Le 25 mars dernier, Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, à une très large majorité et sous les applaudissements, la résolution A/80/L.48 portée par le Ghana au nom de l’Union africaine (UA), qualifiant « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains » de « plus graves crimes contre l’humanité » [1]. Alors que 123 États du Sud ont voté pour (Oman et le Paraguay se sont cependant abstenus [2]), les pays occidentaux (à l’exception de la Serbie qui a voté pour) se sont abstenus. Mais trois pays – les États-Unis, Israël et l’Argentine – ont voté contre. Le texte et le vote de cette résolution dessinent à l’évidence un clivage Nord-Sud. Encore convient-il de situer et d’interroger, au-delà des polémiques et des raccourcis, l’asymétrie des lectures historiques et des façons d’appréhender la question de l’esclavage et son impact aujourd’hui.
Débat intellectuel
Le débat, en Europe, a tendance à se focaliser au niveau intellectuel, autour de l’utilisation d’un superlatif dans la résolution – les « plus graves crimes contre l’humanité » – qui ne serait pas juridiquement pertinent et risquerait d’impliquer une hiérarchie entre les atrocités, voire les mettre en concurrence. C’est l’argument mis en avant par l’Union européenne (UE) – qui a pris soin de préciser qu’elle n’était pas « fondamentalement en désaccord avec le texte » –, ainsi que par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France [3]. Ce dernier pays avait pourtant, dès 2001, reconnu par le biais de la loi qui porte le nom de son autrice, Christiane Taubira, la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
Les auteurs et autrices du texte de la résolution avaient justifié l’emploi de la formule « plus graves crimes contre l’humanité » par l’ampleur, la durée et les conséquences toujours actuelles de la traite et de l’esclavage : plus de douze millions de personnes sur une période de quatre siècles (entre le 15e et le 19e siècles) ont été affectées par ce système dont les effets pèsent encore aujourd’hui sur les sociétés et les populations africaines et afrodescendantes, ainsi que sur les rapports Nord-Sud. Cela fait de la traite transatlantique des esclaves « le système d’exploitation humaine organisée le plus vaste et le plus durable de l’histoire », selon Samuel Okudzeto Ablakwa, le ministre ghanéen des affaires étrangères [4]. Et cela a, d’après les termes de la résolution, « bouleversé et redéfini le monde, marquant le début du système capitaliste racial ».
Mais rien n’y fit. Les pays occidentaux s’abstinrent ou votèrent contre. « Collision des mémoires » [5] ? Manque de reconnaissance de la nature et des effets de l’esclavage [6] ? Certainement. Et nombre d’intellectuel·les et de gouvernements européens de dénoncer les non-dits, contradictions et zones d’ombre d’un texte qui simplifierait l’histoire et ferait l’impasse sur la traite arabo-musulmane. Si la formule « plus graves crimes contre l’humanité » pose en effet un problème [7], c’est aussi la prétention et l’hypocrisie occidentales qui doivent être questionnées. Et démontées.
Prétention et hypocrisie
Investies d’un sentiment de supériorité « naturelle », les autorités politiques et intellectuelles européennes semblent incapables de discuter sur un pied d’égalité avec des représentants et représentantes des pays du Sud. Leurs interventions tendent très vite à prendre la forme d’une triple leçon morale, historique et juridique, charitablement donnée à un public mineur. Ainsi, l’UE a-t-elle regretté le manque d’ouverture de cette résolution « aux commentaires constructifs », à la complexité, au consensus et à l’objectivité ; autant de manques qui se traduisent notamment par une « interprétation sélective et partiale des événements historiques ». C’est donc « contrainte » et « uniquement par profond respect pour le sujet traité et ses complexités » qu’elle s’est abstenue. Tout en rappelant, à l’instar de la France et de la Grande-Bretagne, son engagement sincère et les actions concrètes qu’elle mène aux niveaux nationaux et international.
L’asymétrie qui se met ici en scène entre, d’un côté, l’objectivité, la complexité et le sérieux et, de l’autre, les simplifications et raccourcis entachés d’affects, reproduit une politique de minorisation [8] et institue des inégalités qui ont des racines dans l’histoire coloniale. Le nécessaire ancrage « dans le droit international et dans une approche universelle des droits de l’Homme » que la France entend rappeler pour justifier son abstention en constitue le ciment (idéologique) et la synthèse (faussée).
Dans une tribune précédant le vote, le président du Ghana affirmait que l’initiative de son pays aux Nations unies était « une invitation à une discussion honnête, au dialogue constructif et à l’action collective » [9]. Son ministre des affaires étrangères précisait, lui, que le brouillon de la résolution n’appartenait pas à l’Afrique seule et que « cette cause n’est pas, au fond, une question de race. C’est une question de conscience humaine » : « la blessure infligée ne touche pas seulement ceux qui en ont été victimes, mais aussi le tissu moral de la civilisation elle-même. (…) La conscience dont il est question ici n’est ni noire ni africaine, elle est humaine » [10].
