• Contact
  • Log in

Colombie

Les lendemains désenchantés du processus de paix en Colombie

Carte blanche de Frédéric Thomas (CETRI) dans Le Soir (traduction en néerlandais parue dans De Wereld Morgen)
Il y a bientôt cinq ans était signé l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les FARC, mais la guerre a seulement changé de nom, et les cibles restent les mêmes : syndicalistes, activistes indigènes et afro-colombiens, défenseurs de l’environnement.

Les lendemains désenchantés du processus de paix en Colombie
Manifestation contre la violence à Bogota, mars 2008.

Photo : Jenny Fonseca Flickr CC
https://www.flickr.com/photos/jejeje/2315026717/in/photolist-TqvG8u-4wz7MK-f73gpi

En moyenne, plus de vingt dirigeants sociaux ont été assassinés chaque mois, en Colombie, depuis la signature de l’accord de paix du 26 septembre 2016. Au total, 1.229 activistes colombiens ont été tués en moins de cinq ans. Soixante et un massacres ont été commis au cours des huit premiers mois de cette année. Victimes du narcotrafic et de la démultiplication de groupes armés – dont les dissidences des FARC, qui n’ont pas déposé les armes –, dans un contexte de couverture précaire et discontinue de régions entières par les institutions publiques ? Telle est la lecture que l’État colombien cherche à imposer, aussi bien dans le pays que sur la scène internationale.

C’est à de tout autres conclusions que les rapports des ONG, organisations sociales et syndicales aboutissent. Le problème est beaucoup moins l’absence ou l’impuissance de l’État, que la configuration de sa présence et de son action. Loin de combler le vide étatique, les groupes paramilitaires – principaux responsables des pires violations de droits humains – sont en réalité les marqueurs d’une privatisation de la violence et de l’alliance historique et institutionnalisée, au nom de la guerre contre la « subversion », entre une grande partie du secteur privé et de la force publique.

Une logique de guerre

Depuis des années, la Colombie est classée, par la Confédération syndicale internationale, parmi les « dix pires pays » au monde pour les travailleurs et travailleuses. C’est aussi le pays le plus mortifère pour les syndicalistes : vingt-deux ont été assassinés entre avril 2020 et mars 2021. Comme l’École nationale syndicale l’analyse, la violence antisyndicale en Colombie est « une pratique historique, systématique et sélective ». La logique de la terreur des années 1985-1994 a fait place, depuis 2015, à « des expressions régulées » des attaques.

De même, pour la deuxième année consécutive, la Colombie est le pays où le plus de défenseurs de l’environnement et de la terre ont été tués. Ainsi, selon le tout récent rapport de l’ONG Global Witness, sur les 227 assassinats commis en 2020, plus d’un quart – soixante-cinq – l’ont été en Colombie. Selon l’Organisation colombienne Indepaz, depuis la signature de l’accord de paix, ce ne serait pas moins de 611 défenseurs, dont plus de la moitié étaient indigènes, qui ont été assassinés.

Or, les violences envers les syndicalistes et les activistes environnementaux plongent leurs racines dans un même modèle de développement, tourné vers l’exportation de ressources naturelles, qui cherche à attirer les investissements et donne la priorité au profit des acteurs privés. L’asymétrie entre entreprises et organisations sociales qui en résulte est à la fois le fruit de ce modèle et sa justification. La complicité de l’État, l’impunité des entreprises et les violences se fondent dès lors dans un cercle vicieux qui garantit et entretient cette asymétrie.

Mensonges d’Etat

De passage début septembre en Belgique, pour se réunir avec les autorités belges, européennes et de l’Otan, la vice-présidente et chancelière, Marta Lucía Ramírez, a balayé les inquiétudes concernant la situation en Colombie. La répression de la grève nationale et du soulèvement populaire du printemps dernier, au cours desquels au moins vingt-huit personnes sont mortes et 300 autres ont disparu ? Un mouvement téléguidé par les réseaux sociaux, infiltrés par des vandales, obligeant l’État à rétablir l’ordre. Les violations des droits humains ? Rien de systématique. Et de détourner l’attention, en invitant la communauté internationale à exercer une plus forte pression sur les gouvernements dictatoriaux : au Venezuela, au Nicaragua, à Cuba.

Quant aux lendemains désenchantés du processus de paix, Ramirez a donné la clé d’explication : « l’engagement du gouvernement du président Duque envers la mise en œuvre de l’accord de paix en Colombie est total, mais nous ne voulons pas d’une paix à tout prix, nous voulons une paix dans la légalité ». Une légalité toute relative, à en juger notamment par le faible accès à la justice, le scandale des « faux-positifs » – les 6.402 civils exécutés, entre 2002 et 2008, que l’on a voulu faire passer pour des guérilleros morts au combat – et l’impunité généralisée.

Des violations de droits en toute impunité

Les très rares cas de multinationales mises en cause dans le conflit colombien, pour avoir financé des paramilitaires – Chiquita, Drummond, etc. –, ne doivent pas tromper : le secteur privé jouit d’une impunité quasi-totale. La Colombie est un cas extrême, mais pas un cas à part, comme le fait remarquer Global Witness : les entreprises continuent de contribuer aux violations des droits et d’en bénéficier, tout en échappant à leurs responsabilités.

