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La Belgique est-elle concernée par ce qui se passe au Nicaragua ?

En quoi la Belgique est-elle encore concernée par ce qui se passe au Nicaragua ? Deux informations récentes, de natures assurément différentes, répondent à la question. Partiellement certes. Mais l’une et l’autre sont révélatrices à la fois de l’importance des comportements économiques et politiques belges pour le régime au pouvoir à Managua et de la relative indifférence coupable de nos opinions publiques pour ce petit pays d’Amérique centrale. Petit, mais plus de quatre fois la superficie de la Belgique tout de même, pour presque deux fois moins d’habitant·es… dont près de 2 millions vivent à l’étranger.

La première de ces deux informations récentes vient confirmer une tendance à l’œuvre depuis plusieurs années. D’après les chiffres tant de la Banque centrale du Nicaragua (BCN) [1] que du Service public fédéral belge (SPF Économie) [2] pour 2024, la Belgique demeure bel et bien le principal partenaire commercial européen du Nicaragua ! Surtout dans le sens des exportations nicaraguayennes vers le marché belge. Avec 2,8% de l’ensemble de ces exportations, la Belgique occupe de fait la 6e place des pays de destination des produits nicaraguayens, très loin derrière les États-Unis (plus de 50% des exportations jusqu’en 2023, 39% en 2024), puis le Canada, le Salvador, le Mexique et le Costa Rica, mais juste devant le Guatemala, le Honduras et le Panama.

Premier partenaire européen du Nicaragua

Ces neuf pays représentent aujourd’hui et pour la dernière décennie l’essentiel de la valeur totale des ventes à l’étranger du Nicaragua. À noter que la Russie, souvent présentée par le couple présidentiel Ortega-Murillo comme son partenaire privilégié en matières diplomatique, scientifique et militaire – et ce, surtout depuis l’écrasement de la rébellion interne de 2018 par le régime nicaraguayen, qui a fait plus de 300 morts, des centaines d’emprisonnements et des milliers d’exilés –, n’apparaît que tout en bas de la liste des partenaires commerciaux du pays, avec à peine 0,1% des échanges.

Quant à la Chine, désormais premier fournisseur et premier client de toute l’Amérique latine, l’entrée en vigueur le 1er janvier 2024 du traité de libre-échange qu’elle a signé avec le Nicaragua a porté ses achats à 1,5% du total des ventes de ce petit pays, le plus pauvre du continent après Haïti, mais a d’abord permis de confirmer sa 2e position, derrière les États-Unis et devant le Mexique, comme contrée d’origine des marchandises importées sur le marché nicaraguayen.

Si le Nicaragua vend aux États-Unis beaucoup d’or, de viande ou de textiles confectionnés en « zones franches » (dans ces maquiladoras aux normes fiscales, sociales et environnementales au plancher), vers la Belgique, ce sont essentiellement les exportations de café, de bananes, d’huile de palme et de cigares qui remplissent les containers. Cette relation commerciale Nicaragua - Belgique est facilitée par l’Accord d’association entre l’Union européenne et l’Amérique centrale qui, à partir du début des années 2010, a accru la libéralisation des échanges entre les deux régions.

Mais au-delà, ce que ces tendances marchandes indiquent sur le plan politique, c’est la confirmation du business as usual depuis le retour au pouvoir en 2007, à la faveur de son virage libéral-conservateur, de l’ancien révolutionnaire sandiniste Daniel Ortega. Sa fuite en avant autoritaire et répressive qui s’est précipitée dans la foulée du massacre de 2018 n’a pas modifié substantiellement la donne.

Certes, la majorité des député·es européens belges ont voté ces dernières années en faveur de diverses résolutions et appels à sanctions contre le régime nicaraguayen. En cause bien sûr, les violations des droits humains perpétrées là-bas (l’ONU parle de « crimes contre l’humanité ») et le caractère antidémocratique des pouvoirs exercés et confisqués par le clan présidentiel. Mais force est de reconnaître qu’en matière économique – investissements, prêts, échanges commerciaux et même coopération –, l’orthodoxie néolibérale offerte par Managua à ses partenaires occidentaux – encensée annuellement par le Fonds monétaire international [3] – n’a pas vraiment encouragé ces derniers à couper les ponts.

Ou si peu. Ou tout dernièrement. Car, aux lendemains immédiats du bain de sang de 2018 et de l’éradication de toute opposition soupçonnée qui a suivi, les fondamentaux du financement international du Nicaragua n’ont pas subi de mutations majeures. Même les serments d’allégeance à la Russie de Poutine par le duo Ortega-Murillo et leurs invectives à l’endroit de « l’impérialisme yankee » n’ont pas (encore ?) renversé la vapeur. À tel point que les analystes nicaraguayens eux-mêmes, tous exilés, parient plus sur les erreurs de gouvernance interne que sur les pressions externes pour envisager les risques d’affaiblissement de la croissance économique du pays. [4]

Entre courtoisie distraite et soutien assumé

Le seconde information relativement récente à propos des relations entre la Belgique et le Nicaragua a trait au travail de représentation que l’ambassade de cette république centro-américaine confisquée par le clan ortéguiste mène dans notre pays. La vigilance d’une association de solidarité belgo-nicaraguayenne [5], en particulier de son principal animateur, l’ancien responsable de la revue Amérique centrale, a permis de mettre au jour les multiples « expressions du soutien au gouvernement nicaraguayen » de divers mandataires politiques belges.

