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Frappes en territoire yéménite : quand un certain récit médiatique ampute la complexité

Des représentations médiatiques simplistes des Houthis yéménites comme suppôts de l’Iran ont légitimé les narratifs officiels ayant justifié les frappes états-uniennes en territoire yéménite. Or non seulement cette rébellion a d’abord été un mouvement populaire contre la marginalisation d’une partie de la société du Nord-Yémen, mais l’examen du droit international et les positions des Nations unies montrent que ces frappes n’ont pas de réel fondement juridique.

Alors que la guerre fait rage en Palestine, opposant d’un côté les forces israéliennes, soutenues politiquement et militairement par les Américains, et de l’autre le Hamas, soutenu par « l’axe de la résistance » [1] dirigé par l’Iran, l’échiquier politique international et les rapports de force structurants tels qu’on les connaissait se trouvent reconfigurés. Les dynamiques politiques « bipolarisantes » que l’on croyait disparues avec la fin de la Guerre froide ont resurgi et influencent une série de conflits périphériques, communément désignés sous le terme de « small wars », dans les régions avoisinantes de la mer Rouge. Ces dernières diffèrent des guerres dites conventionnelles dans le sens où elles sont décentralisées par rapport au « conflit central » et entretenues par des capitaux privés, notamment nourris par les trafics d’armes et de drogues. Le Liban, l’Irak, la Syrie et le Yémen sont désormais le théâtre de conflits aux configurations changeantes, partageant deux éléments communs. D’une part, l’ennemi commun de ces groupes armés est Israël, soutenu économiquement par les États occidentaux, d’autre part, ils possèdent tous un allié de taille, l’Iran. Cette nouvelle configuration géopolitique au Moyen-Orient replace le Yémen au cœur de l’actualité mondiale.

En réaction à la crise humanitaire à Gaza et en soutien au Hamas dans sa lutte contre les attaques israéliennes, les rebelles houthis du Yémen ont décidé de contrebalancer le rapport de force international favorable à Israël, en attaquant les navires marchands au sortir de la mer Rouge, en vue de perturber l’économie israélienne et celle de ses alliés en entravant le commerce maritime avec Israël dans la mer Rouge. En réaction, une coalition internationale dirigée par les États-Unis a lancé l’opération « Gardien de la Prospérité », pour protéger les navires commerciaux et contrer la menace géostratégique posée par « l’axe de la résistance » dans les régions du Golfe. Mais les forces américaines et britanniques, initialement cantonnées à la protection du trafic maritime à l’embouchure de la mer Rouge, ont lancé des frappes contre des Houthis en territoire yéménite, provoquant ainsi une escalade de la violence. Les États-Unis ont justifié leurs actions en désignant unilatéralement les Houthis au début de l’année 2024 comme un « groupe terroriste mondial spécialement désigné » posant un risque important pour la sécurité des citoyens américains ou la sécurité nationale des États-Unis, ainsi que pour leur politique étrangère et leur économie.

Mais qui sont les Houthis ? D’où viennent-ils et quels sont leurs objectifs ? Représentent-ils véritablement une menace pour les États-Unis ? L’inclusion des Houthis sur la liste des entités terroristes ainsi que le soutien militaire que leur apporte le régime iranien légitiment-ils le recours à la force contre l’intégrité territoriale d’un État, une notion fondamentale du droit international ?

Les Houthis, de mouvement populaire à acteur d’une guerre civile

Depuis qu’il a éveillé l’intérêt des médias internationaux en 2014, le conflit houthi est interprété au prisme de la guerre par procuration entre l’Iran et l’Arabie saoudite et de la rivalité entre musulmans sunnites et chiites. Ces facteurs de conflit régionaux ne sont pas négligeables, mais la focalisation sur ceux-ci a surtout servi à réduire le phénomène à une expression médiatiquement accrocheuse. Pour comprendre la mobilisation houthie, il faut revenir sur les circonstances de sa naissance dans le nord du Yémen. Jusqu’à la révolution républicaine de 1962, un royaume (imamat) zaydiste [2] dirigeait les zones rurales du nord du pays dans le cadre d’une coexistence conflictuelle avec des confédérations tribales dont les chefs s’impliquaient dans les affaires politiques, judiciaires, économiques et culturelles. L’imamat se distinguait du sud du pays par la coexistence d’un droit coutumier tribal et de la charia, mais aussi par l’absence d’un système judiciaire étatique. La proclamation de la République arabe du Yémen (également appelée Yémen du Nord ou Nord-Yémen) en 1962 entraîna des transformations sociales, politiques et économiques qui impactèrent en profondeur le système tribal.

