• Contact
  • Connexion

Irrésistible, l’extrême droitisation de l’Amérique latine ?

Si les succès de l’extrême droite se multiplient en Amérique latine, ils ne suffisent pas à établir un basculement irréversible du continent. Bernard Duterme (CETRI), auteur de Amérique latine : les nouveaux conflits, souligne les ressorts et les limites de cette poussée politique.

Tribune parue ce 14 juillet dans La Libre.

Irrésistible, l'extrême droitisation de l'Amérique latine ?

Cela avait commencé avec la présidence de Jair Bolsonaro au Brésil, achevée dans le chaos en janvier 2023 par une tentative de coup d’État pour s’y maintenir. Dans la foulée, s’en sont suivies l’élection de Javier Milei en Argentine, la réélection de Nayib Bukele au Salvador et celle de Daniel Noboa en Équateur. Puis, plus récemment, la victoire de José Antonio Kast au Chili et celles, étriquées, de Keiko Fujimori au Pérou et d’Abelardo de la Espriella en Colombie. Parallèlement, le Paraguay, le Panama, le Honduras et le Costa Rica ont aussi placé ou maintenu des présidences de droite (ultra)conservatrice à leur tête.

À l’évidence, l’ensemble confirme la poussée du populisme réactionnaire en Amérique latine. En fait-il pour autant un raz-de-marée irrésistible ? Pas sûr. À ce jour, la « vague brune » demeure bien en deçà de ce que fut la « vague rouge » qui, entre 2000 et 2015, avait porté durablement au pouvoir des forces progressistes dans la majorité des pays du continent. Depuis, deux dynamiques se superposent : l’alternance classique – l’électorat sanctionne les gouvernements sortants, incapables d’améliorer le niveau de vie – et l’alternance de rupture – le surgissement de nouvelles figures outrancières qui capitalisent sur la défiance envers les élites politiques.

En réalité, le basculement de 2015 sonne la fin du « boom des matières premières », ces années d’euphorie extractiviste, d’enrichissement et de politiques sociales ambitieuses financées par les cours élevés des ressources agricoles, minières ou pétrolières exportées par la plupart des États latino-américains. À l’interruption de ce cycle, la région est entrée dans ce que la Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine qualifie de « pire période économique depuis 1950 ». Période de crise encore aggravée, ensuite, par la pandémie de covid-19.

Mano dura face aux insécurités

C’est dans ce contexte dégradé que prospèrent les nouveaux opérateurs de l’extrême droite. Leur succès repose moins sur une adhésion doctrinale que sur l’expression d’une colère, d’un ras-le-bol, d’un « dégagisme ». Ils se présentent comme des outsiders providentiels, dénoncent une classe politique jugée corrompue et promettent de restaurer l’ordre face à une insécurité réelle – la région concentre un tiers des homicides pour 8% de la population mondiale – ou fantasmée, culturelle... Une insécurité pourtant aussi sociale et, de plus en plus, climatique.

Certes, la spécificité des situations nationales induit une certaine pluralité au sein de la nébuleuse populiste, mais ses leaders convergent sur l’essentiel. Tous cultivent une rhétorique antisystème (bien qu’individuellement, ils soient grands bénéficiaires de ce système inégalitaire), exaltent l’autorité et font de la mano dura (poigne de fer) l’alpha et l’oméga de l’action publique. Tous désignent un ennemi intérieur à éradiquer : la criminalité bien sûr, mais avec elle la « délinquance », les « classes dangereuses », l’immigration, l’activisme féministe ou indianiste, le « socialo-communisme » ou encore la critique universitaire. Les visées égalitaires deviennent des menaces ; la diversité, un facteur de désordre ; l’État plurinational, adopté dans plusieurs constitutions, une aberration identitaire.

Forcément, Washington multipliant les ingérences en faveur de son avènement, le national-conservatisme latino-américain partage de nombreux traits avec le trumpisme. Lorsqu’il n’est pas le produit même de sa reconquête impériale. Mêmes registres nationaliste, sécuritaire, sexiste et xénophobe. Même simplisme économique. Mêmes solutions-miracles, libertariennes ou soudainement plus dirigistes. En période de crise, la formule confère des popularités à bon marché. Des popularités durables ? À voir, mais d’autant plus fortes en tout cas qu’elles profitent de deux lames de fond à l’œuvre dans l’imaginaire de l’Amérique latine depuis un certain temps déjà.

La première est religieuse : l’érosion de l’influence de l’Église catholique à l’avantage des églises évangéliques. Lesquelles, souvent ultraconservatrices sur les questions de société, diffusent une théologie de la prospérité individuelle fondée sur la méritocratie, tout en s’engageant dans les compétitions électorales. La seconde lame de fond renvoie à la militarisation des États et aux progrès du militarisme dans les esprits. Les armées se voient confier des missions qui ne leur étaient pas assignées jusque-là. Et, dans le même temps, les valeurs qui normalisent le recours à la violence pour régler les problèmes sociaux gagnent du terrain.

La messe n’est pas dite

Pour autant, la messe n’est pas dite. À ce jour, les deux principales puissances latino-américaines, le Brésil et le Mexique, qui réunissent ensemble plus de la moitié de la population et environ 60% du PIB régional, sont dirigées par des gouvernements progressistes à la popularité soutenue. Certes, l’élection présidentielle brésilienne se rapproche à grands pas et Flavio Bolsonaro, le fils de l’autre, y talonne dans les sondages l’octogénaire Lula qui s’y représente pour un 4e mandat... Mais, même si le premier l’emportait, il serait abusif de dresser le constat d’une extrême droitisation politique inexorable, encore moins inébranlable, de l’Amérique latine.