En raison de leur caractère volontaire, les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme des Nations Unies, élaborés en 2011, ne sont pas à la hauteur du problème. D’où la révision en cours de cet arsenal juridique dans diverses instances internationales et nationales, dont la Belgique. L’enjeu est d’obliger les entreprises à contrôler et à assurer le respect des droits humains et de l’environnement tout au long de leur chaîne de valeur, et de faire en sorte que l’évasion de responsabilité ne prolonge l’évasion fiscale.

Le prix de la paix

La paix en Colombie – et ailleurs – est aussi à ce prix. Au prix d’un changement de loi, de culture et de pratique, qui rompe avec le double mythe de la main invisible du marché et de l’autorégulation des acteurs privés, et qui reconfigure l’alliance entre les entreprises et l’État, afin de l’aligner sur une politique de prévention et de protection, de réparation et de justice pour les millions de Colombiens et Colombiennes victimes des violences.


The opinions expressed and the arguments employed in this document are the responsibility of the author and do not necessarily express the views of the CETRI.

Read more ...

Brasil : Lula contra un tsunami conservador

12 October 2026

El triunfo de Flávio Bolsonaro en la primera vuelta de las elecciones presidenciales, así como el éxito de su partido en los comicios legislativos y estatales, coloca contra las cuerdas a la izquierda brasileña. La sociedad civil progresista ya se ha sumado a la campaña de Lula para revertir el (…)

Viser le surtourisme, c’est se tromper de cible

5 October 2026

Le « surtourisme » est devenu le mot-clé des débats sur les « excès » du voyage. Mais en focalisant les critiques sur les foules et les destinations saturées, ne passe-t-on pas à côté du véritable enjeu ? Pour Bernard Duterme (CETRI), auteur de La touristification du monde (Paris, Syllepse, (…)

L’avenir de la Gen Z à Madagascar

29 September 2026

Intervention d’Aurélie Leroy, co-coordinatrice de l’ouvrage Gen Z. Nouveau cycle des soulèvements populaires ? (Éd. Syllepse) intervient lors du débat de la Deutsche Welle (DW) consacré au premier anniversaire du mouvement Gen Z à Madagascar. Écoutez l’émission en replay. La date du 25 (…)

Tendances Premières (RTBF) - LE DOSSIER : GEN Z, le nouveau soulèvement populaire ?

28 September 2026

Aurélie Leroy et Frédéric Thomas, chargés d’étude au CETRI à Louvain La Neuve, interviennent sur les ondes de La Première (RTBF), dans l’émission « Tendances premières », sur le dernier ouvrage qu’ils ont coordonné : Gen Z. Nouveau cycle des soulèvements populaires ? Alors que des (…)

Tsimdo and the Crisis of the Ethiopian Center

24 September 2026

Something important has changed in Ethiopia. For years, Abiy Ahmed benefited from the fact that his opponents were divided. Tigrayan forces, Fano, the Oromo Liberation Army and armed movements elsewhere had different objectives and histories and, in some cases, had fought one another bitterly. (…)

Flávio o el mito de un «Bolsonaro moderado»

22 September 2026

El candidato presidencial de la derecha brasileña busca heredar el electorado de su padre Jair sin repetir los ataques frontales a las instituciones que llevaron a este a la prisión. Construyó una imagen de Bolsonaro «vacunado», familiar, negociador. Elegido por descarte entre los hijos varones (…)

Ethiopia: widening gap between the Pretoria Agreement and the political landscape

22 September 2026

For a long time, it was still possible to describe the problem mainly as one of implementation. Displaced Tigrayans had not returned home. Territorial questions remained unresolved. Disarmament was contested. Relations between Mekelle and Addis Ababa deteriorated steadily. The TPLF itself lost (…)

« À Port-au-Prince, en Haïti, lorsque les exactions diminuent dans un quartier, elles augmentent ailleurs »

7 September 2026

Alors qu’un nouveau massacre a été commis, dans la nuit du 23 au 24 août, en périphérie de la capitale haïtienne, le chercheur Frédéric Thomas (Haïti. Briser le piège colonial) revient, dans une tribune au Monde, sur la prise de pouvoir des bandes armées, tout en s’interrogeant sur la stratégie (…)

Inde : quand la jeunesse ébranle le pouvoir

2 September 2026

En quelques semaines, la jeunesse indienne a réussi à ébranler le pouvoir de Narendra Modi. Une mobilisation qui, en dépassant les clivages habituels, ouvre une brèche dans un système qui semblait verrouillé. Reste à voir si cet élan se transformera en force politique durable. Qui l’aurait cru (…)

Nicaragua : l’ultime raidissement du régime ?

1 September 2026

Dans cette “carte blanche” publiée par Le Soir, Bernard Duterme (CETRI), auteur de Toujours sandiniste, le Nicaragua ? (Bruxelles, Couleur Livres) et de Amérique latine : les nouveaux conflits (Paris, Syllepse), tente de décrypter le nouveau verrouillage dictatorial du régime de Daniel Ortega et (…)

Reinventing Cooperativism

1 September 2026

The Art of Organizing and Reorganizing with Those at the Bottom The market and the State have been presented as the solutions for social inequality, climate change and authoritarianism, but the results are contrary to those good intentions. The first cooperatives emerged in urban England in (…)

Le message des cafards de l’Inde à la gauche

31 August 2026

Dans l’après-midi du 25 juillet 2026, Dharmendra Pradhan [ministre de l’Éducation depuis juillet 2021, NDT] a publié sa lettre de démission sur X. Quelques heures plus tard, après un troisième cycle de négociations avec les ministres de l’Union J. P. Nadda et Jitendra Singh, les porte-parole du (…)