• Contact
  • Connexion

Haïti : de désespoir et de rage

Depuis trois semaines, Haïti est en état d’insurrection. La hausse brutale du prix du carburant en est le déclencheur. Il faut non seulement rendre compte des raisons de la révolte, mais aussi et surtout, (ré)affirmer que les Haïtiennes et Haïtiens ont raison de se révolter.

Haïti : de désespoir et de rage

(Photo RNW.org CC https://link.infini.fr/4JVft1yv)

Depuis l’annonce, le 11 septembre dernier, de l’augmentation du prix du carburant – il a doublé –, Haïti se trouve à nouveau en état d’insurrection. Les rues sont désertes, les quartiers barricadés et les villes vivent au rythme des manifestations, tournant ici ou là à l’émeute. Comme en 2018-2019, lors du soulèvement populaire contre la vie chère et la corruption, l’oligarchie et les inégalités, Haïti est en mode peyi lock [1].

Le pillage et l’incendie d’un entrepôt du Programme alimentaire mondial (PAM), la plus grande institution onusienne, a suscité l’émoi de la communauté internationale [2]. Les réactions semblent plus outrées qu’en juillet passé, face au massacre – plus de 300 personnes tuées – qui secouait un quartier populaire de la capitale, Port-au-Prince. Il est vrai qu’il ne s’agissait alors que d’une énième péripétie dans l’effondrement d’un pays ingouvernable, et que les gouvernements « amis » étaient occupés à un dossier autrement plus sérieux et urgent : le renouvellement de la mission onusienne sur place, dont l’échec, patent, est à la mesure de son discrédit [3].

Sur le ton de la réprimande adressée à des enfants gâtés qui auraient cassé leur jouet, le PAM a fermement condamné l’attaque et la destruction de son entrepôt, en affirmant que la nourriture pillée aurait dû servir à nourrir des dizaines de milliers de familles. De tels actes sont « inacceptables » a-t-il affirmé [4]. Mais, l’instrumentalisation de la terreur et des bandes armées, la systématisation des viols, l’impunité et le soutien inconditionnel à un gouvernement illégitime qui accélère la gangstérisation de l’État ne le sont-ils pas tout autant, sinon plus ?

« L’inacceptable », les Haïtiens et plus encore les Haïtiennes, le subissent, au quotidien, depuis des mois. Est-il acceptable de passer sous silence les causes, de ne pas nommer les acteurs et les responsables, de ne rien dire de l’injustice, de ne pas déjouer l’imbrication du narratif et de la pratique humanitaires dans les dispositifs de contrôle et de subordination qui autorisent et entretiennent cet inacceptable ?

En réalité, avec les sacs alimentaires du PAM, brûlait aussi l’illusion dont se berce la communauté internationale que toute son aide la lave de ses fautes et responsabilités dans la situation actuelle, et la rachète aux yeux de la population haïtienne. On regrette dès lors amèrement que les Haïtiens – ces ingrats – ne fassent pas la distinction entre l’ONU, pourvoyeur d’aide humanitaire, d’un côté, caisse de résonnance de Washington et barrage à tout changement, de l’autre. De même s’étonne-t-on que la communauté internationale soit rejetée comme un bloc et que personne sur place ne veuille faire la distinction entre toutes les nuances de gris du néocolonialisme, de l’alignement sur la Maison Blanche et de l’aveuglement diplomatique.

Révoltes logiques

Est-il si surprenant que la population haïtienne, exaspérée et appauvrie, se soulève pour exprimer son ras-le-bol à l’annonce faite, par un Premier ministre sans mandat ni légitimité, du doublement du prix des carburants, dont dépend toute l’économie nationale ? Apparemment oui, pour les diplomates et les fonctionnaires des institutions internationales. Pris dans leur vision idéologique, obsédés par la stabilité macro-économique, ils sacrifient les faits et la colère populaire, préoccupés avant tout par la gouvernance et la reconduction d’un système qui, aussi pourri soit-il, est celui avec lequel ils s’accommodent le mieux.

Quand il n’y a pas d’insurrection, ils se persuadent que leur diplomatie fonctionne et que les choses s’améliorent. Quand la révolte éclate, ils l’attribuent à la manipulation de chefs de gangs, persuadés que cela va passer. Leur politique du déni est aussi un déni du politique, qui gomme les raisons et les revendications du soulèvement, et tente de fondre dans une panoplie de mesures humanitaires et sécuritaires – formation et équipement de la police haïtienne (nettement plus efficace contre les manifestants que face aux bandes armées) – la stratégie poursuivie.

