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Haïti : retour à la case transition ?

Alors que le pays est de nouveau plongé dans une vague de violence, le politiste Frédéric Thomas (CETRI) revient, dans une tribune au « Monde », sur les causes et responsabilités, y compris internationales, de la situation actuelle.

Haïti : retour à la case transition ?

Photo : Digital Democracy CC https://www.flickr.com/photos/digitaldemocracy/5245014423/in/photostream/)

Haïti est en proie à une nouvelle vague de violence. Les bandes armées mènent des attaques coordonnées contre des sites stratégiques et symboliques. Ainsi, les deux plus grandes prisons ont été assaillies et vidées – près de cinq mille détenus sont en fuite –, une dizaine de commissariats incendiés, des ministères pillés, tandis que le port et l’aéroport de Port-au-Prince ont suspendu leur activité.

Jimmy Cherizier, alias Barbecue, le principal chef de gang, a déclaré vouloir en finir avec le premier ministre, Ariel Henry. Il parle de « révolution  » et évoquait une « guerre civile » si celui-ci ne démissionnait pas. La police a largement déserté les rues, le gouvernement ne s’est manifesté que par des communiqués saluant le courage des policiers et instaurant un état d’urgence, sans effet. Quant à Ariel Henry, en dehors du pays depuis le 25 février, il restait muet, coincé à Porto Rico, dans l’incapacité de revenir en Haïti. Lâché par Washington, qui le soutenait pourtant à bout de bras jusque-là, il a annoncé, tard dans la soirée du lundi 11 mars, par le biais d’un message vidéo préenregistré, son départ et celui de son gouvernement.
Comment en est-on arrivé là ?

Lecture et diplomatie biaisées

Il faut se défier des lectures biaisées, empreintes de stéréotypes néocoloniaux, relayant complaisamment les propos de chefs de gangs, coupables d’exactions et de viols systématiques. La rhétorique antigouvernementale de Barbecue est opportuniste et ne s’accompagne d’aucun projet politique. Il cherche plutôt à surfer sur l’impopularité du premier ministre et à légitimer son action, tout en renforçant son pouvoir dans la perspective du prochain déploiement d’une force internationale, sous autorité kenyane. Enfin, la première république noire indépendante n’est pas un pays maudit, au bord d’une guerre civile. Ce ne sont pas deux franges de la population qui s’affrontent, mais bien des bandes armées qui utilisent la terreur pour asseoir leur pouvoir.

Des tontons macoutes à aujourd’hui, les gangs existent depuis longtemps en Haïti. Ils naissent sur le terreau de la pauvreté, des inégalités et de la privatisation de la violence orchestrée par un État prédateur. La classe politique et l’oligarchie les instrumentalisent afin de s’assurer le contrôle de quartiers et d’une clientèle électorale. Utilisées à grande échelle par le pouvoir pour briser le mouvement social de grande ampleur de 2018-2019 contre la vie chère, la corruption et l’impunité, les bandes armées se sont structurées et renforcées, au point de s’autonomiser de leurs tuteurs traditionnels et de contrôler la quasi-totalité de Port-au-Prince.

Président autoritaire, de plus en plus contesté et dénoncé pour ses liens avec les bandes armées, Jovenel Moïse nomma Ariel Henri Premier ministre peu de temps avant son assassinat. Nomination contestée en Haïti, mais consacrée par la communauté internationale ; c’était un gage de continuité et de stabilité. Ce fut surtout la garantie du statu quo et de l’impunité.

Au fur et à mesure que se multipliaient les assassinats et les enlèvements, l’incurie et l’impopularité du gouvernement devenaient plus évidentes. Mais, la communauté internationale s’obstinait à faire d’Ariel Henry la clé de voûte de toute solution, appelant l’opposition politique et la société civile à se rallier à lui. Sachant que son pouvoir dépendait davantage de l’arbitrage international que de la souveraineté nationale et qu’il jouissait du soutien de Washington, le Premier ministre s’adressait d’abord aux acteurs internationaux plutôt qu’à la population.

Le 7 octobre 2022, le Premier ministre demandait l’envoi d’une force armée multinationale pour lutter contre l’insécurité ; demande d’emblée soutenue par l’ONU et Washington. Deux mois plus tard, sous les applaudissements des acteurs internationaux, était mis en place un nouvel accord gouvernemental prétendument consensuel : des élections seraient organisées en 2023 pour assurer une passation de pouvoir le 7 février 2024. Le gouvernement ne fit même pas semblant de prendre ses promesses au sérieux.

Ariel Henry laissa passer l’échéance. Mais, fin février, il annonçait incidemment que des élections se tiendraient en août 2025 – et donc qu’il resterait au pouvoir d’ici là – mettant le feu aux poudres. Et la communauté internationale de découvrir, avec trente mois de retard, qu’il n’y avait personne en Haïti pour soutenir ce gouvernement.

Une transition ?

Le sentiment qui domine en Haïti est celui d’un énorme gâchis, d’un gaspillage de temps sur fond de violence exacerbée. De colère aussi envers ce gouvernement et la communauté internationale, sans le soutien de laquelle, il serait tombé bien plus tôt. Retour à la proposition d’une « transition de rupture » avancée par un large éventail d’acteurs de la société civile, le 30 août 2021. Mais, les conditions actuelles rendent cette transition autrement plus compliquée.

Au cours d’une réunion internationale, ce lundi 11 mars en Jamaïque, un accord a été avancé pour constituer un conseil présidentiel de sept membres – issus des partis politiques, du secteur privé et de la société civile – qui devra nommer un Premier ministre par intérim. L’urgence ne doit cependant pas servir de prétexte pour occulter les responsabilités – y compris internationales –, faire l’économie d’une analyse des causes de la situation actuelle et écarter une réelle transition au profit d’une solution plus immédiate : un autre gouvernement fonctionnel qui entérine les décisions passées. Pas plus qu’elle ne doit hypothéquer la soif de changement de la majorité des Haïtiennes et Haïtiens qui entendent rompre le cycle d’impunité, de dépendance et d’ingérence.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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