Comme l’ont bien souligné différents sociologues tels que R. Norton, M. Bennani-Chraïbi et O.
Fillieule, l’écrasante majorité des études concernant les acteurs non-étatiques dans le Moyen-Orient se
concentre sur l’étude de l’activisme islamique ou des réseaux islamistes, armés ou non [1]. Bien que les
réseaux religieux continuent à disposer des plus grands réservoirs de mobilisation sociale en
comparaison aux autres réseaux privés dans le monde arabo-musulman, ils ne représentent plus
l’unique espace privé d’action et surtout de contestation des régimes politiques arabes. Sans sousestimer
l’importance des réseaux religieux dans l’espace arabe du Moyen-Orient, cet article s’intéresse
principalement aux acteurs privés qui ont adopté des stratégies de mobilisation non-religieuses. Depuis
les attentats du 11 septembre, la nouvelle situation régionale a favorisé l’autonomisation (dans le sens
du mot anglais empowerment) des acteurs dont la mobilisation au sein des sociétés civiles arabes s’effectue
en dehors du cadre religieux. L’administration américaine de Georges W. Bush, qui voulait remplacer les
acteurs islamistes, a encouragé ce mouvement en lançant dans la région de nouveaux projets,
gouvernementaux et non-gouvernementaux, visant à renforcer les différents acteurs des « sociétés
civiles » nationales. La démocratie et les droits de l’homme, et plus particulièrement les droits politiques
et civils et les droits des minorités, sont au centre du projet américain du « Greater Middle East
Partnership », du « Middle East Partnership Initiative » et des projets lancés par des organisations telles
que « The National Endowment for Democracy » ou « Freedom House » dans les pays arabes. Cette
euphorie démocratique s’est calmée, sans disparaître, lors de la préparation de l’intervention militaire
américaine en Irak. Ayant besoin du soutien des régimes arabes, l’administration Bush a cherché à
ménager la susceptibilité de ses alliés égyptiens et saoudiens tout en cherchant à neutraliser la Syrie [2].
En revanche, à partir de décembre 2003, l’administration américaine a intensifié ses pressions,
publiques et privées, sur les régimes arabes pour les encourager à se démocratiser. Parallèlement, la
médiatisation internationale des mouvements issus des sociétés civiles arabes s’est accélérée en raison
de la multiplication des visites, des stages et des programmes de formation effectués par une dizaine d’activistes égyptiens et par quelques activistes syriens et saoudiens aux Etats-Unis. Les rencontres avec
des responsables de l’administration américaine, y compris l’ancienne secrétaire d’Etat Condoleezza
Rice, et la participation à des conférences internationales sur les thèmes de la démocratie et des droits
de l’homme dans le monde arabe se sont multipliées, en particulier en Egypte. Cette relance du projet
démocratique américain est en réalité liée au fait que, dès la fin de 2003, les responsables politiques et
militaires américains ont commencé à reconnaître publiquement qu’il n’y avait pas d’armes de
destruction massive (ADM) en Irak. Dès lors, pour justifier la guerre, l’administration Bush a
abandonné l’idée des ADM et a mis en avant celle de « la démocratisation de l’Irak » et de « la libération
de son peuple » comme un exemple à suivre pour toute la région et comme les premiers jalons d’une
reconfiguration régionale [3]. Par la suite, les Américains ont massivement financé dans toute la région des
organisations non-gouvernementales de promotion des droits de l’homme et de la démocratie, des
centres de recherche travaillant sur ces thèmes et de médias arabophones privés pour donner une
cohérence à leur politique moyen-orientale [4].
Cette intensification de la pénétration américaine de l’espace non-étatique arabe n’a pas produit
une réaction unifiée de la part de la « rue arabe » qui n’est pas considérée ici comme un tout uni et
homogène. Dans les sociétés arabes, différents acteurs ont eu différentes réactions et diverses stratégies d’appréhension
des actions américaines dans la région, en particulier après l’invasion militaire de l’Irak. Cet article suivra donc les
stratégies de réaction des acteurs non-étatiques sur deux champs. Le premier champ est le champ
transnational, voire transétatique, arabe qui s’est immédiatement mobilisé contre l’intervention
américaine en Irak même si celle-ci s’est faite au nom de l’émancipation politique de sociétés
opprimées. Nous démontrerons alors comment ces acteurs ont entretenu « la régionalisation de la crise
irakienne » pour que celle-ci reste une « Cause (qadiyya) arabe » contestant de la sorte la fragmentation
de l’action des Etats arabes face aux politiques de la deuxième administration Bush dans la région.