Ce serait faire peu de cas de la faiblesse des coalitions hétéroclites que l’on trouve derrière la plupart de ces présidents trumpistes, de Milei à Kast et consorts. Et donc du poids relatif des forces de gauche. Mais également de la versatilité des électorats ou, dit plus positivement, de l’inclination pour les idéaux progressistes que peuvent manifester du jour au lendemain des opinions publiques séduites un temps par des discours aussi racoleurs qu’inconséquents. Moult votes intermédiaires, mobilisations collectives ou actes de résistance observés cette année dans la région invitent à le penser.

Voir en ligne https://www.lalibre.be/debats/opinions/2026/07/14/lextreme-droitisation-de-lamerique-latine-est-elle-irresistible-ZG6BTOUW2NCVRODRGBSP5F27ZQ/

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Lire aussi ...

¿América Latina es la excepción ?

10 juillet 2026

Trump refuerza el control imperial de América Latina, en contraste con las adversidades que afronta en el mundo y en su propio país. Militariza la región con el pretexto del narcotráfico sin arriesgar el envío de tropas. Interfiere los procesos electorales a favor de servidores ultraderechistas, (…)

« Espriella surfe sur une tendance anti-parti en Amérique latine »

6 juillet 2026

La gauche n’aura tenu qu’un mandat à la tête de la Colombie. Ivan Cepeda, le successeur désigné du président sortant Gustavo Petro, n’a pas réussi à inverser la tendance qui se dessinait en faveur d’Abelardo de la Espriella, avocat de 49 ans, novice en politique, candidat antisystème qui pointe (…)

El Sur no puede decir no. Eso se llama dominación, no desarrollo

6 juillet 2026

En 2023, el gobierno argentino firmó contratos de extracción de litio con empresas multinacionales por valor de miles de millones de dólares. En Chile, el cobre sigue saliendo a un ritmo que ningún gobierno ha logrado frenar. En Venezuela, el petróleo financia un Estado que no puede permitirse (…)

Colombie : ce qui vient avec le virage à l’extrême droite

3 juillet 2026

Abelardo de la Espriella, émule de Trump et de Milei, a remporté les élections en Colombie le 21 juin dernier. Ce virage à l’extrême droite s’inscrit dans une vague continentale, catalysée par Washington. La situation colombienne demande à être comprise au regard d’une lutte antifasciste qui (…)

La disputa por el futuro : transición energética, paradigmas tecnológicos y recursos naturales

29 juin 2026

América Latina frente a la reorganización geopolítica del sistema mundial La humanidad atraviesa una transición histórica de carácter sistémico y civilizatorio. La crisis climática, la aceleración de las transformaciones tecnológicas, la reorganización de las cadenas globales de producción y (…)

EE.UU. es una amenaza para sus vecinos

9 juin 2026

Multilateralismo y unilateralismo El país del norte extiende sus tentáculos sobre lo que considera su zona de influencia. Estados Unidos avanza en todos los frentes para someter a los gobiernos de países latinoamericanos que no se alinean con su estrategia continental. No es una novedad. (…)

Con la crisis en Bolivia, el ciclo conservador en América Latina ya muestra señales de fragilidad política

26 mai 2026

El avance de los sectores conservadores en América Latina podría enfrentar mayores límites políticos y electorales de los previstos inicialmente por parte de algunos analistas regionales. De acuerdo al analista brasileño Oliver Stuenkel en Estadão, aunque durante los últimos años la derecha (…)

La alternancia contra la soberanía

18 mai 2026

Si Latinoamérica no logra blindar un consenso mínimo sobre su propia existencia, seguirá siendo el escenario de juegos de guerra ajenos o, a lo sumo, el almacén de materias primas del Norte En México, estos días, ha acaparado el debate el escándalo respecto a los presuntos agentes de la CIA (…)

Comment l’Inde bloque le soutien des Brics à l’Iran

18 mai 2026

Un entretien de François Polet (CETRI) avec Nathan Scheirlinckx publié par La Libre Belgique. Juin 2025. Après les frappes israélo-américaines dirigées vers les programmes nucléaires et balistiques iraniens, l’alliance des pays des BRICS – onze pays dont l’Iran, la Russie, la Chine, le Brésil et (…)

Trump busca convertir América Latina en el paraíso de los inversores

7 mai 2026

La administración Trump está forzando a los gobiernos latinoamericanos a someterse a tribunales de arbitraje que otorgan a las multinacionales el extraordinario poder de demandar a los Estados que nacionalizan recursos o simplemente aumentan el salario mínimo, si esto se percibe como una amenaza (…)

Haïti à l’heure impériale

15 avril 2026

Ce mercredi 1er avril, le premier contingent de la Force de répression des gangs (FRG), une cinquantaine de soldats tchadiens, est arrivé en Haïti. Cette nouvelle mission multinationale doit combattre les gangs armés et assurer la tenue des élections le 30 août 2026. Deux objectifs (…)

Trump en Amérique latine : l’impérialisme le plus grandiose qui ait jamais existé ?

9 avril 2026

Nouvel impérialisme ou simple continuité en mode brutal ? Sous les outrances et les rodomontades de Donald Trump, la politique des États-Unis en Amérique latine n’invente rien, mais pousse à leur paroxysme deux siècles de domination. Entre coups de menton ou de force, menaces tous azimuts et (…)