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Le ’care’ comme révélateur des inégalités

Le travail domestique et de soin est révélateur d’un modèle de société qui se détourne de la « réalisation de la vie » et dénigre les travailleuses qui la rendent possible. Tout le monde a pourtant besoin du care. Celui-ci ne peut être réduit à une affaire personnelle ou privée, et doit s’inscrire dans une perspective politique qui vise « à prendre soin » et à transformer notre façon de faire société.

Un article paru dans le numéro de décembre 2023 de Santé conjuguée, le trimestriel de la Fédération des maisons médicales.
(À lire sur le sujet : Le genre à la croisée des migrations et du travail)

Le Conseil des ministres de la Région de Bruxelles-Capitale a débattu le 5 octobre 2023 d’un projet d’ordonnance sur la migration économique proposé par le ministre de l’emploi Clerfayt, concernant un dispositif visant à faciliter l’emploi des ressortissant·es de pays tiers, afin de « permettre l’arrivée de compétences professionnelles qui n’existent pas sur le territoire, et d’aider les entreprises à assumer leurs mission » [1].

Cette proposition a de quoi irriter les milliers de travailleuses sans papiers actuellement actives sur le territoire de la région, en particulier dans les métiers du soin (care), pour lesquelles aucune bataille n’est menée par nos politiques et qui se voient systématiquement refuser l’octroi d’un permis de travail, alors même que les manques sont criants dans des secteurs essentiels comme la santé, la petite enfance ou le travail domestique.

Un potentiel humain existe et pourrait être mobilisé pour pallier les pénuries et permettre du même coup à ces femmes et à ces hommes d’accéder à un travail légal et à une palette de droits qui leur sont actuellement refusés. Les motifs invoqués, comme une mauvaise rengaine, au refus de leur régularisation sont que la Région n’est pas compétente en matière de séjour (mais bien en termes d’emplois) et que la demande pour l’obtention d’un « permis unique » (travail et séjour) devrait être introduite depuis l’étranger et non à partir du territoire.

Le manque de volonté politique est évident au niveau fédéral, encore plus à l’aube des élections où les partis craignent de froisser leur électorat, mais la Région se révèle elle aussi timorée à l’idée d’investir les marges de manœuvre dont elle dispose pour octroyer des permis de travail aux personnes sans autorisation de séjour. Syndicats, associations et collectifs parmi les principaux concernés refusent de se satisfaire de ce statu quo et tentent « de faire pression sur le fédéral via les Régions » (Alter échos, 2021). Un objectif certes ambitieux mais à la hauteur des défis que représentent la vie de ces femmes et de ces hommes.

Bruxelles, ville « globale »

La ville-région bruxelloise a tout des caractéristiques d’une « ville globale », un concept défini par Saskia Sassen (2001). Capitale européenne, siège de multinationales, d’institutions financières et d’instances diplomatiques, Bruxelles attire des « expats » hautement qualifié·es et rémunéré·es tandis qu’à l’autre bout de l’échelle sociale, des « migrant·es » convergent vers les centres, pour venir combler les « nouveaux besoins » que réclament à la fois la « structure physique des centres financiers et de décision (nettoyage industriel, construction, manutention, etc.) mais aussi les besoins en services domestiques » (Camargo, 2016) que ces professionnels de haut niveau réclament dans la perspective d’un plein engagement professionnel ou encore pour garantir leur « style de vie ».

En Région Bruxelloise, sur les presque 5000 demandes (hors UE) qui ont abouti à une autorisation de travail, l’essentiel concerne du personnel hautement qualifié [2]. À l’inverse, le travail domestique et du care, peu valorisé, n’ouvre qu’exceptionnellement l’accès à un permis de séjour et de travail. Dès lors, même si ces fonctions ont une forte utilisé sociale et sont recherchées par des eurocrates ou par des travailleurs et travailleuses qui tentent, vaille que vaille, d’articuler vies professionnelle et privée, la Belgique ne leur offre aucune possibilité d’obtenir un permis de travail B [3], considérant que ces professions ne sont pas en pénurie.