Bien que les promoteurs de la république eussent promis au peuple yéménite l’abolition des inégalités sociales et des privilèges liés à la naissance, le nouvel ordre républicain du nord du Yémen, plutôt que de favoriser la construction de l’État, le développement et l’investissement, reposa principalement sur le clientélisme politique et économique des élites tribales. Ces pratiques accentuèrent l’inégalité dans la distribution des ressources économiques et dans la participation politique, au détriment de certaines franges de la population, notamment parmi les zaydites. Pour diffuser le républicanisme et introduire le pouvoir étatique dans des régions où il en était auparavant absent, l’État républicain opta pour une homogénéisation politique des élites qui bouscula les hiérarchies traditionnelles, ainsi que pour une confessionnalisation du jeu politique en assignant des nouvelles élites sunnites républicaines à des postes clés anciennement occupés par des notables de confession zaydite. [3] Cette « sunnisation » des élites a généré une réelle stigmatisation des populations tribales zaydites, qui se sont senties de plus en plus aliénées et marginalisées par le nouveau pouvoir étatique.

Progressivement, de nombreux Zaydis ont commencé à reprocher à l’État républicain de soutenir une politique pro-occidentale portant atteinte à la doctrine zaydite, historiquement prédominante dans la région. Ce mécontentement a culminé dans les années 1980 avec l’émergence progressive d’un mouvement de résistance initié par Husayn Al-Hûthi, un leader religieux zaydite éminent, qui donnera son nom à la rébellion. À ses débuts donc, le mouvement Houthi mettait en évidence les profondes injustices sociales, politiques et économiques découlant de décennies de négligence et de marginalisation de la part du gouvernement yéménite dans le nord du pays. L’instauration du pluralisme politique à l’orée des années 1990, à la faveur de l’unification des Yémen du Nord et du Sud, entraîna la cristallisation de cette expression politico-religieuse zaydite marginalisée, auparavant dormante, des anciens vaincus de la révolution républicaine de 1962.

Face à l’affermissement du mouvement houthi et à l’effritement de sa propre légitimité populaire, le président Ali Abdallah Saleh lança à partir de 2004 plusieurs campagnes de propagande visant à discréditer les Houthis. Ceux-ci furent systématiquement dépeints comme un groupe rebelle soutenu par l’Iran, cherchant à diffuser le chiisme par la violence et à rompre l’unité républicainedurement acquise. La répressionprit progressivement un tour militaire, avec le bombardement des forces houthies, pourtant légèrement armées. La capture d’Husayn al-Hûthi en septembre 2004 et sa mise à mort ne firent que galvaniser ses partisans. La résistance des rebelles amena Saleh à intensifier sa réponse militaire et à solliciter l’aide de tribus rivales des Houthis. Ce faisant, le gouvernement yéménite exacerba les tensions intertribales latentes, autrefois régulées par les systèmes traditionnels de médiation tribale à l’échelle locale. Ce développement, complexifia les dynamiques du conflit et provoqua l’émergence de plusieurs petits conflits entremêlés au sein d’une confrontation plus globale entre les Houthis d’un côté et le gouvernement de l’autre.

Les horreurs et les atrocités commises par le gouvernement à l’encontre des civils yéménites, qui consistèrent en des séries de bombardements intensifs sur des infrastructures civiles telles que les écoles, les réservoirs d’eau et les maisons de soins, ont mis en danger l’ensemble de la population des régions ciblées. Cela a initié un cercle vicieux de violence et de recrutement parmi les tribus du nord du Yémen en faveur des Houthis. Gagnant ainsi la sympathie de ceux qui souffraient, le mouvement Houthi n’a donc cessé de croître en taille et en capacité de combat, renforçant leurs positions militaires dans la région au point de s’emparer de Saana, la capitale, au cours de l’année 2014.

Parallèlement, le président Saleh instrumentalisa les revendications des leaders houthis ainsi que certains épisodes malheureux, comme l’expulsion des Juifs de la ville d’al-Salim en 2007, pour s’attirer un soutien international. Le cadrage du mouvement rebelle en tant que mouvement terroriste par le gouvernement yéménite a servi de justification pour impliquer militairement des puissances étrangères, à commencer par la coalition de pays arabes emmenée par l’Arabie saoudite dans le cadre de l’opération visant à rétablir le président renversé par l’insurrection. La campagne de bombardements de cette coalition entre 2015 et 2020 s’est traduite par des destructions à grande échelle et la pire crise humanitaire dans le monde.

