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Les zapatistes à l’heure européenne – Interview de Bernard Duterme

Entretien mené par Iván Cadín pour Pie de Página, México - 23 junio, 2021.

* Version néerlandaise : De Zapatisten zijn in Europa -> https://www.uitpers.be/de-zapatisten-zijn-in-europa/ ou https://www.globalinfo.nl/Achtergrond/de-zapatisten-zijn-in-europa

Iván Cadín – Quelles vont être les effets de la visite en Europe de cette délégation zapatiste (composée d’indigènes pauvres, femmes, hommes et trans) qui vient d’y débarquer ? Quel impact sur le débat public dans un continent où l’ultra-droite a gagné beaucoup d’espace, tant au niveau des gouvernements que dans les discours ? Aura-t-elle de fortes répercussions ou seulement des impacts sectoriels ?

Bernard Duterme – Je souhaite me tromper, mais je crains que l’impact sur le débat public de la tournée de la délégation zapatiste en Europe reste limité, confiné aux cercles de sympathisants et de sympathisantes de la rébellion du Chiapas – ceux et celles qu’on appelle ici les « zapatisant·es » – et à une série de luttes particulières ou de mobilisations locales que cette délégation va rencontrer grâce à ces sympathisants : des groupes de solidarité avec les migrants, des initiatives agroécologiques, des occupations urbaines pour le droit au logement, des « zones à défendre » (ZAD) contre des projets commerciaux, industriels, aéroportuaires…, des associations féministes, des actions symboliques de personnes « racisées », des communautés autogérées, etc.

Dans le débat qui divise les opinions publiques européennes, mais aussi la gauche elle-même, parfois très fortement comme en France, voire en Belgique aujourd’hui avec la question du port du voile des femmes musulmanes dans les services publics, c’est donc plutôt des activistes de ce pôle minoritaire que les « universalistes » qualifient de « communautariste » que les zapatistes vont rencontrer. Là où les perspectives « intersectionnelles » (pluralité des discriminations de classe, de sexe, de race…), la culture « woke », les positionnements « décoloniaux » font florès. En rupture donc, en effet, avec ce que vous percevez des « vents dominants » européens, sécuritaires à plus d’un titre, et hostiles aux « menaces identitaires ».

IC - Personnellement, vous qui vous avez écrit des ouvrages de référence sur le zapatisme, comment recevez-vous cette tournée ? Participerez-vous à des événements prévus avec la délégation zapatiste ?

BD - Bien sûr, j’irai les écouter là où je pourrai. Je suis ravi qu’enfin, pour une fois, le rapport visiteurs – visités classique soit inversé, que les zapatistes aient pu créer les conditions d’un renversement de perspectives, que « le Sud » vienne déambuler dans « le Nord » en période estivale, que des militants indigènes mayas débarquent à Madrid (500 ans après Hernán Cortés à Mexico-Tenochtitlán), à Paris, à Bruxelles… Et ce, de leur propre volonté, sans instrumentalisation externe. Pour parler de leurs luttes, échanger et tenter l’articulation avec celles et ceux qui, en Europe, « en bas à gauche » selon leur formule, contestent le modèle dominant qui creuse les inégalités et détruit l’environnement. Depuis le 1er janvier 1994, pour exister au-delà du Chiapas, pour entretenir son écho « intergalactique », la rébellion zapatiste a multiplié les ruptures symboliques, les « coups d’éclat ». Certes à intervalles irréguliers, mais durant plus d’un quart de siècle maintenant. Il s’agit là d’un tour de force sans précédent dans l’histoire des mouvements de libération.

IC - Quelle est la réaction de la gauche à la tournée zapatiste ? Si l’on compare avec les années 1990, lorsque le zapatisme intéressait un large spectre de la gauche européenne (les sociaux-démocrates, les eurocommunistes, les luttes autogérées, les luttes paysannes, les artistes, etc.), l’accueil paraît aujourd’hui plutôt prudent et circonspect. Cette tournée aura-t-elle des répercussions sur la « gauche électorale » ou seulement sur la « gauche antisystème » ?

