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Haïti : l’envoi d’une force armée internationale est une fausse bonne solution

Ce lundi 2 octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution autorisant l’envoi d’une « Mission multinationale d’appui à la sécurité » en Haïti. Cette force armée internationale sera bientôt déployée sur le sol haïtien. Loin de constituer une marque de solidarité, elle entérine la fuite en avant de la communauté internationale.

Haïti : l'envoi d'une force armée internationale est une fausse bonne solution

La tribune de Frédéric Thomas publiée dans Libération le 4 octobre 2023.

Il aura fallu un mois d’âpres négociations pour que le lundi 2 octobre soit adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU la résolution autorisant l’envoi d’une « mission multinationale d’appui à la sécurité » en Haïti. La Russie et la Chine se sont abstenues. Pékin a obtenu un élargissement de l’embargo sur les armes ; manière de pointer du doigt la responsabilité des Etats-Unis d’où provient l’essentiel des armes aux mains des bandes armées haïtiennes et de mettre en avant des mesures alternatives autrement efficaces.

La demande de « déploiement immédiat d’une force armée spécialisée » avait été faite, il y a près d’un an déjà, par le gouvernement haïtien. Mais, les Etats-Unis, ne souhaitant pas en prendre la tête, n’avaient réussi à convaincre ni le Canada ni le Brésil de le faire et les autres candidats potentiels, échaudés par les expériences passées et craignant de se retrouver piégé dans « le bourbier haïtien », ont décliné l’invitation pressante de la Maison Blanche. Ce n’est que le 29 juillet dernier que le Kenya a annoncé qu’il était disposé à prendre la direction de cette mission.

Dans les prochaines semaines, une nouvelle force internationale – Haïti en a connu plusieurs au cours de ces trois dernières décennies – foulera donc le sol haïtien. La Jamaïque, Barbade et Antigua et Barbuda se sont engagés à y participer et une dizaine d’autres pays se seraient montrés disponibles. Bien que les États-Unis ne comptent pas se joindre à cette mission, l’essentiel de son financement, de sa logistique et de sa stratégie sera défini à Washington.

L’objectif de la « Mission multinationale d’appui à la sécurité », qui a un mandat initial d’un an et sera évalué après neuf mois, est d’apporter un soutien opérationnel à la police haïtienne, d’assurer la sécurité de points névralgiques (ports, aéroports, hôpitaux, etc.) et, à moyen terme, de permettre la tenue d’élections. Le Conseil de sécurité attend des informations sur les effectifs, ressources, zones d’intervention et la stratégie de sortie de cette mission. Demeure cependant, plus fondamentalement, une double interrogation en termes d’efficacité et de légitimité.

Efficacité et légitimité de cette force multinationale ?

La mission internationale devra intervenir dans des quartiers populaires densément peuplés où la distinction entre membres des gangs et population civile n’est pas toujours aisée. Or, ces forces étrangères ne connaissent ni la zone d’intervention ni la langue (le créole). Par ailleurs, l’efficacité de cette intervention dépend aussi de la confiance et de l’appui de la population haïtienne. C’est surtout là que le bât blesse et que la question de l’efficacité rejoint celle de la légitimité.

Le prochain déploiement d’une force multinationale intervient six ans après seulement que la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) ait quitté le pays. Elle a laissé un goût amer : les casques bleus ont été responsables de la propagation de l’épidémie du choléra et d’agressions sexuelles. Ayant d’abord refusé de reconnaître ces faits et sa responsabilité, l’ONU a ensuite promis d’indemniser les victimes. Les Haïtiens attendent toujours réparation. À cela vient s’ajouter l’échec flagrant de cette mission au regard de la situation dramatique actuelle faite d’insécurité et d’instabilité.

Aussi désespérée que soit la population haïtienne, cette énième intervention étrangère suscite des sentiments ambivalents ou hostiles. D’autant plus qu’elle vient en appui à une police locale discréditée, corrompue et politisée, accusée de complicité avec les bandes armées. La confiance n’est donc pas acquise. Et comment la gagner au vu des risques d’abus et de la probabilité qu’ils demeurent impunis ? Il n’y a, de toutes façons, aucun contrôle de cette force internationale à attendre d’un gouvernement haïtien indifférent au sort de la population et qui ne lui rend aucun compte.

À lui seul, tous les membres du Conseil de sécurité en conviennent, le déploiement d’une force armée internationale ne peut résoudre la crise multiforme haïtienne. La Chine a beau jeu, dès lors, de rappeler que sans un gouvernement légitime, aucune mission multinationale ne peut avoir d’effets durables. Or, le gouvernement haïtien, en place depuis l’assassinat de l’ex-président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, n’a pas été élu, ne jouit de peu sinon d’aucune légitimité – son bilan politique, économique et sécuritaire est catastrophique – et apparaît comme un gouvernement par et pour la communauté internationale. D’autant plus qu’il est régulièrement accusé d’être lié aux bandes armées et d’entretenir l’insécurité, au point que la terreur soit devenue, pour les organisations locales de droits humains, un mode de gouvernance.

D’où le paradoxe de prétendre lutter contre les bandes armées à partir et en renforçant un gouvernement lié à celles-ci. Et les hypothétiques élections qui justifient à moyen terme cette mission internationale, sont, dans un contexte où les gangs contrôlent 80% de la capitale et où il n’existe plus aucun élu à quelque niveau de pouvoir que ce soit, au mieux, un mirage, au pire, la dernière étape de la gangstérisation de l’État.

Le nœud du problème n’est pas l’insécurité, mais ce qui la génère et l’entretient, à savoir les inégalités, l’impunité, les relations entre l’oligarchie et les gangs et la mise sous tutelle internationale. Or, l’envoi d’une nouvelle force multinationale en Haïti enferme davantage encore le pays dans un cycle de dépendance et d’ingérence qui, en dépossédant les Haïtiens et Haïtiennes de leur souveraineté, hypothèque toute solution durable.

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Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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