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Les fractures Nord-Sud de l’enjeu climatique

Le 10 mars dernier, Bernard Duterme du Centre tricontinental (CETRI), coordinateur du livre collectif L’urgence écologique vue du Sud (https://www.cetri.be/L-urgence-ecologique-vue-du-Sud), intervenait dans une conférence-débat à l’Université Paris Dauphine sur « Les fractures Nord-Sud de l’enjeu climatique ». Il y était mis en discussion avec Étienne Espagne, spécialiste de « la finance verte » et économiste de l’environnement à l’Agence française de développement (AFD). Voici une mise en forme écrite des réponses que le premier a apportées aux principales questions qui lui ont été posées par Sindia Razafintsalama, Charles Sanouillet, Alban Hossepied et Valentin Crouillere (Master Management dans les pays du Sud / Université Paris-Dauphine).

S.Razafintsalama et al. - Les conclusions de la dernière Conférence des parties sur le climat, la COP 26 tenue à Glasgow à l’automne 2021, sont-elles marquées par la fracture Nord-Sud ? En quoi actualisent-elles ou non les principes des « responsabilités différenciées » et des « capacités respectives » ?

B.Duterme - Il faut redire d’abord l’importance de ces principes quant à la fracture Nord-Sud. Pour rappel, l’idée de « responsabilités communes mais différenciées » fut discutée et adoptée en tant que principe par la communauté internationale au Sommet de la Terre à Rio en 1992, il y a trente ans déjà. Une victoire des pays pauvres qui ont bataillé ferme pour obtenir un accord international sur sa formulation. En voici les principaux éléments : « Les États doivent coopérer (…) en vue de rétablir l’intégrité de l’écosystème terrestre. Étant donné la diversité des rôles joués dans la dégradation de l’environnement, les États ont des responsabilités communes mais différenciées. Les pays développés admettent la responsabilité qui leur incombe (…), compte tenu des pressions que leurs sociétés exercent sur l’environnement mondial, et des techniques et des ressources financières dont ils disposent. »

Les avancées de ce texte sont considérables. En creux, il contient une reconnaissance du problème, l’acceptation de ses causes, la désignation des fautifs… et une injonction à réparer ! C’est énorme. D’autant plus lorsqu’on le compare à la relativisation du problème (le lancinant « halte au catastrophisme ! »), à la dénégation de ses origines humaines (« les scientifiques nous mentent !  ») et à la dilution des responsabilités (« nous sommes tous sur le même bateau ! »), qui occupent encore régulièrement le devant de la scène.

Hélas, une constante a prévalu depuis l’adoption en 1992 de ce principe historique, c’est l’insuffisance, la frilosité chronique des engagements pris en son nom. Pire encore pour les actes, largement en retard sur les engagements ou systématiquement en deçà des promesses. Les stratégies d’évitement ou de détournement diverses adoptées par les principaux responsables profitent de la complexité, voire de l’opacité des mécanismes conçus à la faveur des COP successives. Les interprétations juridiques multiples, les moult étapes de précision, de déclinaison, d’inflexion ou de concrétisation dont a été l’objet le principe de « responsabilités communes mais différenciées » n’empêchent pas les grands États de renâcler au moment décisif.

Le bras de fer ou plutôt le jeu de cache-cache que se livrent les deux premiers pollueurs mondiaux – la Chine d’aujourd’hui en chiffres absolus et les États-Unis en chiffres relatifs et historiques – surdéterminent les débats. Et continuent à faire primer la ligne souverainiste des « contributions déterminées au niveau national (CDN) » sur une solution multilatéraliste qui s’appuierait, idéalement, sur des « mécanismes supranationaux équitables et contraignants ». La COP 26, malgré certaines nouvelles (promesses d’) avancées, ne s’est hélas pas dépêtrée de ces insuffisances. Et la reconfiguration mondiale des rapports de force qui sortira de la guerre déclenchée par la Russie de Poutine en février dernier risque de marginaliser davantage encore l’agenda climatique et les inégalités Nord-Sud.

S.Razafintsalama et al. - Justement, pouvez-vous préciser en quoi « les inégalités Nord-Sud traversent de part en part la question climatique et la crise environnementale », comme vous l’écrivez dans le livre collectif L’urgence écologique vue du Sud (https://www.cetri.be/Les-cinq-dilemmes-de-la-crise) ?