Faute de reconnaître l’échec de cette diplomatie et la volonté de changement des Haïtiens et Haïtiennes, s’opère une fuite en avant dans le spectacle. Ainsi, le ministre haïtien des affaires étrangères annonce au Conseil de sécurité de l’ONU que « tout est sous contrôle » dans le pays [5], tandis que les divers représentants de la communauté internationale répètent pour la énième fois leur préoccupation, leur attachement aux droits humains et leur appel à une solution haïtienne à la crise.

Une solution haïtienne a pourtant été mise en avant depuis plus d’un an au sein de l’Accord Montana, qui regroupe une très large convergence d’acteurs et d’actrices de la société civile. Ils se sont accordés sur les conditions et les étapes d’un programme ; celui d’« une transition de rupture ». Malheureusement, aux yeux de Washington et de ses affidés, ce n’est pas la « bonne » solution ni le « bon » peuple haïtien. Il faut, au contraire, passer au plus vite par la case élections.

L’absurdité d’imposer – à l’encontre de la grande majorité – des élections, organisées par un gouvernement incapable et corrompu, lié aux bandes armées qui contrôlent désormais la majorité de Port-au-Prince, et d’en attendre une stabilisation du régime et une légitimation du pouvoir, ne s’explique que par le refus de toute alternative populaire qui, nécessairement, échapperait au contrôle de la Maison Blanche. [6]

Dans les réactions internationales à la rébellion en Haïti se lit une triple épouvante : celle des Noirs, des populations du Sud et de la « plèbe ». Certes, il convient de se défier du romantisme insurrectionnel à 7.000 km de distance et le ventre plein, mais, il faut plus encore se défaire de tout discours paternaliste ou d’une fausse compassion qui voit dans la révolte un accident ou une erreur.

Le soulèvement actuel a clarifié les positions. En quittant la place qui leur était assignée – celle d’une population sous tutelle, administrée « par le haut », et condamnée à bénéficier d’une aide humanitaire sans issue –, les Haïtiens et Haïtiennes ont momentanément fait sauter le verrou du statu quo et de la domination. Ils ont, dans le même temps, mis à nus le cynisme et la duplicité internationales. Et ramené à sa plus simple expression les options auxquelles ils font face : subir isolément, au sein de chaque famille, la peur du rapt et du viol, la violence du mépris et de la domination, ou les affronter collectivement dans la rue. Au risque de s’exposer à un nouveau massacre, orchestré par les bandes armées, et téléguidé par le pouvoir.

Il faut le dire et le répéter : non seulement les Haïtiens et Haïtiennes ont raison de se révolter, mais seule la révolte ouvre la voie d’un changement, en permettant de se dégager de la double subordination à l’oligarchie et à la communauté internationale.


Notes

[1Frédéric Thomas, « Les deux racines de la colère haïtienne », Cetri, 30 janvier 2020.

[2« Haïti : manifestations, pillages et axes routiers bloqués », RFI, 16 septembre 2022, https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220916-ha%C3%AFti-manifestation-pillages-et-axes-routiers-bloqu%C3%A9s.

[3Roromme Chantal, « L’Onu, le Phtk et la criminalité en Haïti », AlterPresse, 27 juillet 2022, https://www.alterpresse.org/spip.php?article28474.

[4PAM, « Haïti : le Programme Alimentaire Mondial condamne fermement l’attaque de son bureau et le pillage de l’entrepôt aux Gonaïves », 16 septembre 2022, https://fr.wfp.org/communiques-de-presse/haiti-le-programme-alimentaire-mondial-condamne-fermement-lattaque-de-son.

[5« En Haïti, tout va très bien Madame la Marquise », Courrier international, 28 septembre 2022, https://www.courrierinternational.com/article/editorial-en-haiti-tout-va-tres-bien-madame-la-marquise.

[6Frédéric Thomas, « Haïti : l’aveuglement international », Cetri, 10 mai 2022.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Lire aussi ...