En résumé, la naissance du mouvement Houthi s’explique d’abord par l’opposition populaire massive à l’ascension au pouvoir des élites républicaines, stratégiquement promues par un gouvernement en quête de contrôle dans une région historiquement et politiquement dominée par un système tribal zaydite. Leur consolidation, multiplication et radicalisation s’expliquent ensuite par la violence exacerbée des mesures répressives gouvernementales visant à écraser la rébellion, suscitant ainsi un profond ressentiment populaire qui a conduit des milliers de civils à rejoindre les rangs des Houthis.

Des bombardements licites ?

La Grande-Bretagne et les États-Unis invoquent la légitime défense pour justifier les bombardements en territoire yéménite, assurant que ceux-ci sont conformes au droit international. Qu’en est-il dans la réalité ? Recours à la force ? Légitime défense préventive ? Actes d’agression ? Contremesures disproportionnées ? Les bombardements états-uniens et britanniques posent la question de la licéité de ces actes en droit international. Ces puissances occidentales ont-elles violé des notions juridiques fondamentales en bombardant des positions houthies en territoire yéménite, afin de protéger leurs intérêts économiques en mer Rouge, ou ont-elles simplement exercé leur droit à la légitime défense en dehors de leur territoire national ?

De prime abord, une lecture du cadre juridique international du recours à la force permet difficilement d’étendre le domaine d’application du recours à la force pour la légitime défense à des considérations économiques. Il semble d’autant plus difficile de conclure une telle licéité pour la simple raison que la légitime défense doit se faire en réaction à une attaque armée ou attaque armée imminente qui a mis ou mettrait en péril l’intégrité territoriale de l’État « menacé » (dans notre cas, les États-Unis et le Royaume-Uni). Or, ces bombardements prennent place à plus de 11 000 km du territoire américain et 5 200 km du sol britannique. Pourquoi dès lors recourir à la justification de la légitime défense ?

Il est fréquent que les interventions armées américaines soient légitimées par d’autres motifs que le droit international, tels que les impératifs moraux mais aussi les enjeux économiques. Dans plusieurs cas, les Américains ont avancé l’argument selon lequel une agression économique serait assimilée à une agression au sens de l’article 3 de la résolution 33/14 de l’Assemblée générale des Nations unies, autorisant ainsi l’État victime à riposter. Sur base de la théorie du « unwilling or unable » selon laquelle une intervention pouvait être menée sur le territoire étranger en raison du manque de volonté ou de capacité de celui-ci à mettre fin au conflit, les Américains ont agi officiellement au nom de la légitime défense dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Des bombardements aériens ont ainsi été menés en Libye en 1986, au Soudan et en Afghanistan en 1998, ainsi que contre les Houthis en 2023. Dans tous ces précédents, l’argument de légitime défense invoqué par les États-Unis en réaction à une agression économique n’a pas été reconnu par d’autres États, ni par l’Assemblé générale des Nations unies.

En effet, la légitimité d’une intervention en légitime défense sur le territoire d’un État tiers, au sens de l’article 51 de la Charte des Nations unies, suppose qu’un acte d’agression armée préalable puisse être imputé à cet État. Les attaques perpétrées par des groupes privés, en particulier dans le contexte de « la guerre contre le terrorisme », ne suffisent pas en soi à justifier une riposte sur le territoire d’un autre État sans démontrer son implication. [4]

Si la légitime défense n’est pas applicable, il incombe au Conseil de sécurité de justifier le recours à la force en vertu d’une résolution « contraignante », prise sous les dispositions du chapitre 7 de la Charte des Nations unies. Saisi de la question, le Conseil de sécurité a exigé le 10 janvier 2024, « que les Houthis mettent fin immédiatement aux attaques qui entravent le commerce international et portent atteinte aux droits et libertés de navigation  ». Néanmoins, rappelant ses précédentes résolutions concernant la situation au Yémen, le Conseil de sécurité a appelé « à la prudence et à la retenue afin de prévenir une nouvelle détérioration de la situation en mer Rouge et dans la région » et a invité « les parties à redoubler d’efforts diplomatiques à cette fin, notamment en continuant à favoriser le dialogue et le processus de paix du Yémen sous les auspices des Nations unies ». Ce rejet clair de l’application du chapitre 7, qui permettrait l’utilisation de la force en cas de menace contre la paix et la sécurité internationale, témoigne sans équivoque de la position des Nations unies sur la question. On peut en déduire que les représailles anglo-américaines sur le territoire yéménite sont justifiées et réalisées sur base de considérations politiques, voire géopolitiques, plutôt que sur base de considérations purement juridiques.