B.Duterme - Les inégalités traversent en effet la question écologique de toutes parts. En termes de responsabilités, de vulnérabilités, de sensibilités et de capacités ! Ou, dit plus prosaïquement, tant dans une perspective Nord-Sud qu’à l’intérieur même d’un pays donné, « les riches polluent bien plus que les pauvres », « les pauvres dégustent bien plus que les riches », « les plus affectés sont rarement les plus mobilisés », et « les plus gros pollueurs, les plus nantis, tardent à passer à la caisse » … Reprenons brièvement chacune de ces assertions.

Premièrement, c’est un fait arithmétique établi, le mode de vie de la fraction la plus riche de la population mondiale est en cause. Le 1% le plus opulent de l’humanité émet deux fois plus de gaz à effet de serre que 50% de celle-ci, la moitié la plus pauvre, près de 4 milliards de personnes... L’empreinte carbone d’un individu appartenant au 1% le plus riche est 100 fois plus élevée que celle d’un individu appartenant au 50% les plus pauvres. On calcule d’ailleurs qu’au rythme actuel, le « budget carbone mondial », c’est-à-dire le maximum de CO² encore à émettre pour limiter le réchauffement à 1,5°, sera épuisé d’ici 2033 par les seuls 10% les plus riches de la planète, même si les émissions des 90% restants tombaient à zéro dès aujourd’hui.

Deuxièmement, ce n’est pas non plus un scoop, les plus vulnérables, géographiquement et socialement, sont les plus affectés ! Les rapports, les indices, l’analyse des catastrophes dites naturelles le démontrent à foison. Un habitant d’un pays pauvre court six à dix fois plus de risques d’être blessé, inondé, enseveli, assoiffé… du fait d’un événement climatique extrême qu’un habitant d’un pays riche. Et à l’intérieur d’un même pays du Nord ou du Sud, les plus exposés sont aussi les moins fortunés. Ils occupent les premières places, avec de confortables avances, de tous les classements existants : ceux des risques sanitaires, des habitats menacés, de l’insécurité alimentaire, de la pollution de l’eau, de la vulnérabilité climatique, etc. Selon l’une des autrices du livre Fuir l’Amérique centrale que le CETRI publie ce mois-ci, un tiers des centaines de milliers de Centro-Américain·es qui émigrent chaque année invoquerait les effets des dérèglements du climat – intensité et récurrence des sécheresses, des ouragans, des glissements de terrain… – comme motif de fuir.

Troisièmement, « les plus concernés » sont-ils « les plus concernés » ? En clair, les plus affectés sont-ils les plus mobilisés ? Non. C’est à la fois une évidence, un regret de militant et une réalité sociologique. Celle du caractère secondaire des préoccupations (d’apparence) « postmatérialistes » quand le « matériel » n’est pas assuré. Pourquoi et comment se mobiliser contre la fin du monde, quand la fin du mois, de la semaine, de la journée n’est pas assurée ? C’est tout le grand défi de l’articulation entre question sociale et question environnementale. Ou celui de la conscience que les classes populaires devraient avoir de leurs « intérêts objectifs », pour emprunter à la grille de lecture marxiste. La sensibilité écologique au sort des « petits oiseaux » et de « la planète » reste très située socialement. Elle est de facto le privilège des « libérés de l’emprise des carences du quotidien ». Comment opter pour la « simplicité volontaire » quand la « simplicité involontaire » s’impose à vous ? Pour le Sud, « la pauvreté reste la pire des pollutions », disait déjà Indira Gandhi en 1972 au 1er Sommet de la Terre des Nations unies.

Enfin, en matière de politiques à mener par les États et les entreprises pour faire face au changement climatique et à la crise écologique, tout comme en matière de « capacités » à les mener, les inégalités en question proviennent pour l’essentiel du non-respect du « principe d’équité Nord-Sud ». Autrement dit, elles se logent dans les écarts toujours aussi béants entre les obligations, les engagements et les actes. C’est-à-dire, plus explicitement, entre ce que devrait faire chaque pays en fonction de sa contribution historique aux pollutions cumulées, de son niveau de développement et de ses moyens technologiques et financiers, ce qu’il a annoncé qu’il ferait et ce qui a réellement était financé et fait par ce même pays… au regard de ses obligations et de ses engagements.

S.Razafintsalama et al. - Dans L’urgence écologique vue du Sud (https://www.cetri.be/Les-cinq-dilemmes-de-la-crise), vous parlez de « décolonisation de l’écologie » et de « justice verte ». Pouvez-vous revenir sur ces termes ? En quoi les luttes socio-environnementales au Sud mettent-elles en cause ce que vous appelez « le capitalisme de prédation », voire même le « capitalisme vert » ?

