• Contact
  • Connexion

Equateur

Inventer un monde sans pétrole

Au-delà de son effet sur le climat et la biodiversité, la non-exploitation des ressources pétrolières du parc national Yasuni est un point de départ pour de nouvelles relations internationales.

Le projet Yasuni-ITT, initiative proposée par le gouvernement équatorien pour lutter contre le réchauffement climatique global, dépasse les frontières nationales. En échange d’une contribution internationale, on laisserait sous terre 850 millions de barils de pétrole lourd situés dans le Parc national Yasuni. Ce parc contient une des plus importantes réserves de biodiversité du monde. Dans cette zone, vivent aussi des communautés et des peuples indigènes en isolement volontaire. De plus, en n’exploitant pas ce pétrole, cela éviterait l’émission d’environ 410 millions de tonnes de CO2. En favorisant la conservation de la biodiversité, en évitant la déforestation de cette partie de l’Amazonie, en respectant les droits des peuples indigènes qui vivent sur ce territoire, surtout ceux des Tagaeri et des Taromenane, la proposition bénéficie à toute l’Humanité.

Agrandir le plan Il ne s’agit pas simplement d’une compensation internationale pour aider l’Equateur à s’acquitter de sa responsabilité de protéger cette région. Cette initiative repose sur le principe de la responsabilité commune partagée, mais différenciée, qu’ont tous les habitants de la planète. Les pays développés, responsables de la majorité des problèmes environnementaux provoqués par l’action humaine, ont un plus grand engagement à prendre envers l’Humanité. Leur responsabilité historique a été posée depuis 1992 dans la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC), lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, mais celle-ci n’a pas été appliquée de manière efficace ou contraignante. Le Protocole de Kyoto, approuvé en décembre 1997 et entré en vigueur en février 2005, après la ratification de la Russie, est un autre accord qui va dans cette direction. Rappelons que les Etats-Unis, qui ont signé l’accord de Kyoto, ne l’ont toujours pas ratifié.

A partir des différents degrés de responsabilité face à la pollution globale provoquée par les êtres humains, les sociétés les plus riches, à l’origine de la majeure partie de la détérioration environnementale, sont appelées à assumer cet engagement partagé. En termes monétaires, on sollicite une contribution de la communauté internationale d’au moins la moitié des revenus que pourrait obtenir l’Equateur s’il exportait le pétrole de l’ITT. Soit quelque 3,5 milliards de dollars en valeur constante. En termes environnementaux, cette proposition appelle l’Humanité à changer son rapport avec la Nature, en assumant l’engagement de ne pas exploiter plus les ressources énergétiques fossiles dans ces zones d’énorme biodiversité et à favoriser un rythme plus lent de leur consommation jusqu’à réussir leur substitution définitive par d’autres sources d’énergies renouvelables.

Le 3 août dernier, le gouvernement équatorien et le PNUD ont signé un accord qui permet la création du fonds financier (fidéicomis) où sera déposé l’argent de la communauté internationale. Avec cette signature, l’Equateur envoie un signal fort : ce fidéicomis représente une garantie de légalité et de légitimité internationales pour la gestion de ce fonds. De cette manière, l’Equateur s’éloigne des discours creux qui prolifèrent dans le contexte international, et se dirige d’un pas ferme vers la construction d’une économie post-pétrolière et d’un autre type de société. En définitive, l’Equateur se propose d’aller vers le « Bien Vivre » (Buen Vivir) c’est-à-dire de construire un style de vie qui garantisse une relation harmonieuse des êtres humains avec la Nature. Dans ce contexte, et cela est le plus important, l’Equateur appelle la communauté internationale à changer sa relation avec la Nature.

Avec l’Initiative Yasuni-ITT, l’Equateur propose au monde une alternative concrète au Protocole de Kyoto. Il ne s’agit pas seulement de limiter la réduction des émissions des gaz à effet de serre provenant des combustibles fossiles mais de réduire la consommation d’énergie et de matériaux de la part des sociétés qui ont une plus grande empreinte écologique. Avec ce projet, on cherche à obtenir la reconnaissance mondiale de la valeur de ne rien faire, ce qui sera toujours plus précieux que de continuer à détruire la Nature.

De plus, l’Initiative Yasuni-ITT ne peut pas être comparée avec le projet REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Degradation) parce qu’elle aborde, simultanément, la conservation de la biodiversité, le changement climatique et surtout les droits des peuples. L’Initiative Yasuni-ITT dépasse les marges étroites des mécanismes de marché qui ne pourront pas résoudre ces problèmes. Avec ce projet, l’Equateur propose de nouveaux mécanismes pour combattre l’effet des changements climatiques et fait un pari sur la vie, sa protection et sa conservation.

Cette reconnaissance constitue un moyen d’assumer la dette écologique historique des pays industrialisés envers les pays en développement, comme un point de départ pour changer les relations Nord-Sud. Dans cette tâche, les sociétés du monde entier ont un rôle prépondérant. D’un côté, elles doivent faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils appuient des propositions d’avant-garde comme l’Initiative Yasuni-ITT. Mais, d’un autre côté, elles doivent être parties prenantes, avec les sociétés du Sud, dans la construction d’alternatives qui permettent une cohabitation plurielle de toutes les cultures, en respectant toujours les limites biophysiques de la Terre.

