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« Le couple Ortega-Murillo persécute la dernière institution capable de leur tenir tête » : au Nicaragua, la situation de l’Église empire

DÉCRYPTAGE - Début mars 2026, le gouvernement de Daniel Ortega a interdit les ordinations de prêtres et de diacres dans quatre diocèses au Nicaragua. Une façon d’accentuer la répression contre l’Église catholique, seule instance qui résiste encore au pouvoir.

Dans leur diocèse de Siuna, des candidats au sacerdoce se demandent s’ils pourront devenir prêtres ou diacres un jour. Tout comme à Jinotega, Matagalpa ou Estelí. Début mars 2026, le régime autoritaire du président Daniel Ortega et de son épouse Rosario Murillo a interdit les ordinations sacerdotales dans ces quatre diocèses du Nicaragua privés d’évêques, les laissant dans l’incertitude. Cette décision n’est qu’une étape supplémentaire dans l’escalade de la répression que mène le pouvoir contre l’Église catholique.

Le rapport Nicaragua : une Église persécutée de l’avocate et chercheuse nicaraguayenne en exil Martha Patricia Molina, fait état de 1 010 agressions entre avril 2018 et juillet 2025. Lieux profanés, évêques emprisonnés ou expulsés, messes surveillées, processions interdites, confiscations des biens… Les mesures répressives s’abattent sur la communauté religieuse du pays depuis la révolte décisive de 2018.

Des rapports ambigus avec l’Église

Cette année-là, des milliers de Nicaraguayens protestent dans les rues, d’abord contre une réforme des retraites qui entraînerait une baisse des pensions ; puis appellent à la démission du président Daniel Ortega lorsque le pouvoir mate la révolte et fait 355 morts.

L’Église n’est, dans un premier temps, « pas clairement opposée au gouvernement, mais en tous cas comme une force politique qui permet la médiation entre les groupes », analyse Maya Collombon, maîtresse de conférences à Sciences Po Lyon, qui a été directrice du Centre d’études mexicaines et centraméricaines.

Mais elle soutient ensuite les manifestants. Les jeunes dans les barricades viennent trouver refuge dans les édifices religieux pour échapper aux forces de l’ordre. Le dialogue est rompu avec Daniel Ortega, qui accuse certains évêques d’être des putschistes et les responsables catholiques, de préméditer un coup d’État. L’Église catholique, réunie derrière la figure de Mgr Silvio José Baez, s’oppose alors franchement au régime.

Cette confrontation ouverte tranche pourtant avec une période plus ambiguë. Dans les années 2000, Daniel Ortega – un ancien guérillero élu président en 1984 après la révolution sandiniste – cherche à revenir au pouvoir, et noue des liens stratégiques avec le cardinal Miguel Obando y Bravo, qui mène une partie de l’Église conservatrice.

« Pour gagner les élections, il faut avoir la hiérarchie officielle de l’Église catholique de son côté, précise Bernard Duterme, sociologue chargé d’études au Centre tricontinental en Belgique. Obando y Bravo était d’ailleurs appelé le cardinal ’faiseur de présidents’. À chaque rendez-vous électoral, il était derrière le candidat qui gagnait. »

Daniel Ortega se convertit même au catholicisme et se marie religieusement à Rosario Murillo. Une fois élu en 2006, il nomme Obando y Bravo à la tête de la Commission pour la paix et la réconciliation.

Systématiquement réélu depuis, Ortega étend sa mainmise sur les institutions du pays. En janvier 2025, le Parlement valide la réforme constitutionnelle lui donnant les pleins pouvoirs avec son épouse Rosario Murillo, qui devient officiellement coprésidente. L’Europe et les États-Unis dénoncent un régime autoritaire ; la presse, une autocratie, voire une dictature.

« La dernière institution capable de leur tenir tête »

Depuis quatre ans, la situation de l’Église s’aggrave. Le nombre de prêtres s’amenuise et déjà plus de 300 ont dû s’exiler au Costa Rica, en Espagne ou aux États-Unis, laissant certaines régions sans célébration de l’Eucharistie. En 2022, le Nicaragua rompt ses liens diplomatiques avec le Vatican en expulsant le nonce apostolique.

En 2023, Mgr Rolando José Alvarez Lagos, évêque de Matagalpa est condamné à vingt-six ans de prison et s’exile au Vatican un an plus tard. Les prêtres et fidèles restés au pays et les exilés, contactés par Le Pèlerin, n’ont pas souhaité s’exprimer, par crainte de représailles. Le but est d’asphyxier l’institution religieuse pour mieux régner : « Ortega craint la vivacité de l’Église, qu’en ordonnant de nouveaux prêtres, elle se renouvelle », explique Maya Collombon.

« Le couple Ortega-Murillo persécute la dernière institution capable de leur tenir tête », abonde Gilles Bataillon, sociologue, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste de l’Amérique latine. Les médias ferment, comme les universités et les organisations caritatives catholiques. L’Église devient l’ultime bastion d’opposition et entrave les ambitions de toute puissance d’Ortega. Elle est très influente dans un pays où plus de 60 % de la population est catholique. Pour le gouvernement, « l’ensemble du maillage religieux est plus difficile à contrôler que les partis », ajoute Maya Collombon.

Dans son dernier rapport sur la liberté religieuse dans le monde paru en octobre 2025, l’Aide à l’Église en détresse (AED) a rétrogradé le pays à l’état de « persécution » : « À partir du moment où la liberté religieuse est traquée, ce sont toutes les autres libertés qui sont bafouées. On voit à quel point la situation a évolué rapidement », s’inquiète Amélie Berthelin, représentante de l’AED. Malgré la répression, l’Église maintient ses positions sans céder à la peur. Et la communauté catholique continue de prier et de célébrer. Une manière de résister dans l’ombre.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Daniel Ortega, Presidente de Nicaragua recibe a delegación del Ecuador (Managua, 2013)
Daniel Ortega, Presidente de Nicaragua recibe a delegación del Ecuador (Managua, 2013)

(Photo : Ricardo Patiño, Wikimedia, Commons)