Crise de la reproduction sociale

La Belgique, comme beaucoup de pays d’Europe du Nord, fait pourtant face - dans un contexte néolibéral - à une crise de la reproduction sociale [4]. Celle-ci résulte de la conjonction de plusieurs facteurs, notamment l’augmentation des besoins en matière de soin liée au vieillissement de la population, à l’insertion croissante des femmes de la classe moyenne sur le marché du travail et au fléchissement des politiques sociales. Comme l’accès aux services publics est rendu de plus en plus difficile (manque de places dans les crèches et dans les homes, réduction de la durée de séjour dans les hôpitaux, etc.), un phénomène de marchandisation du travail reproductif a émergé, à tout le moins pour les individus qui ont des moyens suffisants pour recourir à une main d’œuvre d’appoint afin de répondre à une série de besoins en matière de garde d’enfants, de travail domestique ou de services à la personne.

La crise de la reproduction sociale affecte de nombreux pays sur tous les continents. Toutefois, celle-ci ne se traduit pas de la même manière lorsqu’on vit dans un pays à bas revenus, en particulier dans le Sud global. Là, les effets du processus de restructuration néolibérale ont touché de plein fouet certaines catégories sociales, dont les femmes qui, étant en charge le plus souvent du travail de reproduction sociale, ont dû intensifier leurs efforts pour s’occuper des enfants, des personnes malades ou en état de dépendance. Face à l’absence de services publics et pour maintenir la tête hors de l’eau, beaucoup sont rentrées dans des « circuits de survie » (Sassen, 2001) - en acceptant des jobs très éloignés du travail décent - ou en rentrant dans des « circuits migratoires » afin de chercher des revenus ailleurs, là où des revenus sont disponibles.

Le malheur des uns faisant l’affaire des autres, une partie du travail de soin a été externalisé sur le marché global et de nombreuses femmes de pays à faibles revenus sont venues combler un déficit de main d’œuvre en matière de travail domestique dans des pays riches, notamment d’Europe du Nord, contribuant au développement du phénomène que l’on appelle « la division internationale du travail reproductif » (Parreñas, 2001) ou la « chaîne globale du care » (Hochschild, 2000).
Quatre décennies d’austérité néolibérale ont entraîné une crise durable de la reproduction sociale qui conduit soit à son informalisation (retrait de l’État, désinvestissement des services publics) soit à sa marchandisation. La demande dans les secteurs du care et du travail domestique, dans des pays à revenus élevés du Nord mais aussi du Sud, a grimpé en flèche, au point qu’elle constitue depuis de nombreuses années, l’un des principaux moteurs de la migration féminine.

Le travail domestique et le travail du care ne peuvent être observés et analysés par le petit bout de la lorgnette. Ce ne sont pas des réalités purement locales, elles doivent être mises en relation et connectées à des phénomènes plus globaux tels que les restructurations économiques, les politiques migratoires opportunistes des États, ou encore les rapports de pouvoir – de genre, de « race » et de classe - qui traversent les réalités du travail reproductif.

Division genrée et hiérarchisée du travail reproductif

Le travail domestique constitue une niche professionnelle importante pour les femmes et plus particulièrement pour les femmes migrantes. L’Organisation internationale du travail (2016) estime qu’un travailleur·euse domestique sur six à travers le monde est une personne migrante internationale et qu’environ trois quarts des travailleur·euses migrant·es domestiques sont des femmes.

Il n’est pourtant pas « naturel » que les femmes - et qui plus est les femmes migrantes - soient si nombreuses dans la sphère domestique et des soins à la personne. Les chaînes globales de soin s’appuient sur un principe d’organisation du travail qui assigne prioritairement les femmes à la sphère domestique et ce principe est au fondement des inégalités de genre dans la sphère professionnelle.