Nous mènerons ensuite notre analyse au sein d’un deuxième champ d’action. Nous analyserons les
stratégies de réaction des acteurs qui se situent, et ont situé leur « Cause », dans les champs politiques
nationaux égyptien, saoudien et syrien. En effet, les rebondissements de l’invasion militaire de l’Irak, du
renversement de Saddam Hussein et de la construction d’une « démocratie irakienne » ont eu des
répercussions profondes au sein de ces trois sociétés. L’activisme des acteurs des trois « sociétés civiles »
s’est distingué de celui des acteurs transnationaux par des stratégies d’« appropriation sociale [5] » du
discours américain des droits de l’homme et de la démocratie ainsi que de l’évolution de la situation
politique irakienne. Il s’agira tout particulièrement de démontrer comment les acteurs des trois sociétés civiles, notamment les ONG de défense de la démocratie et des droits de l’homme, les
réformistes/pétitionnaires et les acteurs communautaires ont repris dans leurs campagnes des éléments
du discours américain pour servir leurs propres stratégies et pour atteindre des objectifs nationaux
suivant des trajectoires souvent éloignées – voire même parfois contradictoires – des projets initiaux des
Etats-Unis. Enfin, nous exposerons brièvement l’impact de cette mobilisation non-étatique à un double
niveau.
L’espace transnational : la régionalisation de la crise irakienne
Au moment de l’intervention américaine en Irak, certains acteurs se sont rassemblés dans des
structures transnationales organisées autour d’un thème unique : le rejet de l’interventionnisme des
Etats-Unis en Irak et dans leurs affaires intérieures et la ressuscitation de la Nation arabe (al-umma al-
arabiyya}) contre la superpuissance acharnée. Pour ce faire, dès la fin de 2002, sont construits « des
Comités populaires pour le soutien de l’Irak ({al-lijân ac-chabiyya li-nasrat al-irâq}) » en Egypte et en Syrie [[Entretien avec un membre fondateur du Conseil exécutif des Comités du Soutien de l’Irak, de l’Union des Avocats
Arabes et membre du Centre arabe pour la documentation et la poursuite judiciaire des crime de guerres,
Damas, Syrie, 22/09/2006 ; Entretien avec un parlementaire égyptien, membre de la Conférence Nationale Arabe, Le
Caire, Egypte, 02/02/2008.]].
Les membres de ces comités ont varié entre intellectuels, activistes et opposants politiques appartenant
tous au courant nationaliste arabe et au courant islamiste. Dans la même année, une dizaine de
conférences anti-guerres ont été organisées au Caire par des intellectuels et des membres de la
« Campagne populaire contre l’agression sur l’Irak ({al-hamla ac-chabiya li-muwâjahat al-udwânalal
irâq}) »[[AL-GHOBASHY Mona, « Unsettling the Authorities : Constitutional Reform in Egypt » in Middle East Report, n°226
(Spring) 2003, p. 29.]]. Quelques jours avant le lancement des opérations militaires en Irak, le syndicat des avocats
égyptiens a publiquement ouvert l’inscription de volontaires au départ vers l’Irak pour rejoindre la
résistance contre les troupes envahissantes[[Entretien avec un parlementaire égyptien, op.cit.]]. A l’échelle régionale, « La Conférence Arabe Générale ({almu'tamar
al-qawmî al-âm) » [6]avec ses deux branches, arabe et islamique, ainsi que « la Conférence des
Partis Politiques Arabes (mutamar al-ahzâb al-arabiyya) » organisent depuis 2003 des conférences sur la
crise irakienne et produisent des dizaines de publications sollicitant le nationalisme arabe chez leurs
interlocuteurs et adressant des revendications politiques aux chefs d’Etats et de gouvernements arabes [7]
Les minorités ethniques et confessionnelles : de l’activisme communautaire à l’activisme civique
L’attribution d’une section séparée à l’étude de la mobilisation communautaire dans les trois
Etats ne reflète guère, à elle seule, la nature de leurs stratégies depuis 2003. Elle est effectuée ici par
souci d’analyse et de mise en relief. La mobilisation d’une élite politique et religieuse kurde, chiite et
copte depuis 2003 s’est indéniablement caractérisée par une réinsertion dans la société civile nationale
et par le déplacement du thème de la défense des droits communautaires et identitaires vers la scène de
la défense des droits civils et politique de l’homme et de la démocratie. Ainsi, la thèse principale de ces communautés serait que les réformes politiques et le respect des droits de l’homme porteraient en leur
sein un accès équitable au pouvoir de toutes les composantes nationales de la société ainsi que le
respect des droits, notamment culturels et confessionnels, des différentes communautés qu’elles soient
majoritaires ou minoritaires [8]. Par la suite, le concept de « citoyenneté » a été placé au centre du
vocabulaire kurde et copte à partir de 2003.
La mobilisation de l’élite politique et religieuse à la tête des acteurs communautaires minoritaires
au sein des trois Etats a particulièrement marqué le mouvement des sociétés civiles surtout depuis 2003.