B.Duterme - Une autre facette des réalités du Sud, à première vue contradictoire avec ce que je viens de vous dire des opinions publiques en pays pauvres, peu sensibles à la question écologique, c’est précisément l’explosion des luttes socio-environnementales. Portées par des mouvements certes minoritaires, ces luttes ont émergé en nombre, particulièrement depuis le début de ce siècle, comme effet presque mécanique de ce qu’on a appelé « le boom des matières premières ».

La pression sur ces dernières, boostée par l’entrée à l’OMC en 2001 de la Chine dont la demande en forte croissance est venue s’ajouter à la demande mondiale soutenue en produits des sols et des sous-sols des pays du Sud, a donné lieu à ce qu’on a appelé en Amérique latine, la « poussée extractiviste », doublée dans le même temps d’une « poussée inflationniste » des cours des matières premières exportées. Le tout y a même induit une « reprimarisation » des économies, confortées dans leur « extraversion » et leur dépendance structurelle à l’égard du marché mondial.

Sur le terrain, sont alors apparues une série d’actions locales de contestation, des mouvements communautaires de résistance socio-environnementale à ce que ces populations affectées ont perçu et perçoivent toujours comme des « mégaprojets » de dépossession ou/et de contamination de leurs ressources et environnement immédiat. Monocultures agro-industrielles à perte de vue, multiplication des concessions d’extraction minière, puits de forage pour hydrocarbures, investissements et infrastructures autoroutières, aéroportuaires, touristiques…

Certains de ces « mégaprojets » sont d’ailleurs vendus à l’opinion comme des initiatives « vertes », « résilientes », « responsables »…, tels ces immenses parcs éoliens dans l’isthme de Tehuantepec au Mexique, ou ce complexe de géothermie en Indonésie à l’impact social et environnemental problématique, ou ces projets de piégeage du carbone par de la reforestation « fastwood » (essences d’arbres à croissance rapide) ou par des solutions technologiques de géo-ingénierie controversées, ou encore ces plantations dévastatrices de palmiers à huile au détriment de la petite agriculture vivrière, pour alimenter le Nord en agrocarburants, etc.

L’ensemble de ces luttes – et elles sont nombreuses (voir par exemple « l’atlas mondial des conflits socio-environnementaux », https://ejatlas.org/) – sont de facto porteuses d’un discours qui s’apparente à de « l’écologie décoloniale », sans en porter nécessairement le nom. Par « écologie décoloniale », j’entends ici une écologie transformatrice qui rompt avec toute forme de domination, coloniale ou néocoloniale que le Nord (les pays riches) exerce sur le Sud (les pays pauvres), fût-ce au nom d’une écologie prétendument universelle, mais en réalité libérale, technocratique ou, justement, néocoloniale.

En cause donc, aux yeux de ces mouvements d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, non pas seulement le « capitalisme gris », le business as usual, cette fuite en avant productiviste et consumériste… qui reste l’une des deux tendances dominantes en matière de développement, mais son demi-frère, le « capitalisme vert », les politiques menées depuis une trentaine d’années au nom du « développement durable », de la Green Growth ou encore du New Green Deal. Certes ces dernières appellations renvoient à de multiples variantes, selon les grands acteurs publics et privés qui les portent, mais une même idée les réunit. Celle du « découplage » entre croissance de l’économie et hausse des pollutions.

Ou plutôt celle de la « réconciliation » entre capacité à faire du profit et capacité à protéger l’environnement. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) ne définissait-il pas l’« économie verte », au Sommet Rio+20 en 2012, comme « une manière écologique de faire des affaires » ? Et le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, ne nous explique-t-il pas depuis 2020 comment le Green Deal de l’Union européenne « convertit une nécessité existentielle pour la planète en opportunités économiques » ? Dans le meilleur des cas, il est vrai, en décarbonant le secteur de l’énergie, en isolant les bâtiments, en développant la mobilité durable, en stimulant l’innovation privée en technologies propres, etc.

Mais ce que les luttes socio-environnementales du Sud en perçoivent concrètement de ce « capitalisme vert » ne les pousse pas à l’optimisme. D’abord parce que le projet, pourtant trentenaire, n’a fait la preuve à ce jour ni d’un renversement de logique ni même d’une inversion de tendances. Ensuite, parce que l’idée même de « croissance verte » qui prétend rebooster le premier pilier du « développement durable » (l’économique) en « valorisant » le deuxième (l’environnemental), semble bien ne plus trop s’embarrasser du troisième (le social). Enfin, parce qu’à leurs yeux, les « fausses solutions » du capitalisme vert procèdent d’« une colonisation de l’écologie par la logique d’accumulation de l’économie libérale ».

