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En plein virage latino vers l’extrême droite, le Brésil hésite entre Lula et Flavio Bolsonaro

Dans deux mois, les Brésiliens éliront leur prochain président, et le fils de Jair Bolsonaro est en bonne position face à Lula. Le Brésil rejoindra-t-il les autres nations latinos qui, du Chili à la Colombie, du Pérou à l’Argentine, sont passées dans le camp de l’ultradroite ?

Un article de Véronique Kiesel (Le Soir), avec la contribution de Laurent Delcourt (CETRI).

En plein virage latino vers l'extrême droite, le Brésil hésite entre Lula et Flavio Bolsonaro
Luiz Inácio Lula da Silva et Flavio Bolsonaro

(Crédit : Ricardo Stuckert/PR, Governo do Estado do Rio de Janeiro, Wikimedia, commons)

Entrée en fonction comme présidente du Pérou le 28 juillet dernier, Keiko Fujimori, qui clame sa volonté de remettre « de l’ordre dans les rues, les institutions et au sein de l’Etat » péruvien, est une nouvelle incarnation de cette droite autoritaire qui s’impose de plus en plus en Amérique latine. Et le 7 août prochain, c’est Abelardo de la Espriella, avocat d’extrême droite, qui, après quatre années de présidence à gauche de Gustavo Petro, prêtera serment comme président de la Colombie.

Ses modèles ? Donald Trump, mais aussi l’ultralibertarien argentin Javier Milei, et surtout l’autoritaire Salvadorien Nayib Bukele. L’arrivée à la présidence de ce dernier, en 2019, avait ouvert, dans la région, cette séquence hyperconservatrice qui n’a depuis cessé de s’étendre, notamment après l’arrivée au pouvoir au Chili, en mars dernier, de José Antonio Kast, autre politicien d’extrême droite.

Tous les regards sont désormais tournés vers le Brésil. Le 4 octobre prochain aura en effet lieu le premier tour de l’élection présidentielle, avec deux candidats au coude à coude : le président sortant, le progressiste Lula, qui a confirmé dimanche briguer son quatrième mandat, et Flavio Bolsonaro, fils de l’ex-président Jair Bolsonaro, au pouvoir de 2019 à 2023 et qui purge actuellement une peine de 27 ans de prison pour tentative de coup d’Etat.

Une récente poussée électorale vers l’extrême droite

Cette montée de l’extrême droite est-elle inéluctable dans la région ? « Elle est en tout cas récente », décode Thomas Posado, maître de conférences à l’Université de Rouen Normandie. « L’extrême droite ne constituait pas, jusqu’à il y a quelques années, une force électorale influente en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’Etat – du Chilien Augusto Pinochet à l’Argentin Jorge Rafael Videla – à ce courant par sa violence et son anticommunisme, leurs dirigeants n’étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes. »

Alors que c’est le cas maintenant. « Bien que chaque pays ait ses propres logiques et circonstances internes qui expliquent ce changement, il existe des facteurs communs à tous les cas. Ces facteurs sont liés aux troubles sociaux en lien avec la dégradation économique, au mécontentement politique, à l’usure des dirigeants de gauche précédemment au pouvoir », réfléchit Alberto Mesas, journaliste pour le média espagnol El Salto. « On note aussi un tournant du discours politique vers des questions telles que la sécurité, le crime organisé ou l’inflation, et l’émergence de dirigeants populistes promettant des solutions rapides à tous ces problèmes. Un autre élément commun est l’inspiration, dans l’idéologie et la mise en scène, du mouvement Maga de Donald Trump aux Etats-Unis. Avec des promesses axées sur des baisses d’impôts et la restauration de l’ordre. »

Car si, comme leurs cousines européennes, les actuelles extrêmes droites latinos sont aussi focalisées sur le rejet des préoccupations environnementales, des luttes féministes et des droits des personnes LGBTI+, elles sont en effet alignées sur l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Trump a d’ailleurs, via des promesses financières, aidé plusieurs de ces dirigeants à remporter des élections, de Buenos Aires à Bogota.