L’accès des Kurdes et des chiites qui, malgré la révélation de leur réalité numérique après 2003,
demeurent régionalement perçus comme des « ex-minorités persécutées » a bouleversé les rapports
psychologiques entre la majorité et la minorité en Arabie Saoudite, en Egypte et en Syrie. Parmi les
membres de ces communautés, la barrière de la peur et le « sentiment de minorité » ont commencé à se
dissiper en 2003 [9] dans le marché plus large des droits de l’homme et
de la démocratie. Cette stratégie d’investissement induit une ouverture conditionnée par l’attachement
renforcé à l’identité communautaire incarnée par l’Eglise, le clergé ou les partis ethniques. C’est
pourquoi, tout en se coalisant avec les autres composantes de la société civile, les minorités kurdes,
chiites et coptes ont organisé parallèlement des conférences et des manifestations communautaires. Les
trois groupes ont également conservé leur propre réseau autonome de relations transnationales qu’elles
soient avec les Etats-Unis ou avec les pays voisins.
Dans le cas des coptes égyptiens, ce maintien d’un « réseau copte » transnational s’est manifesté
dès la tenue de « la Première conférence des coptes de la diaspora (mu’tamar aqbât al-mahjar) » à Zurich [10]en septembre 2004 puis une deuxième à Washington en novembre 2005, au siège du Congrès
américain, atteste des liens présents non seulement entre ces associations de différentes nationalités
mais également entre elles toutes et le reste de la communauté copte en Egypte. Dès la première
conférence en 2004, plusieurs tentatives ont été faites pour la tenue de ce rassemblement copte au
Caire. Ces tentatives ont abouti en février 2008. Lors de cette troisième conférence, et suivant la
stratégie de conversion d’un activisme communautaire à un activisme civique, l’intitulé de la conférence
n’est plus « la Conférence de la diaspora copte » mais devient « la Première conférence pour l’activation
de la citoyenneté en Egypte (mu’tamar al-qâhira al-awwal li tafîl al-muwâtana fi misr}) »[[« Awwal mu'tamar li « aqbât al-mahjar » fil qâhira lam yalqâ ihtimâman min masîhhyi misr » in Al-Hayat, 17/02/2008.]]. En effet, la tenue
de ces conférences a reflété l’activisme particulier des associations coptes égypto-américaines qui sont
les plus nombreuses de la diaspora. L’importance de ces associations dans le champ politique national égyptien a pris un nouveau tournant après l’intervention américaine en Irak avec une dizaine de
campagnes médiatiques menée par les leaders de ces associations aux Etats-Unis et en Egypte. La visite
de cette dernière par plusieurs leaders de la diaspora copte en Europe et aux Etats-Unis a doublé
l’impact qu’ont eu les pressions coptes, avec un soutien explicite de l’administration américaine, sur le
régime[[AL-MELIGI Ilham & SELIM Hamdi, « Awwal ziyâra li-mudîr munadhdhamat aqbât al-mahjar ilâ misr » in Asharq alawsat,
09/12/2005 ; SAMI Salonez, « Playing Defence », interview with Michael Mounir in Al-ahram Weekly, 22-
28/12/2005.]].
Bien qu’ils soient également mobilisés pour investir leur spécificité, les chiites d’Arabie Saoudite
ont opté pour une approche moins nuancée que celle de la minorité copte en Egypte. Le courant
majoritaire des chiites saoudiens, les chirazistes, ont, dès les préparatifs de l’intervention en Irak fin
2002, montré du doigt la brutalité du régime irakien par rapport au régime saoudien qu’ils perçoivent
plus ouvert à la discussion notamment depuis la signature des accords de réconciliation entre les chiites
et le gouvernement saoudien en 1996. De sa part, l’endiguement paternaliste des demandes chiites par
le régime saoudien s’est accompagné d’une reconnaissance publique de leurs problèmes par le nouveau
roi au lendemain de son accession au pouvoir en 2005. Depuis, un chiite, Jaafar Al-Shayeb, est élu à la
tête du conseil municipal de la ville majoritairement chiite de Qatif, le nombre de juges au sein des
tribunaux chiites a plus que triplé (de deux à sept) et le discours officiel et religieux à l’égard des chiites
est devenu relativement soigné et tolérant[[Entretiens en Arabie Saoudite, Avril 2006.]].