Le rôle problématique de certaines représentations médiatiques

Les Houthis constituent donc d’abord un mouvement de protestation, né d’une marginalisation politique et religieuse, en butte avec un gouvernement autoritaire. Cette description s’éloigne de l’image caricaturale véhiculée par certains médias occidentaux. Ces derniers ont en effet tendance à adhérer aux récits anti-iraniens simpliste et à présenter le mouvement rebelle comme terroriste, alors qu’aucune preuve tangible d’intervention iranienne n’a pu être établie avant l’implication militaire saoudienne dans le conflit (2011). [5] La coopération plus active depuis 2014, lorsque les rebelles sont devenus l’autorité de facto dans les provinces du nord, ne signifie pas que les Houthis sont devenus des « proxies » de Téhéran

Pourtant, une grande partie de l’analyse étrangère et internationale du conflit houthi continue de se baser sur le postulat selon lequel le Yémen est impliqué depuis 2004 dans un conflit par procuration entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Adossé au récit de la guerre contre le terrorisme, ce double narratif occulte les racines beaucoup plus profondes du conflit, principalement ancrées dans les politiques de patronage de l’État yéménite et la répression gouvernementale contre sa population, notamment dans les régions du nord du pays. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont qualifié les Houthis de terroristes pour justifier leurs actions militaires, tant en mer Rouge que sur le territoire yéménite. Cette désignation a été cruciale pour deux raisons : d’abord pour inciter l’Arabie saoudite à intervenir et mobiliser des fonds destinés à la lutte contre le terrorisme au Yémen afin de réprimer le mouvement houthi ; ensuite pour légitimer auprès du Conseil de sécurité et de la population occidentale les bombardements menés par les États-Unis et le Royaume-Uni sur le territoire yéménite.

La tendance journalistique à souligner dans les gros titres le soutien massif apporté par l’Iran aux Houthis « terroristes » a contribué à donner du crédit à ces discours de justification. Les médias comme CNN ou Le Monde semblent souscrire aux récits anti-iraniens diffusés par les États-Unis, exagérant fréquemment le rôle de l’Iran dans les actions des Houthis au Yémen. Bien que des munitions, des missiles et des composants explosifs saisis au large du golfe d’Oman soient de fabrication iranienne, peut-on réellement étayer une implication militaire active de l’Iran en mer Rouge ? Cette interrogation est d’autant plus pertinente lorsque l’on considère que, sur la période 2017-2021, les États-Unis ont représenté 39% des ventes d’armes mondiales selon Amnesty International, ce qui soulève des questions quant à leur rôle potentiel dans les conflits armés de ces pays.

Cette tendance à adopter des raccourcis médiatiques alimente et renforce les narratifs qui servent de justification aux interventions militaires, occultant la complexité enracinée dans l’histoire de la situation politico-militaire yéménite. Plusieurs médias ont contribué à modeler la perception du mouvement rebelle houthi de manière fonctionnelle avec l’interventionnisme occidental ancré dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ». Ce narratif vient une fois de plus renforcer l’idée que la fin justifie les moyens, reléguant les obligations juridiques internationales au second plan. Cette tendance, qui a gagné du terrain parmi les États membres des Nations unies, devrait être combattue, non seulement pour faire droit à la complexité des situations locales, mais en ce qu’elle affaiblit les mécanismes de gouvernance mondiale et le rôle catalyseur qui devrait être celui des Nations unies dans la gestion des conflits à l’échelle mondiale.

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Notes

[1Composé de l’Iran et d’un réseau international de milices chiites libanaises, syriennes, yéménites et irakiennes, « l’axe de la résistance » pratique une politique de défense offensive, afin de harceler ses principaux adversaires que sont Israël et les USA.

[2Le zaydisme est une doctrine du chiisme islamique présente dans le nord du Yémen depuis la fin du 9e siècle. Ses adeptes ont des croyances et des pratiques légèrement différentes des autres branches du chiisme, la principale caractéristique de l’enseignement zaydite résidant dans son insistance sur une gouvernance par le biais des Sayyid (les lords), que ce soit dans les affaires religieuses, politiques ou séculières.

[3Samy Dorlian (2012), « 3. L’enjeu identitaire de la guerre de Sa’dah : « confessionnalisation », stigmatisation, recompositions », in Laurent Bonnefoy (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, Paris, Karthala.

[4Olivier Corten (2014), Le droit contre la
guerre
, Paris, Pedrone.

[5Brandt, M. (2017). Tribes and politics in Yemen : A History of the Houthi conflict. Oxford University Press)


Dietrich Klose
Houthi military parade at Sanaa, Sep. 21, 2022
@Flickr