« À Port-au-Prince, en Haïti, lorsque les exactions diminuent dans un quartier, elles augmentent ailleurs »

7 septembre 2026

Alors qu’un nouveau massacre a été commis, dans la nuit du 23 au 24 août, en périphérie de la capitale haïtienne, le chercheur Frédéric Thomas (Haïti. Briser le piège colonial) revient, dans une tribune au Monde, sur la prise de pouvoir des bandes armées, tout en s’interrogeant sur la stratégie (…)

Inde : quand la jeunesse ébranle le pouvoir

2 septembre 2026

En quelques semaines, la jeunesse indienne a réussi à ébranler le pouvoir de Narendra Modi. Une mobilisation qui, en dépassant les clivages habituels, ouvre une brèche dans un système qui semblait verrouillé. Reste à voir si cet élan se transformera en force politique durable. Qui l’aurait cru (…)

Nicaragua : l’ultime raidissement du régime ?

1er septembre 2026

Dans cette « carte blanche » publiée par Le Soir, Bernard Duterme (CETRI), auteur de Toujours sandiniste, le Nicaragua ? (Bruxelles, Couleur Livres) et de Amérique latine : les nouveaux conflits (Paris, Syllepse), tente de décrypter le nouveau verrouillage dictatorial du régime de Daniel Ortega (…)

Le message des cafards de l’Inde à la gauche

31 août 2026

Dans l’après-midi du 25 juillet 2026, Dharmendra Pradhan [ministre de l’Éducation depuis juillet 2021, NDT] a publié sa lettre de démission sur X. Quelques heures plus tard, après un troisième cycle de négociations avec les ministres de l’Union J. P. Nadda et Jitendra Singh, les porte-parole du (…)

En plein virage latino vers l’extrême droite, le Brésil hésite entre Lula et Flavio Bolsonaro

27 août 2026

Dans deux mois, les Brésiliens éliront leur prochain président, et le fils de Jair Bolsonaro est en bonne position face à Lula. Le Brésil rejoindra-t-il les autres nations latinos qui, du Chili à la Colombie, du Pérou à l’Argentine, sont passées dans le camp de l’ultradroite ? Un article de (…)

Comment les États-Unis apposent une « logique transactionnelle » à l’aide sanitaire en Afrique

25 août 2026

Des accords bilatéraux avec une vingtaine de pays africains ont déjà été signés, renforçant l’influence américaine dans la région. Un article de Nathan Scheirlinckx (La Libre Belgique) provenant d’un entretien avec Aurélie Leroy (CETRI). Depuis que Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche, (…)

Un nouveau cycle de soulèvements populaires ?

13 août 2026

L’éditorial de l’ouvrage collectif « Gen Z. Nouveau cycle des soulèvements populaires ? » Entre discrédit des classes dirigeantes, inégalités croissantes et horizons sociaux bloqués, une nouvelle vague de révoltes traverse le Sud. Sous l’étiquette Gen Z, elle exprime moins une identité (…)

Sri Lanka : un nouveau contrat social ?

13 août 2026

La crise de 2022 a donné naissance à l’Aragalaya, la plus importante mobilisation populaire de l’histoire récente du pays. En contestant les politiques économiques et la légitimité des élites dirigeantes, le mouvement a fait émerger l’idée d’un nouveau contrat social. Sans être révolutionnaire, (…)

Sri Lanka : l’Aragalaya au prisme du féminisme de gauche

13 août 2026

L’Aragalaya (« la lutte ») de 2022 au Sri Lanka n’a pas seulement contesté le pouvoir de la famille Rajapaksa. Le mouvement a aussi ouvert un espace inédit aux luttes féministes. Des ouvrières des zones franches aux victimes du microcrédit, des militantes articulent désormais critique de (…)

Bangladesh : l’exclusion post-soulèvement des femmes

13 août 2026

De la rue aux urnes, les femmes bangladaises ont disparu. Actrices centrales du soulèvement de 2024, elles sont marginalisées dans la transition. Ce paradoxe s’explique moins par un échec de mobilisation que par un « cycle de réversion » : après la crise, les réseaux de pouvoir patriarcaux et (…)

Indonésie : manifestations de masse contre le monde politique

13 août 2026

Les manifestations antigouvernementales d’août 2025 ont marqué l’essor d’une sous-culture de la protestation de rue, faisant écho à l’activisme anti-Suharto des années 1990. Deux mondes se font à nouveau face. En s’attaquant aux formes de clientélisme politique consolidées depuis la Reformasi, (…)

Philippines : un pays au bord de l’insurrection ?

13 août 2026

Face à l’autoritarisme, à la corruption et aux ravages du néolibéralisme, une génération de jeunes Philippin·es issue des classes populaires est descendue dans la rue. Leur colère révèle les fractures profondes d’un pays où l’État a longtemps sacrifié les plus vulnérables, jusqu’à rendre (…)