Dans ce cadre, il est indispensable aussi de garantir des conditions de vie dignes pour tous les habitants de la planète. Ceci implique de lutter contre toutes les manifestations d’opulence, causes de la débâcle environnementale et de la misère dans le monde. Il ne s’agit pas que les pays riches du Nord donnent des crédits d’« adaptation » ou de « mitigation » aux pays qui n’ont pas de responsabilité historique, ou très peu, dans le changement climatique. Il s’agit d’assumer les responsabilités pour l’augmentation de l’effet de serre, comme conséquence, principalement, de la consommation de combustibles fossiles. C’est seulement ainsi qu’un autre monde, un autre monde soutenable pour toutes et tous sera possible.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Lire aussi ...

Irrésistible, l’extrême droitisation de l’Amérique latine ?

14 juillet 2026

Si les succès de l’extrême droite se multiplient en Amérique latine, ils ne suffisent pas à établir un basculement irréversible du continent. Bernard Duterme (CETRI), auteur de Amérique latine : les nouveaux conflits, souligne les ressorts et les limites de cette poussée politique. Tribune (…)

Colombie : ce qui vient avec le virage à l’extrême droite

3 juillet 2026

Abelardo de la Espriella, émule de Trump et de Milei, a remporté les élections en Colombie le 21 juin dernier. Ce virage à l’extrême droite s’inscrit dans une vague continentale, catalysée par Washington. La situation colombienne demande à être comprise au regard d’une lutte antifasciste qui (…)

Trump en Amérique latine : l’impérialisme le plus grandiose qui ait jamais existé ?

9 avril 2026

Nouvel impérialisme ou simple continuité en mode brutal ? Sous les outrances et les rodomontades de Donald Trump, la politique des États-Unis en Amérique latine n’invente rien, mais pousse à leur paroxysme deux siècles de domination. Entre coups de menton ou de force, menaces tous azimuts et (…)

Venezuela : le retour assumé de l’impérialisme yankee en Amérique latine

19 février 2026

En réactivant la doctrine Monroe sous la forme d’un « corollaire Trump », Washington assume sans détour une ambition hégémonique renouvelée en Amérique latine. Présentée comme un impératif de sécurité nationale, cette stratégie vise à reprendre le contrôle de ressources clés, à contenir (…)

Les déchets monde : envers du décor - rencontre avec Aurélie Leroy

27 janvier 2026

Dans son émission Les promesses de l’aube sur Radio Panik, Zoé Maus s’entretient avec Aurélie Leroy (CETRI) sur le dernier Alternatives Sud, Les déchets du monde : envers du décor. A écouter sans modération...

Soja, pouvoir et territoire en Amérique du Sud : trajectoire d’une culture sous influence

13 janvier 2026

Accord Union européenne – Mercosur L’accord UE-Mercosur, sur le point d’être définitivement approuvé, ne se contente pas d’exposer les agriculteur·rices européen·nes à une concurrence déloyale nourrie par une pression à la baisse des normes sociales, sanitaires et environnementales ; il (…)

L’Histoire continue : retour sur le chavisme face à l’impérialisme US

10 janvier 2026

L’histoire continue, une émission RTBF/La Première de Bertrand HENNE et Hélène MAQUET Épisode 1, 2026 - Audio : 39 min. Beaucoup de pétrole, beaucoup d’espoir, beaucoup de désillusions : depuis les années 1980, l’histoire du Venezuela est traversée par de nombreux soubresauts politiques. (…)

Déchets du monde : quatre fausses vérités

17 décembre 2025

Face à l’emballement de la crise mondiale des déchets, ni le « bien jeter » individuel ni le recyclage à grande échelle ne constituent des réponses suffisantes. Dans cette vidéo, Aurélie Leroy du CETRI déconstruit les discours dominants sur les déchets qui véhiculent des récits simplificateurs, (…)

Que se passe-t-il en Amérique latine ?

15 décembre 2025

La région est une fois de plus un laboratoire où s’affrontent vagues progressistes et contre-vagues d’extrême droite qui se disputent notre avenir politique. Une vague politique réactionnaire déferle sur le continent. Partout où les mouvements de gauche et progressistes s’effondrent sous le (…)

Sur la montée de l’extrême droite en Amérique latine

4 décembre 2025

L’extrême droite opère-t-elle une montée en puissance sur les scènes politiques latino-américaines ? À quoi renvoie la tendance, socialement et culturellement, à l’échelle continentale ? L’intégralité – en version écrite et augmentée – de l’entretien d’Estelle Falzone (RTBF/La Première) avec (…)

Trois petits cochons face aux déchets : statu quo, réforme ou rupture ?

1er décembre 2025

Face à la crise mondiale des déchets, trois récits s’affrontent : celui du déni productiviste, celui du recyclage réformiste et celui d’une rupture décroissante. En revisitant le conte des Trois petits cochons, les illusions et les impasses des deux premiers apparaissent et les lignes de (…)

Colonialisme toxique et territoires sacrifiés

1er décembre 2025

L’exportation des déchets du Nord vers le Sud est une manifestation du colonialisme toxique qui exporte les coûts écologiques de la surconsommation vers les territoires les plus vulnérables, dont les habitants et les écosystèmes sont sacrifiés. Contre les solutions marchandes et individuelles, (…)