Entre démocratisation et coups d’État
Hégémonie et subalternité en Mauritanie
En 1994, Politique africaine se demandait si la Mauritanie vivait un « tournant
démocratique ». Près de quinze ans plus tard, la question se pose encore. Au
début des années 1990, le colonel Maouyyia Ould Sid’Ahmed Taya (« Taya »),
qui avait pris le pouvoir en 1984, avait finalement décidé d’ouvrir le pays
au multipartisme et aux élections au suffrage universel, ce qui lui permit de
devenir, en 1992, le premier président démocratiquement élu. En 2005,
le coup d’État du colonel Ely Ould Mohammed Vall (« Ely ») mit fin au règne
de Taya, ouvrant une nouvelle transition démocratique qui a conduit à l’élection,
en 2007, de Sidi Ould Cheikh Abdallahi (« Sidioca »), occasionnant un passage
de pouvoir inédit entre un militaire et un civil. En août 2008, un autre militaire
prenait le pouvoir par la force : le général Mohammed Ould Abel Aziz (« Aziz »)
instaurait un Haut Conseil d’État militaire, tout en promettant lui aussi
une transition vers un « vrai » gouvernement civil et démocratique. Après
avoir réuni notables, administrateurs et politiciens autour d’« États généraux
de la démocratie » fin 2008, Aziz a appelé les citoyens mauritaniens à choisir un nouveau Président par la voie des urnes le 6 juin 2009, en se présentant luimême
comme le « candidat du changement constructif ». Face aux pressions
internationales et au boycott annoncé par une partie des forces politiques
ayant condamné le coup d’État – rassemblées dans le Front national pour la
défense de la démocratie (FNDD) –, Aziz a accepté de reporter les élections
au 18 juillet, selon un accord soutenu par la communauté internationale.
À l’heure où ces lignes sont écrites (début juin), il est difficile de prévoir ce
qu’il résultera de ce compromis : en permettant la participation de toutes les
forces politiques, celui-ci augure peut-être d’une normalisation de cette énième
« transition » ouverte en 2008, mais il pourrait tout aussi bien contribuer à
offrir une légitimité inespérée aux putschistes en cas de victoire dans les urnes.
L’annonce de candidature d’Ely complique néanmoins la donne dans la mesure
où celle-ci pourrait représenter un compromis entre la volonté du groupe
dirigeant d’assurer la stabilité du pouvoir et les demandes d’une communauté
internationale rassurée par ce personnage encore considéré comme un
« champion de la démocratie » depuis la transition de 2005-2007.
En Mauritanie comme ailleurs sur le continent, l’alternance entre coups
d’État et tentatives de démocratisation soulève de nombreuses interrogations.
Par définition, le coup d’État marque un moment de rupture de l’ordre constitutionnel,
de même que la transition démocratique devrait constituer un
moment de changement et d’ouverture. La démocratisation a été annoncée à
maintes reprises comme une solution radicale aux problèmes de « gouvernance
» du pays – manipulation électorale, clientélisme et surtout emprise
de l’armée sur la vie politique. Toutefois, les coups d’État et les tentatives de
démocratisation ne doivent pas être interprétés comme les deux extrêmes
du pendule de la politique mauritanienne : les putschistes ont toujours voulu
mettre fin à une démocratisation à leurs yeux défaillante et proposer une
transition militaire censée permettre d’instaurer une démocratie « véritable ».
Et toutes les tentatives de démocratisation ont été interrompues par des
responsables militaires qui, de manière apparemment paradoxale, avaient été
appelés à en assurer la tutelle.
Ce dossier spécial de Politique africaine se propose d’interroger et de mesurer
la portée de ces reconfigurations et leurs conséquences sur la politisation de
la société mauritanienne à l’échelle nationale mais aussi locale. D’un côté, les
articles proposés analysent les effets micropolitiques du processus de démocratisation
entamé au début des années 1990 (Leservoisier) et la structuration
de l’élite autour des enjeux économiques « extravertis » en mettant en exergue
la relation entre la compétition pour les ressources et la formation d’un bloc
hégémonique (Choplin et Lombard). De l’autre, les contributions mettent
l’accent sur les enjeux politiques et sociaux de certaines questions d’actualité qui ont ressurgi au coeur de la scène publique mauritanienne et ont été
présentées comme « menaçantes » pour l’ancrage durable de la démocratie,
tel le retour des réfugiés du Sénégal et du Mali (Fresia) et la question de
l’islamisme (Jourde).