Au Brésil, une tradition hyperconservatrice enracinée

Mais revenons au Brésil. L’extrême droite n’y a pas surgi du néant, lors de la victoire de Bolsonaro à la présidentielle de 2018. « Dans un pays durablement marqué par l’esclavage – aboli tardivement en 1888 – et la persistance de profondes inégalités sociales et raciales, elle puise aux sources d’une tradition politique hiérarchique et autoritaire solidement enracinée »,analyse Laurent Delcourt, chargé d’études au Centre tricontinental. « Nourrie par la défense des privilèges des élites économiques et par la crainte récurrente des mobilisations populaires, cette matrice a façonné le paysage politique brésilien et continue d’être un terreau propice à l’émergence de forces qui s’en réclament. »

Dans les années 1930, un mouvement anticommuniste radical s’inspire des fascismes européens pour déstabiliser les institutions. Une tendance qui resurgit en 1964, lorsqu’un coup d’Etat militaire plonge le Brésil dans une répression brutale contre les « subversions communistes ». En 1985 s’amorce une transition démocratique mais, explique Laurent Delcourt, « cette culture politique ne disparaît pas. Elle se reconfigure, fortement implantée dans des segments influents des élites politiques, économiques et militaires, ainsi que dans les milieux conservateurs du monde rural ».

De 2003 à 2016, Le Brésil est gouverné à gauche toute par le PT (Parti des Travailleurs), Lula puis Dilma Rousseff développant des politiques sociales inédites en surfant sur le boom des matières premières. Qui commence à s’essouffler à partir de 2013, entraînant une montée du chômage et une chute du pouvoir d’achat. Le PT perd de son pouvoir de mobilisation, et les églises évangéliques prospèrent avec leur message conservateur.

« Cette recomposition religieuse prépare le terrain à l’essor d’un discours autoritaire, capable de conjuguer ordre moral, agenda sécuritaire et ultralibéralisme économique, tout en canalisant frustrations sociales et ressentiments culturels vers un projet politique profondément réactionnaire », précise Laurent Delcourt. S’y ajoute en 2014 le scandale de corruption Lava Jato qui éclabousse toute la classe politique. L’attention judiciaire et médiatique se concentre alors sur les personnalités du PT, qui se retrouvant discréditées. Dilma Rousseff est destituée en 2016 sous des motifs douteux, et Lula se retrouve en prison en 2018, avant que sa condamnation soit annulée en 2021.

En attendant, Jair Bolsonaro, ancien militaire, se lance dans la campagne présidentielle, et ses discours simplistes et radicaux séduisent un électorat déboussolé. Il est élu et arrive au pouvoir en 2019. Un mandat chaotique marqué par la mauvaise gestion du covid et des résultats économiques médiocres. Il perd la présidentielle suivante face au phénix Lula, qui revient donc au pouvoir en 2023. Jair Bolsonaro ayant orchestré une tentative de renversement du nouveau pouvoir, il est condamné en septembre 2025 à une lourde peine de prison.

Cependant, le mouvement qui l’a porté au pouvoir ne s’est pas dilué. « Solidement enraciné dans de larges segments de la société et dans le paysage politique, le bolsonarisme s’affirme désormais comme une force durable de recomposition de la droite radicale », continue Laurent Delcourt.

Ce mouvement appuie donc la candidature du fils de Jair Bolsonaro, Flavio, élu sénateur en 2019 après quatre mandats de député. Sa mission première : faire sortir son père de prison. Mais il faudra d’abord battre Lula, qui fait pour l’instant la course en tête, bien que talonné par Flavio Bolsonaro. Alors qu’il affiche sa proximité avec Trump et apporte un franc soutien à Israël, la campagne de Flavio est perturbée par des révélations sur ses possibles liens avec un système frauduleux, et par une dispute publique avec Michelle Bolsonaro, la deuxième épouse de son père. Alors qu’elle préside la branche féminine du parti bolsonariste, elle a accusé Flavio, qui peine à séduire politiquement les Brésiliennes, de lui avoir manqué de respect. Verdict à l’automne...


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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