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Haïti, une chute sans fin ?

L’enlèvement de dix-sept missionnaires nord-américains a remis Haïti au-devant de l’actualité. Ce kidnapping est aussi le marqueur de la faillite de la communauté internationale.

Haïti, une chute sans fin ?

(Photo : Digital Democracy CC https://www.flickr.com/photos/digitaldemocracy/5244371558)

Une carte blanche de Frédéric Thomas dans La Libre Belgique.

Il est une lecture feuilletoniste de la réalité haïtienne : l’enlèvement de prêtres français, en avril, suivi de l’assassinat du président, en juillet, auquel succède un (nouveau) tremblement de terre, en août, et, maintenant, le kidnapping de dix-sept missionnaires nord-américains. On attend le prochain épisode avec un mélange d’appréhension et d’attrait malsain. Pas une malédiction ? De crise en crise, les communiqués de presse semblent dire le contraire, mesurant avec condescendance les paliers que franchit Haïti dans sa chute sans fin.

Bandes armées et pouvoir

Si les bandes armées sont présentes depuis longtemps en Haïti, leur prolifération – on en compte aujourd’hui une centaine, qui contrôle plus de la moitié de la capitale, Port-au-Prince –, leur montée en puissance et la démultiplication de leurs forfaits sont récentes. Au printemps 2018, le rapport de l’envoyé spécial des Nations unies, notant une amélioration des conditions de sécurité, y fait une seule fois référence. Et d’enregistrer, en moyenne, trois enlèvements par mois. Il y en a eu 119 (connus) au cours des deux premières semaines d’octobre 2021.

En réalité, l’insécurité en Haïti a explosé à partir de 2020 et a été précédée par une série de massacres – dont le premier et plus meurtrier, 71 victimes, en novembre 2018 –, qui ont marqué l’entrée en scène des gangs. Force est de constater la coïncidence entre, d’un côté, l’émergence du mouvement populaire inédit de 2018-2019, qui s’était soulevé contre la vie chère, la corruption et l’impunité, et, de l’autre, le développement des bandes armées. Celles-ci ont, en effet, été instrumentalisées par le pouvoir dans une stratégie de contrôle et de répression.

En ce sens, les bandes armées sont moins le marqueur de l’absence de l’État que celui de sa captation et privatisation au service de l’oligarchie. L’exacerbation des luttes de pouvoir au sein de celle-ci, l’épuisement des fonds publics, “l’industrialisation” des enlèvements – principale ressource des gangs –, la fuite en avant d’un gouvernement qui a refusé d’entériner la fin de son mandat début février (et alors que, depuis janvier 2020, seuls dix parlementaires sont encore en exercice), et la déliquescence de toutes les institutions ont modifié le jeu des alliances et les rapports de force.

Il est difficile, à l’heure actuelle, d’avoir une image claire et précise de qui contrôle quoi. Ainsi, le lendemain de l’enlèvement, l’ancien policier et principal chef de gang, Jimmy Chérizier, à la place du Premier ministre, Ariel Henry, dont il arborait la même tenue vestimentaire et qu’il venait de faire fuir précipitamment avec son cortège, déposait une gerbe de fleurs au pied du monument du père fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines.

Faute de transition

Si la lisibilité de l’intrication des pouvoirs légaux et illégaux n’est guère aisée, plus évident par contre est la stratégie du pourrissement mise en œuvre, avec la complicité internationale. Pour spectaculaire qu’il soit, l’enlèvement des dix-sept Nord-américains témoigne de l’ordinaire de millions d’Haïtiens et Haïtiennes, piégés dans un quotidien menaçant et boiteux, où chaque déplacement est marqué par la peur d’être enlevé, et, pour les femmes, d’être violée.

Les mobilisations de masse de 2018-2019 ont entraîné une convergence de la grande majorité des organisations – syndicats, mouvements de femmes, ONG, églises, certains partis politiques, etc. – autour de la revendication d’une transition de rupture. Cette convergence a été une nouvelle fois consacrée par un large accord, le 30 août dernier, autour de la “Conférence citoyenne pour une solution haïtienne à la crise”. Mais, que cela soit le fait de l’allégeance à Washington, de la realpolitik ou, simplement, du biais néocolonial, toujours est-il que l’international a fait bloc derrière le gouvernement haïtien pour s’y opposer.

Jusqu’il y a peu, faisant fi du discrédit des gouvernants et du contexte sécuritaire, les États-Unis et, à leur traîne, la communauté internationale, prétendaient imposer des élections. Tout en appelant à un “dialogue national inclusif”. Cela revient à nier ou à minimiser le consensus d’une grande partie des organisations de la société civile, et à subordonner toute solution à un accord avec un gouvernement illégitime et corrompu, dont la cohésion réside uniquement dans la volonté de se partager le gâteau, et de garantir le statu quo et l’impunité. Le changement, pour lequel les Haïtiens et Haïtiennes se battent depuis plus de trois ans maintenant, attendra.

L’enlèvement des nord-américains intervient à un moment particulier : quelques jours seulement après la visite de la sous-secrétaire d’État de Joe Biden, Uzra Zeya, venue parler de sécurité, et au lendemain d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies sur Haïti. De la même manière que le président Jovenel Moïse est mort des conséquences d’une insécurité qu’il avait largement créée et entretenue, le kidnapping des missionnaires apparaît comme un retour de boomerang de la stratégie de Washington.

Le pire est-il atteint ? Faute d’un changement radical, certainement. Le rapprochement et l’intensification des crises démontrent l’urgence et la nécessité d’une rupture et d’une transition, tout en les compliquant chaque jour davantage. Haïti n’est pas le mauvais feuilleton de malheurs à répétition, mais la scène d’acteurs et d’actrices qui ne veulent pas jouer le rôle de figurants, passifs et victimes, du mauvais film qui leur est imposé.

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