La division sexuelle du travail, dans un contexte économique fondé sur la recherche de profit, a ainsi historiquement occulté les femmes et renforcé la domination masculine. Une différenciation et une hiérarchisation se sont opérées entre le travail productif et reproductif, entre le travail salarié et domestique, entre le travail du père pourvoyeur de revenus et celui de la mère ménagère qui fournit un travail non rémunéré. La dimension gratuite du travail reproductif a conduit à une situation de dépendance, à une perte de crédibilité et de statut des femmes vis-à-vis des hommes sur les plans économiques, juridiques, sociaux. C’est là l’une des contradictions majeures du capitalisme, qui dénigre celles et ceux qui « produisent la vie », mais qui lui sont pourtant « essentiel·les » pour faire tourner le monde et l’économie (par la reproduction de la force de travail).

Racialisation du travail de la reproduction sociale

Le travail de reproduction sociale est traversé par des rapports de genre, mais aussi de classe et de « race ». En Belgique, l’insertion des femmes de la classe moyenne dans le marché de l’emploi au cours des dernières décennies n’a pas fondamentalement permis de négocier une redistribution des rôles entre les femmes et les hommes ; le gap entre les sexes n’a pas été comblé. Le travail domestique a plus opportunément été externalisé et délégué à d’« autres » femmes, créant une division et une hiérarchisation entre les femmes.

L’organisation actuelle de la reproduction sociale s’appuie sur des rapports sociaux inégaux. En Belgique, le travail domestique est, de longue date, un secteur de femmes et de migrantes (a job migrant) dont les origines ont varié avec le temps. Aujourd’hui, les travailleuses migrantes sont indispensables dans un contexte où les politiques d’austérité néolibérales négligent le travail de reproduction sociale.

Le désinvestissement de l’État dans son rôle de fournisseur de services de bien-être à la population s’est traduit notamment par la création d’un quasi marché du travail domestique, à travers le système des titres-services [5]. L’État s’est mis en retrait et a délégué la prestation de services au privé en octroyant toutefois des subsides ou en accordant des déductions fiscales. Chaque service est depuis lors échangé comme une « marchandise », mais seulement pour les ménages qui détiennent les capacités matérielles et le pouvoir socio-économique d’externaliser les tâches ménagères ou de « commander » du care à autrui. En agissant de la sorte, l’État a soutenu une certaine classe et un modèle de famille et de société.

Dans un contexte où les marges de profit sont faibles, les entreprises de ce secteur se sont appuyées sur une main d’œuvre peu rémunérée, précaire et flexible et ont privilégié le recrutement de travailleuses étrangères et migrantes en ordre de séjour, considérées comme plus « motivées » que les travailleuses nationales.

Mais comme le souligne Beatriz Camargo (2016) « leur motivation et leur autonomie viennent précisément du fait qu’elles sont arrivées en Belgique récemment ou ont récemment été régularisées, et gardent en mémoire les conditions de travail et salaire au noiret/ou celles de leur pays d’origine. En outre, les travailleuses sont parfois poussées par la nécessité de gagner de quoi subvenir aux besoins de leur famille, en Belgique ou à l’étranger. Bref, c’est précisément le fait d’être étrangère qui rend les travailleuses migrantes aussi appropriées aux postes dans le travail domestique, informel comme formel ». Résultat des courses, en Région bruxelloise, 98% des travailleur·euses actif·ves dans le dispositif bruxellois des titres-services sont d’origine étrangère (IDEA Consult, 2019). Le travail de nettoyage, associé à un « sale boulot » en raison de la dureté du travail et de la faible valorisation sociale, a été délaissé par les travailleuses nationales qui préfèrent exercer une autre profession ou rester au chômage plutôt que d’intégrer le secteur.

Conclusion

Que ce soit dans le marché du travail domestique informel ou formel, les travailleuses migrantes sont prédominantes. On observe une continuité de profil entre ces deux économies, mais le passage de l’une à l’autre ne s’opère qu’à la condition d’obtenir « des papiers ». La régularité de séjour est donc indispensable à l’accès à un travail formel, mais elle l’est surtout pour acquérir une estime de soi, pour exercer sa citoyenneté et réaliser ses droits.

