Obnubilée par le rapport qu’entretient l’islamisme au politique et à l’État, la
recherche s’est peu penchée sur la relation de l’islamisme à la question sociale. Le
sens commun et les discours idéologiques ont par contre investi le thème,
dénonçant « l’islamo-gauchisme » pour les uns ou se mobilisant, à l’autre bord,
contre le « fascisme islamique ». Une sociologie à l’emporte-pièce et suridéologisée
s’est mise en place, tout autant polarisée entre des assertions contraires.
D’un côté, les thèses économistes (l’islamisme gagne du terrain, car il exprime les
frustrations des déclassés sociaux et économiques), la (fausse) équation entre
banlieue et islamisme et la rhétorique populiste de la révolution iranienne (l’islam
comme mouvement de déshérités) accréditent plutôt une vision plébéienne de
l’islamisme.
De l’autre, une frange de la gauche, arguant de la présence dominante de
l’islamisme dans classes moyennes, réifie ces derniers en « représentants de la petite
bourgeoisie locale apeurés par la révolution sociale » [1] ou, selon Gamal al-Banna,
penseur syndicaliste et islamiste égyptien, en « mouvement bourgeois de pédagogie
morale ne portant aucun intérêt aux luttes sociales ».
Où se situe donc, sur un axe de politique économique, le curseur islamiste ? On a
pu croire que, s’il est historiquement fuyant, la crise devrait l’inciter à virer à
gauche [2] Les multiples flirts entre la mouvance altermondialiste et les acteurs se
référant à l’islam [3] témoigneraient de ce virage.
Une telle vision repose d’abord sur une confusion entre deux fronts (l’alchimie du
flirt tient plus de la lutte anti-impérialiste que de la lutte de classe). Elle oublie
avant tout le malaise, aux racines à la fois sociales et théologiques, de l’islamisme
sunnite face à la question sociale qui rend, à ce jour, improbable tout scénario de
virage à gauche de leur part.
La question sociale, cadeau retors de la crise à l’islamisme
Le cas des Frères musulmans en Égypte le montre bien : la question sociale, mise à
l’agenda politique en raison de la crise économique sans précédent dans laquelle
est plongé le pays, n’a pas dopé la capacité de mobilisation des Frères. Elle leur
offre bien une nouvelle cause, mais celle-ci les met mal à l’aise.
Ce malaise a d’ailleurs de multiples ressorts où l’on trouve pêle-mêle : une certaine
vision de classe (moyenne), une perception théologique du réel social
(corporatiste), une politique de profil bas face au pouvoir (car protester c’est
s’exposer, particulièrement pour les Frères), assise parfois sur un fantasme
géostratégique (où la protestation sociale, susceptible de produire des troubles,
devient suspecte de faire le jeu du chaos constructif souhaité par les Américains
pour la réforme de la région).
Mais surtout, la question sociale, parce qu’elle impose l’idée d’un clivage entre
dominants et dominés, c’est-à-dire d’une société divisée, heurte de front le grand
idéal fondateur d’une communauté de croyants solidaire, unifiée et tendue tout
entière et toutes classes confondues vers la défense de l’identité et la revendication
de l’État islamique. Une mobilisation en force sur la question sociale reviendrait à
pousser la confrérie hors de l’ivresse des grands slogans unificateurs, la
contraignant à réagir à des demandes contradictoires et à se mettre en relation
ostensible avec un réel social divisé et conflictuel.
Entre le rêve de l’unité et la défense des dominés, il y a donc bien une
contradiction principielle. Du coup, les Frères musulmans tergiversent. Leur
leadership se réfugie, quand il le peut, dans l’attentisme. Et, quand la chose n’est
pas possible, les Frères se divisent entre une ligne « sociale » et une ligne plus
libérale, voir néo-libérale, une ligne appuyant la protestation sociale, une autre s’y
opposant, révélant que l’univers idéologique des Frères n’est pas étanche à des
considérations – voire des intérêts – « de classe ».