C’est en tout cas dans ces termes que sont étalées, souvent le jour même, dans la presse officielle nicaraguayenne, la seule autorisée dans le pays, les multiples photos que l’ambassadeur pro-Ortega réussit à faire prendre de lui-même accueilli, reçu ou salué par nos édiles de différents partis (PS, MR, Engagés, NVA, CD&V, etc.). Avec, semble-t-il, en tête des apparitions, Jan Jambon et Maxime Prévot, déjà immortalisés à trois reprises chacun.

Par étourderie, ignorance, courtoisie ou choix délibéré ? On ne sait trop. Ils ne répondent pas (vraiment) aux questions qui leur ont été posées. Mais les mêmes accepteraient-ils de figurer aussi courtoisement aux côtés de l’ambassadeur de Vladimir Poutine par exemple ? Plus problématique encore ou plus contradictoire, c’est selon, la participation assumée cette fois, partiellement du moins – on va le voir –, de l’ambassade du régime Ortega-Murillo, sous la bannière usurpée du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), aux festivités du PTB (ManiFiesta, sur la côte belge) et de la FGTB Bruxelles (fête du 1er mai dernier).

Dans le premier cas, c’est avalisé et même revendiqué. L’image que le PTB se fait encore d’Ortega est celle du commandant à la tête de la révolution sandiniste des années 1980. Révolution nationaliste, souverainiste, socialiste, anti-impérialiste, pour l’autodétermination du peuple nicaraguayen, pour la chute des dictatures armées par l’Oncle Sam, pour la redistribution des terres à ceux qui la travaillent, pour la justice sociale et l’émancipation. Une utopie en action, avec des hauts et des bas. À l’époque en tout cas, un phare pour toutes les gauches tiers-mondistes.

Or – comment le PTB ne l’a-t-il pas vu ou pourquoi ne veut-il pas le voir ?! – l’ancien révolutionnaire qui, après seize ans d’opposition, a repris le pouvoir en 2007 à Managua et l’occupe toujours aujourd’hui gouverne aux antipodes des idéaux d’hier. Vis-à-vis des Nicaraguayen·nes, il ne s’en est jamais caché. Il l’a même gravé dans la Constitution à plusieurs reprises. Néolibéral, ultraconservateur et autocratique jusqu’en 2018, répressif et dictatorial depuis lors, il a liquidé, emprisonné ou exilé la toute grande majorité des « comandantes » qui avaient fait la révolution avec lui. Ainsi que leurs enfants. La plupart de nos « compas » d’hier et de nos ami·es sandinistes d’aujourd’hui. [6]

À la FGTB Bruxelles en revanche et au PS, sous la plume respectivement de sa secrétaire générale Florence Lepoivre et de son président Paul Magnette, la participation de l’ambassade ortéguiste au 1er mai dernier ou l’accueil de l’ambassadeur par des figures du parti sont déplorés et regrettés. L’une n’entend cautionner aucun régime autoritaire portant atteinte aux droits des travailleurs et l’autre condamne fermement les graves atteintes aux droits humains perpétrées par le régime Ortega-Murillo. Les deux veilleront à éviter à l’avenir tout risque de récupération ou d’instrumentalisation de leurs collègues et activités.

Indifférence relative

On l’aura compris, si le sort et l’avenir du Nicaragua ne sont plus en Belgique une préoccupation à la hauteur de ce qu’ils furent pour une part significative des opinions publiques dans les années 1980, les relations économiques et politiques de notre pays avec ce petit « partenaire » centro-américain revêtent une importance certaine dans ce qui se joue là-bas. Et aujourd’hui, force est de constater qu’en dépit des condamnations de façade et de « sanctions » ciblées, l’attitude belge et plus globalement celle de « la communauté internationale » continuent à s’accommoder, dans une relative indifférence, d’un régime autocratique certes, mais qui ne menace en rien « nos » intérêts immédiats, au contraire. Il y a tant d’autres situations similaires de par le monde qu’on finirait par s’en faire une raison.

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Notes

[1https://www.bcn.gob.ni. Lire aussi Iván Olivares, « Exportaciones de Nicaragua a EE. UU. han bajado al 38.7%, pero sigue siendo el primer mercado », Confidencial, 26 mars 2025.

[3IMF, « Executive Board Concludes 2024 Article IV Consultation with Nicaragua », 7 février 2025.

[4Lire notamment Oscar René Vargas, « La Banda de los Cuatro y los errores no forzados de la Chayoburguesía », 22 mai 2025, https://sinpermiso.info.

[6Lire Bernard Duterme, Toujours sandiniste, le Nicaragua ?, Bruxelles, Couleur Livres, 2017, téléchargeable gratuitement ici : https://www.cetri.be/Toujours-sandiniste-le-Nicaragua-4475. Ou Mónica Baltodano, « Nicaragua – Ortega, c’est Bolsonaro en pire », 12 mars 2024, https://www.cetri.be/Ortega-c-est-Bolsonaro-en-pire.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Chaque année, le FMI et la ManiFiesta du PTB applaudissent les performances du régime Ortega. Cherchez l'erreur.
Chaque année, le FMI et la ManiFiesta du PTB applaudissent les performances du régime Ortega. Cherchez l’erreur.