C’est ce que martèle la ligue des travailleuses domestiques sans-papiers (CSC) qui lutte depuis plusieurs années pour obtenir une régularisation par le travail (« Vos toilettes propres, nos propres papiers ! ») en tentant de faire reconnaître le travail domestique et du care comme des métiers en pénurie. Femmes migrantes sans papiers et syndicats cherchent ainsi à accéder au « permis unique », et font dès lors pression pour obtenir un permis de travail suivant les conditions de la migration économique, dans la perspective d’une régularisation du séjour.

Les conditions de travail et d’existence des travailleuses migrantes domestiques sont en outre rendues complexes, car elles sont frappées par l’imbrication de quatre types de politiques : celle du genre avec la division genrée et hiérarchisée du travail de reproduction sociale ; celle du care qui fait interagir l’État, le marché et les familles ; celles migratoires qui favorisent la sous-traitance du travail domestique et de soin à des femmes migrantes ; et celle de l’emploi (Schwenken, 2013).

Pour conclure, rappelons que tout le monde a besoin de care, pas seulement les enfants, les personnes âgées ou dépendantes. Celui-ci ne peut dès lors être réduit à une affaire personnelle ou privée, et doit constituer une préoccupation publique et politique.

Pour dépasser les crises de la reproduction sociale, il est temps de prêter attention à ces détails de la vie que nous négligeons (« Qui nettoie l’endroit où je suis ? »), de leur redonner du sens, de les revaloriser, et dès lors de reconnaître les valeurs essentielles sur le plan social, juridique et économique des métiers de la reproduction sociale assumés très majoritairement pas des femmes, pour beaucoup migrantes.

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Notes

[2Sur les 3 premiers trimestres de 2022, 4838 demandes sur 5872 ont abouti à un octroi d’autorisation de travail. Dans 77% des cas, il s’agit de personnel hautement qualifié, pour la moitié des informaticiens indiens.

[3Le permis de travail B est un document administratif belge qui concerne l’emploi de travailleurs étrangers (Belgique) qui est limité à l’occupation chez un seul employeur et est valable 12 mois au maximum, mais renouvelable.

[4La reproduction sociale est « l’ensemble des activités, des rapports sociaux et des institutions qui sont nécessaires à la reproduction de la vie, aujourd’hui et pour les générations futures  » (Guérin, Hillenkamp, Verschuur, 2021)

[5En 2001, l’État belge crée la politique des titres-services. L’objectif est alors de régulariser le secteur du travail domestique en luttant contre le travail au noir et en créant de nouveaux emplois.


bibliographie

  • Alter échos (2021), « Le ‘permis unique’, un (très) faible espoir pour les sans-papiers », 16 décembre.
  • Camargo B. (2016), Transformer le travail domestique ? Femmes migrantes et politique de formalisation à Bruxelles, Thèse, ULB, Faculté de Philosophie et de Sciences sociales.
  • Hochschild A.R. (2000), « Global Care Chains and emotional surplus value », in Hutton W., Giddens A. (dir.), On the edge : Living with Global Capitalism, London, Jonathan Cape.
  • IDEA Consult (2019), Évaluation du système des titres-services pour les emplois et services de proximité en Région de Bruxelles-Capitale en 2018.
  • Parreñas R. S. (2001), Servants of globalization : Women, migration, and domestic work, Stanford, Stanford University Press.
  • Sassen S. (2001), The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton, Princeton University Press.
  • Schwenken H. (2013), « Mobilisation des travailleuses domestiques migrantes : de la cuisine à l’Organisation internationale du travail » in C.Verschuur et C.Catarino, Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale, Genève, Cahiers Genre et Développement, n°9, Genève, Paris : EFI/AFED, L’Harmattan, pp. 401-408.
  • Verschuur C., Guérin I. et Hillenkamp I. (2021), Effervescences féministes. Réorganiser la reproduction sociale, démocratiser l’économie solidaire, repenser la valeur, Coll. Éclairage n°2, 175–196, Paris, L’Harmattan.


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