Mais il semble impossible à l’Europe et aux autres pays du Nord de reconnaître la bonne foi de cette initiative. Encore moins qu’elle se fasse au nom de la « conscience humaine » tant elle s’est arrogé le monopole de l’universalisme. Et nombre d’éditorialistes occidentaux de souligner, au contraire, l’instrumentalisation de cette question par des gouvernements africains opportunistes – le représentant des États-Unis a condamné « l’utilisation cynique des torts historiques comme moyen de pression » et une révision de l’histoire « politiquement opportuniste » –, ainsi que le regard biaisé des intellectuel·les du Sud qui occultent la traite orientale.
Que l’esclavage fasse aussi l’objet d’instrumentalisations géopolitiques ne fait guère de doute. Mais pourquoi cela serait-il le seul fait des États du Sud [11] ? Ceux du Nord seraient-ils purs de toute considération intéressée, vierges de tout calcul politique ? De plus, il semble qu’on évoque l’esclavage arabo-musulman non pour intégrer cette dimension, mais bien plutôt pour relativiser la traite transatlantique, voire ne plus en parler. Surtout, réduire cette résolution à une instrumentalisation est une manière commode d’évacuer le problème. Enfin, cette manière de penser trahit un mépris envers les populations du Sud, qui seraient incapables de repérer ces instrumentalisations et de les dénoncer, qui devraient encore et toujours être éclairées par les lumières du Nord [12].
« À quel titre, s’interrogeait Jean-Pierre Olivier de Sardan à propos d’une autre affaire, les dirigeants, autorités, intellectuels et experts occidentaux s’autorisent-ils à donner sans cesse des leçons de morale aux peuples africains, en oubliant les poutres qu’ils ont dans l’œil et en bafouant bien souvent les règles qu’ils veulent imposer aux autres ? » Et de poursuivre : « ce sont cette arrogance, cette suffisance, cette condescendance, cette tartuferie, qui expliquent pour une grande part le rejet de plus en plus prononcé de l’Occident (France en tête) par une très grande partie des opinions publiques africaines » [13].
Ce rejet risque d’être encore accentué avec le vote de cette résolution. Et ce d’autant plus au regard de l’hypocrisie affichée par l’UE. Celle-ci a en effet justifié son abstention au nom de son attachement aux principes du droit international ; principes qu’elle ignore superbement quand il s’agit de Gaza, du Liban et de l’Iran. Ce « deux poids, deux mesures » ainsi que son alignement sur Washington participent non seulement de son discrédit, mais aussi et surtout de la mise à mal du droit international et de ses institutions, au premier rang desquelles l’ONU. À l’occasion de ce vote, le représentant des États-Unis a dû « une fois de plus rappeler » à l’instance internationale ce qui constitue sa mission, à l’exclusion de la promotion « des intérêts et des programmes étroits et spécifiques » [14]. Notons enfin que le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a, lui, apporté son soutien à la résolution proposée par le Ghana, appelant par ailleurs « des actions bien plus audacieuses – de la part d’un nombre bien plus important d’États » [15].
Hypocrite, l’attitude européenne l’est également, à l’heure où la droite et l’extrême-droite ont fait voter au parlement européen le durcissement et la criminalisation de la politique envers les migrants et migrantes [16], en ce que cette « gêne » à propos de l’utilisation de superlatifs est loin d’être la première et principale raison de l’abstention. Le cœur du différend réside en réalité dans la justice réparatrice que les institutions africaines et la Caricom (Communauté des Caraïbes) appellent de leurs vœux, à l’heure la « décennie [2026-2035] d’action pour les réparations et le patrimoine africain » décrétée par l’UA.
Réparations
« L’appel à la justice réparatrice n’est pas nouveau », écrit le président ghanéen. « L’Afrique forge le débat sur les réparations, en partant d’une perspective issue de ses propres traditions intellectuelles et morales (…). Cette vision rejoint les principes fondamentaux du droit international et des droits humains ». Elle rejoint également les dix points du plan de justice réparatrice de la Caricom [17]. La résolution invite dès lors les États « à engager un dialogue inclusif et de bonne foi sur la justice réparatrice, et d’envisager, notamment, des excuses officielles et sans réserve, des mesures de restitution, d’indemnisation, de réadaptation et de satisfaction, des garanties de non-répétition, ainsi que des modifications des lois, des programmes et des services visant à lutter contre le racisme et la discrimination systémique » [18].
Or, c’est justement la légitimité et la légalité de cette justice que les États occidentaux contestent, et qui constitue la pierre d’achoppement des lectures Nord-Sud de l’esclavage et de la traite. Ces derniers avaient pourtant déjà été reconnus – non sans discussions d’ailleurs – comme « crimes contre l’humanité », il y a un quart de siècle, par la Conférence mondiale contre le racisme de Durban, en Afrique du Sud (et trois ans auparavant par la Cour pénale internationale). Mais c’est bien le passage de la reconnaissance à l’action, de l’appel humanitaire à la revendication de droits [19], de la prise de conscience des torts passés à la réparation des conséquences actuelles qui divise.
