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France-Haïti 1825-2025 : une reconnaissance partielle et partiale

A l’occasion du bicentenaire de la rançon imposée par la France à Haïti, Emmanuel Macron a annoncé la mise en place d’une commission d’historiens. Il n’est cependant pas question de réparation dans cette démarche qui semble empêtrée d’une vision impérialiste.

La tribune de Frédéric Thomas dans Libération.

Le 17 avril 1825, Charles X, « ordonne » à Haïti de payer une indemnité de 150 millions de francs pour « dédommager les anciens colons ». En échange, la France « concède » l’indépendance à son ancienne colonie. Celle-ci s’était pourtant libérée seule, à travers une longue guerre de libération, vingt-et-un an plus tôt, en 1804. Mais, dans le contexte colonial et esclavagiste du 19ème siècle, Haïti est à la fois une monstruosité et une menace : aucune nation civilisée n’est prête à reconnaître cet État né d’une révolution victorieuse d’esclaves noirs.

Deux cents ans plus tard, le 17 avril 2025, par un communiqué, le président Emmanuel Macron revient sur cette histoire. Côté face, une prise de parole au sommet de l’État afin de « regarder cette Histoire en face » et de « refuser l’oubli et l’effacement ». L’annonce également de la mise en place d’une commission mixte franco-haïtienne d’historiens, coprésidée par Gusti-Klara Gaillard Pourchet, historienne haïtienne dont les travaux ont largement contribué à éclairer cet événement. Côté pile, l’absence de demande de pardon, sans référence aucune aux termes de « réparation » et de « restitution », ainsi qu’une méthode biaisée qui reste empêtrée dans une vision impériale.

Le rapport à l’histoire

Présenter la révolution haïtienne comme « fidèle à l’esprit » et « en harmonie avec les idéaux de la Révolution française » est quelque peu réducteur ; elle incarne aussi et surtout sa ligne de crête, ses contradictions et son point de bifurcation. De plus, le style ampoulé du communiqué de l’Élysée charrie des ambiguïtés et entretient la confusion. La « force injuste » à laquelle Haïti a été confronté, ce n’est pas celle de « l’Histoire », mais bien celle plus circonscrite de l’État français.

Par ailleurs, l’institution d’une commission pour « explorer deux siècles d’histoire, y compris l’impact de l’indemnité de 1825 sur Haïti » risque de constituer un leurre. D’autant plus si on la lie aux propos d’un conseiller du chef de l’État qui donnait pour objectif à cette commission d’apporter des conclusions «  historiquement incontestables ». Cela revient à passer sous silence les travaux des historiens et historiennes, haïtiens notamment, et à entretenir l’idée d’événements méconnus, de zones d’ombre et de points de dissension alors même qu’il existe un large consensus historique sur les faits. En fin de compte, ce qui demande à être exploré, c’est le calcul sur le montant des indemnités, les conditions et les modalités d’une réparation et l’amnésie entretenue en France sur cette histoire.

En réalité, le point de départ est erroné, la méthode tronquée. Plutôt que d’instituer une commission mixte d’historiens, il aurait fallu commencer par reconnaître l’injustice et demander pardon, car c’est ce pardon et cette reconnaissance qui ouvrent l’espace d’un véritable dialogue d’égal à égal et la possibilité d’une réparation. Dans la logique d’une justice restaurative dont participe la réparation, il est absurde de croire que c’est à l’agresseur que revient l’initiative et le choix de la méthodologie, du rythme et des conditions du processus. On en est encore à la France qui « ordonne  » et « concède  ».

Le rapport au présent

La réparation se conjugue au présent. Le moment 1825 ne constitue pas un épisode lointain, mais un pli de l’histoire qui est demeuré, qui n’a pas été défait ; l’injustice se poursuit aujourd’hui. De la sorte, le travail mémoriel doit aussi être un travail politique. Le regard sur les responsabilités passées doit dès lors aussi embrasser les responsabilités actuelles de la France – et plus largement de la communauté internationale – dans la crise haïtienne. La rançon imposée par l’État français n’a pas seulement enfermé Haïti dans un cycle d’endettement et de crises, elle a aussi et surtout fixé le pays dans une situation néocoloniale de dépendance sur l’échiquier international dont elle n’a pu se défaire jusqu’à présent.

Au cours du vingtième siècle, l’hégémonie de Washington s’est substituée à celle de Paris. Les Haïtiens et Haïtiennes n’ont rien gagné au change. L’ordonnance de Charles X a en quelque sorte normalisé l’ingérence. Les acteurs internationaux continuent à s’arranger avec l’oligarchie haïtienne sur le dos de la population, en négociant la souveraineté populaire et en poursuivant une sorte de gouvernance internationalisée.

La réparation se doit d’être symbolique et matérielle. Elle exige non seulement de revoir l’histoire, de décoloniser le regard, mais aussi et surtout, ici et maintenant, de changer de politique à l’égard d’Haïti afin de renverser la matrice néocoloniale dans laquelle la France a contribué à piéger le pays depuis deux siècles. L’injustice de 1825 continue de se lire en lettres de feu et de sang dans la situation de 2025.

Voir en ligne France-Haïti 1825-2025 : une reconnaissance partielle et partiale

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

L'ancienne esclave affranchie devenue révolutionnaire et officière de l'armée révolutionnaire Sanité Belair (1781-1805) sur un billet de 10 gourdes haïtiennes, en 2004.
L’ancienne esclave affranchie devenue révolutionnaire et officière de l’armée révolutionnaire Sanité Belair (1781-1805) sur un billet de 10 gourdes haïtiennes, en 2004.

(Image : Dr Dobeaucoup CC https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sanit%C3%A9_Belair_2.jpg)

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