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Gauche radicale, médias et discours critique en Amérique latine

Une lutte médiatique envers la gauche dite radicale de Chavez, Correa et Morales a cours en Amérique Latine. D’un côté, la gauche dite radicale est accablée de tous les maux, de l’autre, celle-ci se défend en vantant les bienfaits de ses propres mesures. Où sont les racines des dangers que comporte l’avènement de la gauche dite radicale ? Pourquoi une telle violence des propos ?

On peut dire sans craindre de se tromper que la droite latino-américaine est étroitement liée à une oligarchie elle-même héritière du système colonial espagnol. Elle représente, en quelque sorte, les intérêts d’une caste dominante qui, durant près de deux siècles, a dirigé les destinées des différents pays de cette partie du monde. Parmi les implications idéologiques de ce lien, il y a une promesse d’ordre économique : celle du progrès, qui au fil du temps s’est transformée en promesse de développement. Dans les années quatre-vingt et nonante du siècle passé, cette promesse prit la forme de politiques néolibérales, dont l’application fut particulièrement orthodoxe.

C’est en réaction aux conséquences sociales et économiques des mesures de privatisation et de rétrécissement de l’État — précarisation massive, montée des inégalités, insécurité du travail — qu’une nouvelle gauche, dite radicale, a fait son apparition dans les sphères du pouvoir pendant la première décennie du 21e siècle. Nous faisons bien sûr référence ici aux gouvernements d’Hugo Chávez/Rafael Maduro [1], de Rafael Correa et d’Evo Morales. Cette gauche ne s’est pas limitée à proposer un nouveau modèle économique. Elle était aussi et surtout porteuse d’une volonté de redéfinition de l’État dans son ensemble.

Cette remise en cause du rôle hégémonique des oligarchies latino-américaines, au-delà de l’opposition au néolibéralisme, lui a valu d’essuyer des critiques d’une grande virulence. À telle enseigne que les échanges entre partisans et opposants à ces nouveaux régimes évoquent une situation de guerre idéologique. Une représentation confortée par la violence des propos, le recours à des arguments exclusivement à charge et dans le camp d’en face, l’idéalisation sans nuance d’un gouvernement qui aurait trouvé « la voie ».

Consolidation et crise de l’oligarchie latino-américaine

En Amérique latine, l’indépendance vis-à-vis de l’Espagne a été une conquête des criollos (ces Espagnols nés en Amérique) à partir du premier quart du 19e siècle. Du point de vue des indiens, l’avènement de la république a cependant représenté une forme de néocolonialisme. Plus largement, pour les secteurs populaires (en général métissés), il a été synonyme d’instauration d’un pouvoir oligarchique qui les a largement maintenus dans une situation d’exclusion politique. L’historiographie officielle a longtemps mis l’accent sur les luttes de type intraoligarchiques — luttes entre personnes et factions de cette caste blanche et « criolla » héritière de l’Espagne — et minimisé les agissements des secteurs populaires et des indiens.

Vers le début du 20e siècle, cette partie du monde voit les gouvernements d’exclusion du peuple et des indiens ébranlés par des pressions populaires qui enclenchent des processus d’ouverture (révolution mexicaine de 1910). Cela dit, ce mouvement vers un nouveau partage du pouvoir oligarchique sera très graduel et inachevé. Avec le temps, l’oligarchie s’est progressivement incarnée dans les droites au sein des systèmes politiques latino-américains. Elle a donc été obligée de développer un discours hégémonique, « convaincant », à mesure que les secteurs populaires s’introduisaient dans l’espace public. Elle a promis tour à tour le progrès, la modernisation, le développement et même une meilleure redistribution des richesses.

Historiquement, les luttes sociales dans les différents pays d’Amérique latine ont donc petit à petit poussé les oligarchies à gouverner dans un cadre plus démocratique. La droite se trouve depuis lors dans une situation de quête permanente de représentation du peuple, sans pour autant avoir de véritables liens avec lui, et encore moins avec les indiens [2]. D’où l’émergence de gouvernements à base populaire plus large, de Irigoyen à Peron en Argentine, de Villarroel à Paz Estenssoro en Bolivie ou de Portales à la Concertation, en passant par Clotario Blest, au Chili. Mais répondre en même temps aux intérêts de la minorité au pouvoir (qui est souvent aussi la minorité ethnique) et trouver le ton pour consolider un discours hégémonique est une vraie gageure.