BD - Encore une fois, j’espère me tromper, mais dans la liste – impressionnante – des centaines de groupes et d’associations qui se sont mobilisés ces derniers mois pour préparer l’accueil des zapatistes sur le sol européen, la surreprésentation des courants autonomes, anarchistes ou libertaires est manifeste. Hormis certaines exceptions (quelques configurations partisanes-syndicales particulières en Grèce, en Italie ou en Catalogne par exemple), on y trouve très peu de partis politiques, de grands syndicats ou de traces des principaux acteurs collectifs « traditionnels » de la gauche européenne. Je ne suis même pas sûr que ces acteurs soient au fait de ce qui se joue. Tant que la grande presse n’en parle pas davantage, l’information pourrait ne pas les atteindre. C’est regrettable évidemment. Tant les mouvements sociaux européens que les mouvements sociaux mexicains, comme le zapatisme, ont beaucoup à gagner d’échanges et de coopération sur des enjeux politiques et économiques majeurs, tels que, par exemple, la ratification en cours dans les États européens du nouvel accord de libre-échange entre l’Europe et le Mexique. Cet accord, en dépit des impacts sociaux et environnementaux désastreux du précédent signé en 2000, prévoit d’accentuer la libéralisation et la déréglementation du commerce entre les deux régions, en donnant davantage de pouvoir encore aux investisseurs extérieurs. Entre acteurs critiques du capitalisme, ici et là-bas, il y a forcément des choses à se dire sur le sujet, non ?

IC - Quelle évaluation faites-vous de l’évolution idéologique et programmatique des zapatistes ? Ils ont déjà frappé les esprits en 1994 en s’éloignant d’emblée du discours stéréotypé des guérillas marxistes-léninistes de l’époque, et maintenant, en 2021, ils évoluent dans un perspective plus autogestionnaire, anarchiste, antisystème et anticapitaliste.

BD - Le caractère évolutif du rapport au politique des zapatistes, de leur conception de l’État et des voies privilégiées du changement social est un fait. Le « Sup Galeano » (ex-Marcos) a lui-même longtemps parlé, ironiquement, d’« indéfinition » à propos du profil idéologique de la rébellion. En gros, en vingt-cinq ou trente ans de zapatisme, on est passé d’une tendance plutôt « étatiste » (jacobine, marxiste-léniniste, révolutionnaire, « par le haut »…) à une tendance plus « autonomiste » (libertaire, horizontale, « par le bas », celle du « mandar obedeciendo »…). Pour autant, essentialiser cette dernière tendance, ou identifier, voire réduire le zapatisme à celle-ci, revient à la fois à sous-estimer son caractère hautement circonstanciel – c’est-à-dire « faire de nécessité vertu » selon le mot du philosophe Daniel Bensaïd – et à oublier les réflexes plus « verticalistes » ou les dimensions plus « délégatives » toujours à l’œuvre dans l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale). D’où – un exemple parmi bien d’autres – la surprise d’une partie des « zapatisants » européens à l’annonce de la candidature indigène de « Marichuy » à l’élection présidentielle mexicaine de 2018. Candidature suggérée et promue par les zapatistes, qui risquait aux yeux des tenants du « changer le monde sans prendre le pouvoir » de re-légitimer la voie classique du jeu politique.

IC - Les luttes ouvertement anticapitalistes doivent-elles emprunter des voies totalement distinctes de celles empruntées par les gauches électorales qui cherchent la possibilité d’exercer le pouvoir et qui, par leur propre profil électoraliste et par le fait même de gouverner dans la soi-disant « realpolitik », remisent les bannières anticapitalistes ? Autrement dit, est-il possible de mettre fin à « l’hydre capitaliste », comme les zapatistes appellent le modèle mondial actuel, exclusivement par la voie anticapitaliste et autogestionnaire ? Est-il par exemple concevable de reproduire l’expérience anarchiste des « Municipalités Autonomes Rebelles Zapatistes » au niveau de l’administration politique d’une ville ou d’un pays ?

