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Il faut retirer Paris de la course folle aux Jeux olympiques

Estimant que l’événement aura un impact négatif sur l’économie du pays, des intellectuels et des associations appellent Anne Hidalgo à retirer la candidature de la capitale aux JO 2024.


Photo François Guillot. AFP

Madame Hidalgo, il fut un temps où vous estimiez qu’il n’était ni raisonnable ni acceptable de s’engager dans la « course [olympique] au toujours plus qui a laissé des éléphants blancs et des situations d’endettement dans des villes ». Vous déclariez : « Je n’ai pas porté ce projet dans ma campagne. Les Parisiens attendent de moi du logement, des équipements, de la justice, de la facilité économique. »

Vous affirmez à présent que le budget des Jeux olympiques 2024, évalué à 6,2 milliards d’euros dont 1,5 milliard à la charge de l’Etat et des collectivités territoriales, sera maîtrisé. Cet optimisme ne saurait cacher que les grands chantiers provoquent systématiquement l’explosion des budgets initiaux. La Philharmonie de Paris, le MuCem de Marseille, le musée des Confluences de Lyon ont vu leur coût quintupler pendant les travaux. Comment croire qu’un budget olympique de cette ampleur ne sera pas dépassé quand ceux de Paris Plages des années 2012 et 2013 font aujourd’hui l’objet d’une information judiciaire pointant « les défaillances dans la gestion administrative et financière de cette opération » et soupçonnant même un délit de favoritisme, comme le rapporte le Canard enchaîné du 1er mars 2017 ? Il ne s’agissait pourtant là que de dépenses de 1,28 et 1,5 millions d’euros prises en charge par les entreprises « partenaires ».

Endettement public

Vous promettez que les JO ne feront pas augmenter les impôts ou les taxes et faciliteront la vie des Parisiens. Vous aviez également présenté de la sorte le service Autolib’ exploité en délégation de service public par le groupe Bolloré. Celui-ci annonce désormais des pertes estimées à 180 millions d’euros dont la plus grande partie, 120 millions, sera supportée par les contribuables, selon le Canard enchaîné du 4 janvier. Pour les JO, vous fondez votre argument sur les prévisions de retombées économiques évaluées entre 5,3 et 10,7 milliards d’euros par un cabinet d’économistes, le Centre de droit et d’économie du sport (CDES), associé à l’agence Keneo dont l’ex-PDG n’est autre qu’Etienne Thobois, l’actuel directeur général du Comité de candidature qui a passé la commande. Comment ne pas douter de l’impartialité de ce genre d’études non académiques, très contestées par les économistes indépendants qui montrent que tous les JO ont un impact négatif sur les économies des pays organisateurs et qu’ils provoquent un endettement public à long terme à la charge des populations, si l’on s’en rapporte aux travaux de Wladimir Andreff ou Jean-Pascal Gayant ?

Vous imaginez convaincre les Franciliens que les JO seront un « accélérateur de progrès » parce qu’ils pourront se baigner dans la Seine en 2024. Dans l’immédiat, vous semblez pourtant incapable d’endiguer la prolifération des rats sur les chantiers d’excavation, dans les parcs et jardins publics, sur les quais de Seine, dans les appartements et même dans les rues de votre ville. Selon le Service parisien de santé environnementale (SPSE), de 3 à 6 millions de rongeurs présentent une « menace sanitaire réelle » qui rappelle plutôt les siècles passés que le futur olympique moderne. Cela s’ajoute au problème récurrent de la salubrité de certains quartiers qui ressemblent à des entrepôts à ciel ouvert où s’amoncellent déchets, étalages illégaux et traces de trafics en tout genre. La mairie et la préfecture de police de Paris qui laissent le quartier Château-Rouge sombrer dans l’insalubrité et l’insécurité chroniques ont d’ailleurs été condamnées par le tribunal administratif à verser 5 000 euros d’amende pour « préjudice psychologique » aux riverains regroupés en association.

Explosion du budget

Votre plan d’action pour le « Grand Paris olympique » souhaite améliorer tous les services publics. Pourquoi attendre de le faire à l’heure où la Cour des comptes signale que les transports en Ile-de-France sont vétustes et irréguliers en raison d’une maintenance inadaptée ? Vous visez la continuité cyclable jusqu’aux sites olympiques alors que le transport des Franciliens sur leur lieu de travail coûte de plus en plus cher et présente des dysfonctionnements majeurs. Dans ce contexte impropre à la mobilité urbaine quotidienne, vous privatisez les PV et les parkings municipaux en confiant ces missions régaliennes à des grands groupes comme Vinci qui augmentent le coût du stationnement et le rendement de la verbalisation. Est-ce là votre vision du service public ? Pour d’autres secteurs, la même logique de dégradation quotidienne est en cours. Les bureaux de poste parisiens ferment les uns après les autres (de 188 en 2010 à 173 aujourd’hui) et sont remplacés par des comptoirs sans personnel qualifié dans les supermarchés. Mais vous n’intervenez pas auprès de la direction de la Poste, comme le demandent de nombreux élus du Conseil de Paris.

Malgré un inquiétant bilan de mi-mandat dans les domaines du logement (augmentation de 5,42% du prix du logement moyen entre 2015 et 2016 selon la Fnaim), des transports (hausse des embouteillages sur le périphérique et intra-muros) et de la qualité de l’air (hausse de 50% de la pollution aux particules fines sur les quais hauts de la rive droite d’après le 3e rapport du comité technique de suivi), vous ne cessez de promettre monts et merveilles olympiques. Vous déclarez qu’en matière de JO « Tokyo [2020] est pour nous un exemple ». Cela ne peut en aucun cas nous rassurer à l’heure où ces prochains Jeux font exploser le budget total (la facture globale devrait avoisiner les 30 milliards au lieu des 6,4 milliards prévus) et favorisent les affaires de corruption (enquête en cours sur l’attribution des Jeux ; soupçons de plagiat et de collusion dans l’affaire du stade trop cher).

Nous estimons que « l’aventure olympique » qui a déjà conduit vos prédécesseurs à dépenser 60 millions d’euros en pure perte pour les JO 2008 et 2012, doit absolument s’arrêter là. Madame Hidalgo, suivez les sages décisions de vos homologues de Budapest, Rome, Boston, Toronto et Hambourg : ne vous associez pas à la diversion sociale de Jeux dispendieux.

Cosignataires  : Gilles Bataillon, directeur d’études à l’EHESS ; Patrick Baudry, professeur de sociologie à l’Université Bordeaux III ; Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, membre du collectif Malgré tout ; Gérard Bras, ancien directeur de programme au Collège International de Philosophie, président de l’Université Populaire des Hauts-de-Seine ; Pascal Bruckner, romancier et essayiste ; Laurent Delcourt, sociologue et historien, chargé d’études au Cetri ; Christian Godin, philosophe ; Pierre Guerlain, professeur de civilisation américaine à l’Université Paris Ouest Nanterre ; Claude Javeau, professeur émérite de sociologie de l’Université libre de Bruxelles ; Marc Jimenez, philosophe, professeur émérite à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne ; Catherine Louveau, professeure émérite de sociologie à l’Université Paris Sud UFR Staps ; Robert Misrahi, professeur émérite de philosophie éthique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne ; Laetitia Petit, maître de conférences en psychologie clinique à l’Université Aix-Marseille ; Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique aux Universités Paris I et Toulouse II ; Pierre-André Taguieff, philosophe et politologue, directeur de recherche au CNRS ; Patrick Vassort, maître de conférences en sociologie à l’UFR Staps de Caen


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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