C’est là que la notion de discours hégémonique prend tout son sens, en ce que les objectifs de la droite, qui en général défend les intérêts de petits groupes dominants, doivent être présentés comme les objectifs de la « nation ». L’oligarchie se doit donc non seulement d’être porteuse des clés de la réussite pour l’ensemble du peuple (et bien sûr d’elle-même), mais aussi de tisser des liens avec celui-ci (y compris sa composante autochtone) si elle veut continuer à avoir de l’influence sur la scène politique. Or lorsque le peuple veut parler de sa propre voix, la remise en question de ce discours volontariste déclenche une lutte idéologique.

Le rôle de la presse

L’espace médiatique est désormais l’espace d’expression privilégié de la lutte idéologique : devant la montée d’une certaine gauche, qualifiée de « radicale », il s’agit pour la droite de convaincre les populations des méfaits et dangers potentiels qu’entraîne la montée de gouvernements progressistes. Ce rôle de « dernier rempart » de la presse est accentué par le fait que la droite latino-américaine (Argentine, Bolivie ou Brésil) manque en ce moment de figures politiques d’envergure.

Il s’agit de marteler quotidiennement l’idée que l’accès de la gauche au pouvoir a plongé le pays dans un scénario catastrophe. Tous les arguments au service de cette narration sont employés : demi-vérités, rumeurs, propos ouvertement mensongers, insinuations racistes (la Bolivie ne s’est dotée d’une loi antiraciste qu’en 2010). Une partie de la population, surtout urbaine, est historiquement sensible à ce type de discours.

La prise de contrôle graduelle de l’État par les nouveaux pouvoirs de gauche et la remise en question subséquente de l’espace politique établi par l’oligarchie poussent même la presse de droite à crier à la dictature, voire à appeler à la désobéissance sociale. Cette situation enclenche une dynamique de surenchère, chaque camp diabolisant l’adversaire et vantant ses propres mérites.

Vers une typologie des critiques

L’observateur lambda des médias des pays de la gauche dite radicale sera frappé par la virulence des propos et la nature partisane de la presse, les arguments étant systématiquement hostiles à un pouvoir « autoritaire » ou, au contraire, favorable à un gouvernement « du changement ». Nous proposons à présent une ébauche de catégorisation des discours critiques à l’encontre des gauches gouvernementales, dite radicales, en Amérique latine. Il ne s’agira pas ici de rentrer dans des considérations quant aux intentions ou à la justesse de ces critiques, mais de mettre à plat certains des arguments qui alimentent l’offensive idéologique des secteurs de droite. [3]

1. Les présidents de la gauche dite radicale sont populistes et incompétents

2. Ils sont en quête d’accaparement du pouvoir

3. Il s’agit de présidents en provenance de l’extrême gauche et/ou d’une position indigéniste dangereuse

4. Ils se contredisent, lorsqu’en même temps ils parlent de développement local et durable et ils acceptent des mégaprojets dangereux pour la nature et les populations.

Deux caractéristiques complémentaires sont généralement associées aux représentants de la dénommée gauche radicale — Hugo Chavez, Evo Morales et Rafael Correa. Ces derniers sont à la fois présentés comme des populistes (ou néopopulistes) agitant des promesses non tenables et dans un registre plus anecdotique, des personnages peu sérieux, voire facétieux. On s’efforcera de démontrer leur incompétence en soulignant leur manque de formation générale, leur méconnaissance des formalités, leurs bourdes diplomatiques ou linguistiques, voire leur côté indien pour le cas de la Bolivie.

On essaye d’autre part de situer ces gouvernements dans une logique d’accaparement du pouvoir. En quête de contrôle monopolistique des institutions dans le but de s’y enraciner, renforcés par un climat hostile à toute forme de dissension, ces présidents seraient dangereux pour les libertés individuelles. Une posture qui par ailleurs entre en contradiction avec leurs propres engagements de dévolution du pouvoir au peuple.

