-Unis. Puissance hégémonique confrontée à de profondes transformations, les États-Unis constituent aujourd’hui un lieu privilégié où convergent les grandes forces du capitalisme mondial, les principaux acteurs de l’intelligence artificielle et les intérêts du complexe militaro-industriel. L’encyclique s’oriente implicitement vers cette réalité lorsqu’elle soumet à la critique éthique et humaniste les élites qui participent à la gouvernance du monde contemporain.
Dans cette perspective, Magnifica Humanitas peut être interprétée comme une forme particulièrement significative de soft power moral et spirituel. Elle s’oppose aux formes de pouvoir géopolitique fondées sur la coercition militaire, la manipulation de la vérité et les menaces de destruction massive. Son influence ne repose pas sur la contrainte, mais sur la force de persuasion d’une vision anthropologique et éthique capable d’interpeller les consciences.
L’humanité se trouve aujourd’hui devant une décision historique : construire une nouvelle tour de domination ou édifier une cité fondée sur la dignité, la justice et la fraternité. L’encyclique choisit résolument cette seconde voie.
À la fin du XIXe siècle, Rerum novarum fut souvent marginalisée par les détenteurs des pouvoirs économiques et politiques de son époque. Plus récemment, Laudato si’ a également suscité de fortes résistances. Il faut espérer que Magnifica Humanitas connaîtra un destin différent et bénéficiera de la plus large diffusion possible, tant sa contribution apparaît précieuse pour éclairer les choix auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée et pour orienter son avenir dans un monde en profonde mutation.