L’expérience que les luttes du Sud font au quotidien des politiques menées au nom de ce verdissement du capitalisme leur donne raison. Qu’il s’agisse de politiques de conservation (la mise sous cloche d’« aires protégées », fermées aux populations locales mais ouvertes aux écotouristes), ou de politiques de compensation, d’extraction (les plantations de forêts factices en échange de droits de polluer ; les monocultures, ces « déserts verts » destinés à l’exportation…), ou encore de politiques de dépossession, de privatisation, de financiarisation du « vivant », de valorisation du « capital naturel » (l’attribution d’un prix – le coût de la conservation – à telle ou telle fonction écosystémique, pour la sortir de son invisibilité économique et en tirer profit…), dans tous les cas, elles leur sont nuisibles socialement et environnementalement.

La plupart de ces politiques reposent sur l’idée que le marché mondial est mieux à même que les autorités publiques ou les populations locales d’assurer la durabilité d’un capital naturel dont dépendent ses taux de profit. Mais elles participent aussi, à plein, à la sécurisation de l’accès aux ressources naturelles pour les grands acteurs de l’économie-monde, au nom du sauvetage de la planète. Pour la géographe Sylvie Brunel, le « développement durable » (dont les 17 objectifs onusiens sont à atteindre pour 2030) « badigeonne de vertu » l’entreprise de « remodelage des grandes zones d’influence des pays riches » dans les pays pauvres. Ou comment adouber (pour les temps à venir) les fondamentaux d’un modèle à l’origine même de l’aggravation des déséquilibres sociaux et environnementaux.

S.Razafintsalama et al. - Brièvement, comment percevez-vous dès lors les actions en matière de climat des institutions d’aide publique au développement du Nord et leurs impacts dans le Sud ?

B.Duterme - Globalement, positivement (bien qu’insuffisantes, c’est-à-dire pas quantitativement à la hauteur de la dette écologique que les pays riches ont à l’égard des pays pauvres) quand elles procèdent réellement d’une volonté de justice environnementale, qu’elles financent de réelles politiques d’atténuation ou d’adaptation au service prioritaire des populations locales, voire, dans le meilleur des cas, réclamées ou conçues par ces dernières. Mais négativement en revanche quand elles sont techniquement « contre-productives » (pour reprendre l’expression utilisée à leur endroit par le dernier rapport du GIEC), voire quand, politiquement, elles instrumentalisent les conditionnalités environnementales pour protéger les marchés, ou qu’elles font de l’impératif vert une nouvelle entreprise de subordination des économies du Sud aux intérêts (des multinationales) du Nord.

S.Razafintsalama et al. - Quels modes de coopération entre le Nord et le Sud en matière climatique devraient être privilégiés ?

B.Duterme - L’Équateur de Rafael Correa (2007-2017) et la Bolivie d’Evo Morales (2006-2019) offrent un exemple saisissant d’une volonté initiale – qui réunissait des intentions à la fois de justice sociale et de justice climatique – de grever l’échange inégal Nord-Sud du paiement de la dette écologique. L’un et l’autre ont défié la communauté internationale à la fois en s’appropriant légitimement l’essentiel des bénéfices de l’extractivisme à l’œuvre sur leur territoire, et en la sommant de financer la mise à distance de ce modèle de développement prédateur.

Notamment, pour le premier des deux, à travers l’« initiative Yasuní » qui visait à laisser sous terre une partie non négligeable des réserves pétrolières de l’Équateur, à condition que les pays riches le dédommagent de cette perte sèche de devises… pourtant indispensables au financement de politiques sociales dignes de ce nom. « Payez sinon je creuse », disait en quelque sorte Correa à la communauté internationale. Après plus de cinq ans, les montants promis ou engagés par le Nord n’atteignant pas même 10% du dédommagement attendu, l’Équateur a jeté l’éponge et ouvert la zone préservée (« hotspot » de biodiversité) aux forages et à l’extraction.

Dans les deux pays en réalité, en Équateur comme en Bolivie, les visées environnementalistes – pourtant inscrites dans les nouvelles Constitutions nationales (« droits de la nature », « diversification matrice économique », « écologie politique »…) – n’ont pas résisté à la relégation de l’anti-extractivisme par les objectifs de croissance économique et de lutte contre la pauvreté. Ou, dit autrement, le nouveau mode de coopération Nord-Sud (ou Sud-Nord !), proposé par Correa et Morales, n’a pas fonctionné. Trop disruptif, sans doute.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.