Ils ne peuvent qu’échouer, car ils représentent tous les dangers de l’extrême gauche, dans la mesure où ils se trouveraient dans un positionnement politique qui trompe sciemment le peuple avec des promesses intenables. La gauche radicale constituerait un danger pour les intérêts économiques privés. La gauche d’Evo Morales, de Hugo Chavez et de Rafael Correa ne peut donc que mener ces pays à l’échec économique, d’autan plus qu’ils suivraient le diktat cubain.

En tant qu’autocrates non crédibles, ils tombent également dans la contradiction en ce qui concerne des modèles de développement : promotion du communautaire et du local sur le plan discursif, mise en place de mégaprojets dans la réalité. Contradiction inhérente aux deux politiques économiques. Les critiques sur la gouvernance responsable et le lien aux intérêts privés du pays et de l’étranger s’ajoutent aux dangers d’une possible fuite des investissements et des capitaux

Gauche et violence politique

Pour mettre en œuvre son plan, cette gauche émergente qui situe son discours idéologique autour de la question « à qui profite l’État ? », bouscule d’une part un certain modus vivendi et de l’autre des intérêts qui n’ont pas pour habitude d’être inquiétés. On peut dire donc que c’est la structure de l’État qui est remise en cause. Menacée dans ses privilèges, la droite latino-américaine va donc se défendre sur tous les terrains possibles.

Dans la lutte idéologique, il est clair que les groupes déplacés par la gauche essayent de remettre en cause la légitimité des nouveaux gouvernements. Or, contester la légitimité d’un parti politique et par là d’une certaine gauche va au-delà de la confrontation politique en temps normal. Si toutes les critiques, même de droite, ne cultivent pas nécessairement ce projet, on pressent dans l’ensemble une volonté politique claire d’écarter purement et simplement les intrus des sphères du pouvoir. Dans cette confrontation de discours et de groupes représentant des intérêts différents, la presse joue un rôle important.

Le terrain médiatique devient en ce sens un espace de luttes politiques. C’est en quelque sorte comme si la révolution qu’implique dans le système politique d’un pays l’entrée d’une gauche radicale devait inévitablement donner lieu à l’expression d’une certaine forme de violence. En effet, l’ascension de cette gauche est en soit une forme de violence, aussi bien pour le système politique, qui est bousculé, que pour le tissu social qui d’un côté soutien le changement et de l’autre le combat.

Une escalade discursive se joue entre opposition et gouvernement par médias interposés, notamment autour de la qualification des politiques économiques suivies. La presse dominante, majoritairement de droite, dénonce et ridiculise. Les gouvernements contre-attaquent en essayant parfois de limiter le domaine d’action de la presse, ce qui produit en retour une posture victimaire de celle-ci, souvent relayée par la presse internationale.

De prime abord, c’est la rage redistributive et la remise en cause du libéralisme par la gauche radicale qui pose problème à la droite. Mais à y regarder de plus près nous serions en présence d’une remise en cause du projet hégémonique des groupes de pouvoir oligarchiques.
Cette radicalité est indissociable du fait que les nouveaux acteurs proviennent des marges du système, s’incrustent dans le débat politique en tant qu’autres et prônent un bouleversement du cadre, une refonte des institutions nationales par le biais d’assemblées constitutionnelles. C’est probablement là qu’il faut chercher les racines de la virulence des attaques dont la gauche radicale fait l’objet.

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Notes

[1Cette analyse a été conçue juste avant la mort de Chavez. Maduro, son successeur s’inscrit dans la continuité du gouvernement Chavez.

[2Dans certains pays comme la Bolivie, où la population indienne est importante, le clivage ethnique s’est traduit en apartheid de fait, tandis qu’au Chili et en Argentine des tueries d’indiens ont été organisées.

[3Si les critiques proviennent généralement des milieux de droite et visent à déstabiliser le gouvernement, il existe aussi des critiques en provenance de la gauche, qui peuvent d’ailleurs avoir des points communs avec les discours conservateurs en ce qu’ils manquent régulièrement de nuance.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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