{In fine}, l’interaction kurde avec le régime syrien est celle qui a été marquée par l’affrontement le
plus violent. Après une mobilisation dans le cadre général de la société civile syrienne, un soulèvement
kurde ({Intifâda}[[« Kurds Commemorate the ‘Intifadah’ of the 12 March 2004 », 14/03/2007, disponible sur :
http://joshualandis.com/blog/?p=194, consulté le 09/05/2009]]) a secoué la Syrie en mars 2004. Suite à un affrontement plus limité entre des
supporters kurdes et arabes dans un stade de la ville de Qamishli, des manifestations et des
affrontements violents avec les forces de l’ordre, ainsi qu’avec la population arabe notamment à Al-
Jazira sur la frontière avec l’Irak[[SARAH Iamd, « Shiyûkh al-jazîra as-sûriyya yatlubûn liqâ'a al-asad (Les Cheikhs d’Al-Jazirah Syrie demandent une
rencontre avec Al-Asad) »; in Al-Riyad, 14/07/2005]], ont eu lieu à travers les grandes villes de la Syrie[[TAGA Wahid, « itlâq sarâh 27 hadathan min al-Qamichlî. Dimachq : al-mahkama al-askariyya tusdir hukman bi-barâ’at
12 kurdiyan (Libération de 27 mineurs à Qamishli. Damas : le tribunal militaire proclame l’innocence de 12 Kurdes) » in
Al-Watan, 19/07/2004.]]. A travers la
diaspora kurde dans les Etats voisins et les Etats occidentaux, des Kurdes ont manifesté devant les
ambassades syriennes par solidarité avec leurs confrères en Syrie
[11]. Nationalement, les leaders kurdes se
sont ralliés aux activistes politiques et aux activistes syriens des droits de l’homme afin de réfuter la
thèse d’un affrontement national kurdo-arabe. Le gouvernement fut alors pointé du doigt pour sa
répression et sa stratégie de division de la société syrienne pour mieux régner. C’est en adhérant à la
« Déclaration de Damas pour le changement national démocratique (ilân dimachq lil taghyîr al-watanî aldimuqrâtî})
» un an après, en octobre 2005, que les principaux partis kurdes syriens ont démontré
publiquement leur appartenance au mouvement général de la société civile syrienne[[AL-BOUNNI Akram, « Ilân dimachq wa mustaqbal al-mu`ârada as-sûriyya ( La « Déclaration de Damas » et l’avenir de
l’opposition syrienne), 28/11/2005, disponible sur : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/E17945CA-3B6A-416FBA6C-
191950BE929A.htm, consulté le 09/05/2009.]]
Quel résultat pour ces stratégies ?
A partir de la fin de l’année 2006, l’observateur de la situation nationale dans les trois Etats peut
remarquer une démobilisation des acteurs non-étatiques, remarquable en Arabie et en Syrie plus qu’en
Egypte, et une revanche féroce des trois régimes autoritaires. Cette revanche n’est pas l’unique fruit des
stratégies de survie adoptée par ces derniers. Elle est aussi bien le produit de l’enlisement américain
dans le chaos irakien, du silence qui entoure depuis lors la question de la démocratie dans la région
arabe que des conflits internes et de la fragmentation des coalitions non-étatiques construites au sein
des trois sociétés. Il n’en demeure pas moins vrai que la mobilisation non-étatique nationale et
transnationale a éveillé la pyramide sociale de sa base jusqu’à son sommet. Que cet éveil se transforme
en mobilisation, c’est là le défi le plus important. Les concessions et les réformes cosmétiques
entretenues par les trois régimes face à cette effervescence nationale et transnationale ne sont pas
négligeables. Certes, les trois régimes ont rebondi avec succès. Cependant, le fait que ces acteurs aient
provoqué de nouvelles stratégies de reproduction du pouvoir de la part de régimes dont la seule
réponse à toute contestation était jusqu’alors la répression signifie que le mouvement contestataire n’a
pas été entièrement vain [12]
Bibliographie indicative :
ABDEL-RAHMAN Mona, Civil Soceity Exposed : The politics of NGOs in Egypt, London : Tauris
Academic Studies, 2004, 228 p.
BENNANI-CHRAIBI Mounia et FillieuleE Olivier (dirs.), Résistances et protestations dans les
sociétés musulmanes, Paris : Presses de Sciences Po, 2003, 419 p.
DANCHEV Alex & MACMILLAN John, The Iraq War and Democratic Politics, London, New
York : routeledge, 2005, 272 p.
GHALIOUN Burhan & MARDAM-BEY Farouk (dirs.), « Un Printemps Syrien », in Confluences
Méditerranées, n°4, hiver 2002-2003, 156 p.
LOUER Laurence, Chiisme et politique au Moyen-Orient, Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe,
Paris : Autrement, 2008, 147 p.
NORTON Augustus R. (ed.), Civil Society in the Middle East, Leiden : Brill, 1994, volumes I & II.
SALLOUKH Bassel & BRYNEN Rex (eds), Persistent permeability ? : Regionalism, Localism, and
Globalization in the Middle East, Aldershot, England ; Burlington, VT : Ashgate, 2004, 187 p.