BD - Questions complexes ! Pour nombre d’acteurs de gauche dans le monde, l’option « anticapitaliste » n’est pas forcément corrélée à l’option « autogestionnaire ». D’un côté, il existe des expériences « municipalistes » qui se veulent anticapitalistes mais qui peinent à l’être, tant au final elles restent dépendantes, même partiellement, d’un marché extérieur dont les rapports économiques les englobent et les surdéterminent malgré elles. C’est un peu le cas de la rébellion zapatiste dans ses zones d’influence (les Caracoles) socialement très fragmentées de l’Est du Chiapas. D’un autre côté, il existe aussi des partis politiques traditionnels, aux visées anticapitalistes assumées, qui jouent le jeu électoral formel pour monter au pouvoir et gouverner. C’est par exemple le cas aujourd’hui en Belgique d’un « petit » parti communiste relooké qui frôle les 20% d’intentions de vote (dernier sondage en date) dans la partie Sud du pays. Le postcapitalisme a-t-il plus de chance d’advenir par la voie étatiste ou par la voie autonomiste, je n’en sais rien. Que les partisans de ces deux options partagent une même aversion à l’égard d’un système économique séculaire, fondé sur l’accumulation par exploitation, prédation et dépossession, ne suffit pas à les réconcilier. Certains acteurs cependant continuent à parier sur l’une et l’autre, en fonction des circonstances et des rapports de force. C’est le cas, à mon sens, de l’EZLN dont la dimension guévariste historique ne s’est pas totalement dissoute dans l’autogestion participative des Caracoles.

IC - Pour terminer, Bernard Duterme, selon vous, cette visite en Europe va-t-elle changer quelque chose à la stratégie politique zapatiste ? S’agira-il d’un nouveau réajustement (comme ceux que vous avez connus depuis 1994) ou le voyez-vous plutôt comme une réaffirmation de leur dernière étape en date ?

BD - La stratégie politique zapatiste est faite de continuités et de ruptures, d’ajustements et de sursauts. Dans les années qui ont suivi le soulèvement de 1994, les diverses tentatives successives d’articulation aux gauches mexicaines ont toutes capoté. Seul le Congrès national indigène (CNI), constitué en 1996 pour réunir à l’échelle du pays les peuples indiens en lutte, s’est perpétué. Et accompagne d’ailleurs aujourd’hui la délégation zapatiste en Europe. Paradoxalement, de par son originalité, cette « invasion » européenne (et celles des autres continents, qui devraient suivre…) ressemble aux initiatives précédentes. « Romper el cerco » (briser l’encerclement) une fois de plus, pour exister, pour aller discuter avec d’autres de cet « autre monde » à construire, de cet « autre monde où il y aura de la place pour tous les mondes », en rupture avec les différents registres de domination face auxquels la perspective émancipatrice zapatiste s’est progressivement élaborée, au fil du temps. Quête de reconnaissance et de redistribution, de respect des diversités et de justice sociale. Nous voulons être « égaux et différents », répètent-ils depuis des lustres. Mayas et Mexicains, indigènes et citoyens à part entière. La rébellion vise encore et toujours l’autonomie sans séparation et l’intégration sans assimilation. Mais également l’égalité hommes-femmes, plus que jamais centrale dans la dynamique, même si les réalités du quotidien restent difficiles, ils et elles sont les premier·es à le reconnaître. Respect de la terre, de l’air et de l’eau…, l’enjeu écologique est constitutif lui aussi de la démarche. Reste que, en dépit de son opiniâtreté, la viabilité de l’expérience d’« autonomie de fait » (à défaut d’« autonomie de droit ») des zapatistes, dans un contexte toujours adverse militairement, voire socialement, interroge. Sur le terrain, l’EZLN souffre d’une forte vulnérabilité et, au sein de la société mexicaine, d’un relatif isolement. Le tout rend d’autant plus étonnante son extraordinaire durabilité.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Photo : Francisco Lion
Photo : Francisco Lion

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