L’UE et les autres États du Nord se retranchent derrière le fait qu’à l’époque, la traite et l’esclavage n’étaient pas illégaux au regard du droit international et ne peuvent en conséquence engager des réparations parce qu’ils sont qualifiés de crimes aujourd’hui. Ainsi, quand bien même la résolution du 25 mars 2026 n’est pas contraignante et demeure symbolique, elle ouvre la voie à un processus que les États du Nord refusent, jusqu’à présent.
À l’UE qui alléguait le manque de temps, la précipitation dans les négociations, l’absence de consensus, la mise à mal de l’union, le ministre ghanéen des affaires étrangères avait répondu anticipativement : « Certains prônent la patience, estimant qu’il faut encore renforcer le consensus, approfondir le dialogue, et que le monde n’est pas encore prêt. Mais être prêt n’a jamais été la condition pour que la justice soit rendue. Elle a toujours été le fruit de ceux qui ont refusé d’attendre. Le débat sur les réparations pour la traite et l’esclavage des Africains n’est pas nouveau : il perdure, avec une clarté morale indéniable, depuis plus de quatre siècles. Quatre cents ans de spoliation. Quatre cents ans de mobilisation. Quatre cents ans de responsabilité reportée. Si cette durée ne constitue pas un délai suffisant pour parvenir à un consensus, alors la question doit être posée sans détour : qu’est-ce qui le serait ? L’argument en faveur du report n’est pas un argument de prudence, c’est un argument en faveur de la perpétuité » [20].
Clivages
Le vote autour de cette résolution fut l’occasion d’une collision Nord-Sud. Il met cependant au jour un autre clivage. Il est ainsi significatif que les trois États qui ont voté contre – les États-Unis, l’Argentine et Israël [21] – soient aujourd’hui inscrits à l’extrême droite du spectre politique. Cela met en évidence une histoire et une actualité.
Si les acteurs et actrices des révolutions américaine et française du 18e siècle, ainsi que leurs héritiers et héritières, n’ont pas été à la hauteur de leurs idéaux d’émancipation, et ont globalement été incapables d’abolir l’esclavage et de rompre avec le racisme – ce que firent les révolutionnaires haïtiens –, c’est bien en leur sein que la question s’est imposée – fût-ce par effraction – et que la lutte s’est menée. Et cet espace est constitutif de la gauche et par extension de la distribution des forces sur l’échiquier politique. Loin donc de complètement se dissoudre dans les rapports Nord-Sud, le clivage gauche-droite garde une pertinence et performativité historique et actuelle. Et l’occultation de cette opposition brouille les lectures et participe de l’impuissance et de la confusion. Une confusion également entretenue par certains des gouvernements du Sud, néolibéraux, autoritaires ou prédateurs, qui ont voté pour cette résolution afin de s’acheter une dignité morale à bon compte.
La droitisation – voire la fascisation – en cours, et dont Trump incarne la figure à la fois la plus puissante et la plus spectaculaire, entraîne un bouleversement géopolitique et historique. En ayant voté contre la résolution du 25 mars [22], Washington ne vise pas « la perpétuité » comme le dénonçait Ablakwa – perspective encore édulcorée –, mais bien de revenir sur des droits et des débats qui mettent en cause l’America first sur l’échiquier mondial et, au niveau national, le pouvoir de certaines classes qui se sentent déclassées et menacées par la montée en puissance du féminisme, des mouvements sociaux, des États du Sud, etc. [23] De la « justice réparatrice », le gouvernement Trump n’a que faire, car ses intérêts priment sur toute justice, « les torts historiques » sont le fait de vaincus qu’il méprise et la seule chose qu’il entend réparer est l’hégémonie états-unienne perdue sur la scène internationale.
Pour conclure
L’adoption de cette résolution à une très large majorité de l’Assemblée générale des Nations unies est davantage qu’une victoire symbolique. Elle visibilise et catalyse un débat, tout en ouvrant la voie au processus de réparation. « Il ne s’agit pas de culpabiliser collectivement les générations présentes », affirmait le président ghanéen. « Il ne s’agit pas non plus de revisiter l’histoire dans le but de diviser. Il s’agit plutôt de comprendre comment les injustices du passé façonnent les inégalités contemporaines, et comment un examen plus honnête de cette histoire peut contribuer à un ordre international plus juste et plus inclusif » [24].
Or, les injustices passées et les inégalités actuelles se fondent dans le néocolonialisme dont la résolution note la persistance. À l’heure de la réaffirmation décomplexée de stratégies impérialistes, le clivage Nord-Sud se durcit et sont réactivés les stéréotypes racistes. La conjonction ou superposition des forces néolibérales, conservatrices et fascistes sont à l’origine non seulement de tentatives de reconfiguration de l’ordre international, mais aussi d’une réécriture de l’histoire qui participe de cette reconfiguration. En ce sens, la question de la justice réparatrice doit être également entendue comme un enjeu de la « bataille culturelle » à l’encontre de l’extrême droite. L’opposition à celle-ci, le renversement du néocolonialisme et le déploiement d’une politique émancipatrice supposent entre autres de prendre au sérieux la question des réparations en en faisant un enjeu commun. Et de rappeler, avec Walter Benjamin, que si l’ennemi vainc, « même les morts ne seront point en sécurité » [25].