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Du tiers-monde au Sud global, permanences et métamorphoses

Le Sud global réanime-t-il le projet historique du tiers-monde en faveur d’un ordre mondial équitable et respectueux des souverainetés ? Oui et non. Les demandes de réforme de la gouvernance globale ne contestent plus l’intégration au capitalisme international. Le non-alignement a cédé la place à un multi-alignement teinté d’opportunisme. L’enjeu de la décolonisation des savoirs a gagné en importance, au risque d’une hypertrophie des récits civilisationnels.

Jusqu’il y a quelques années encore, la mondialisation, le boom des pays émergents et l’avènement du paradigme des enjeux globaux à solution coopérative semblaient avoir frappé d’obsolescence l’approche Nord-Sud des relations internationales. La montée en puissance du Sud global sur la scène mondiale a changé la donne. D’autant que les acteurs et coalitions politiques qui se profilent sous ce label revendiquent une filiation avec les luttes du tiers-monde et la solidarité entre nations postcoloniales. Au-delà des symboles et des discours, dans quelle mesure les leaders de ce Sud global sont-ils les dépositaires du dessein transformateur des dirigeants des « nations prolétaires » ? À l’ère de l’enchevêtrement des crises, des ambitions néo-impériales et des récits de désoccidentalisation, jusqu’à quel point le Sud global donne-t-il une seconde vie au projet politique du tiers-monde ?

Les chercheur·euses du Sud ayant contribué à ce volume d’Alternatives Sud marquant les cinquante ans du Centre tricontinental, formulent la question dans les termes de « l’héritage de Bandung ». Elles et ils s’efforcent d’évaluer le retour de « l’esprit de Bandung » dans le redéploiement de la coopération Sud-Sud, l’élargissement des BRICS ou le refus de s’aligner sur les pays occidentaux dans les enceintes globales. Bandung, cette ville indonésienne vers laquelle ont convergé en 1955 les leaders de nations asiatiques et africaines tout juste décolonisées, pour y tenir des assises unanimement considérées comme le moment fondateur du tiers-monde. Bandung, redécouverte ces dernières années, revendiquée, célébrée par un nombre croissant d’acteurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, des plus officiels aux plus radicaux, dans le contexte d’une résurgence mondiale des lectures anti- et décoloniales (CETRI, 2023).

L’enjeu des contributions ici rassemblées est donc d’identifier et d’interroger les ruptures et les continuités dans les luttes des pays du Sud contre les asymétries de l’ordre international. De mettre en perspective les déterminants économiques, géopolitiques et culturels au principe du retour des visions Nord-Sud – rebaptisées « Occident-Sud global » –, de mesurer le potentiel émancipateur des nouvelles configurations, mais aussi de repérer les stratégies d’État et intérêts capitalistes en jeu, de relever les limites, contradictions et risques de nouvelles dépendances qu’elles charrient potentiellement.

De Bandung aux BRICS +

Lorsque l’on embrasse la période qui nous sépare des indépendances, trois phases peuvent être distinguées en matière de militantisme des nations ex-colonisées, suivant un mouvement de balancier : la première, de la conférence de Bandung à l’épuisement du « dialogue Nord-Sud » (1955-1980), est celle de la poussée des pays du tiers-monde, qui s’organisent pour défendre collectivement leurs intérêts sur la scène mondiale ; la deuxième, des crises de la dette à la crise du FMI (1980-2005) est celle du reflux de l’action collective des pays du Sud et de l’hégémonie de l’Occident néolibéral sous le leadership des États-Unis ; enfin la troisième, qui démarre avec les nouvelles coalitions de pays émergents et la formation des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), au cours des années 2000, est celle du retour d’un activisme diplomatique postcolonial sous le label du Sud global, dans un environnement marqué par les rivalités de puissances, y compris régionales, et la décomposition de l’ordre international libéral.

De Bandung à l’épuisement du dialogue Nord-Sud

Pas moins de vingt-neuf nations asiatiques et africaines fraîchement indépendantes se réunirent donc à Bandung en avril 1955, à l’invitation du président indonésien Soekarno, pour affirmer au reste du monde la volonté de ces pays d’exister par et pour eux-mêmes, en rupture avec la logique d’affrontement entre blocs, dont la guerre de Corée venait de révéler le potentiel destructeur. À Bandung s’exprime donc la nécessité d’une troisième voie, mais aussi l’exigence de la plénitude des souverainetés afro-asiatiques, un appel à l’accélération du processus de décolonisation (la grande majorité de l’Afrique demeure sous domination coloniale) et la revendication d’un système international égalitaire, basé sur la coexistence pacifique et la coopération.

La conférence de Bandung complète plus qu’elle ne conteste la conférence de San Francisco, qui a créé les Nations unies dix ans plus tôt. Elle souligne l’importance de l’élargissement des droits et prérogatives prévus par la charte à l’ensemble des nations, « grandes ou petites ». Les anciennes colonies, les « sous-développés » comme on les qualifie dans la presse européenne, doivent être considérées comme membres de plein droit de la communauté internationale. Comme l’a bien démontré Adom Getachev, politologue éthiopienne-américaine abondamment citée dans cet ouvrage, c’est une conception des relations internationales libérée de l’emprise impériale qui est élaborée dans la cité javanaise (2019). Respect des souverainetés rime donc avec respect de l’intégrité territoriale de toutes les nations, non-intervention et non-ingérence dans les affaires intérieures, refus des pressions et des stratégies d’enrôlement déployées par les puissances (« quelles qu’elles soient ») à l’endroit des nations les plus faibles.

La grande préoccupation des délégations en 1955 est le niveau de tension géopolitique, mais le maintien de la paix est indissociable de la question centrale du développement économique des nouvelles nations. À l’époque, « [s]ortir du colonialisme, c’est se développer car, par définition, le développement est l’envers de la colonisation » (Bourmaud, 2006). Et la matérialisation de ce développement est tributaire de la solidarité afro-asiatique à deux niveaux : à travers la coopération économique, technique et financière et à travers la coordination au sein des enceintes appropriées des Nations unies en vue d’obtenir une stabilisation des prix de leurs exportations. Des exportations qui devraient cependant être diversifiées, moyennant la « manufacturation » des matières premières [1].

Ce double agenda politique et économique dont les grandes lignes sont esquissées à Bandung prendra corps au cours des années suivantes, à travers la formation du Mouvement des non-alignés (MNA) et du Groupe des 77 (G77), les deux grandes plateformes des espoirs et revendications du tiers-monde. Lancé à Belgrade, capitale de l’ex-Yougoslavie, en 1961, le MNA s’efforcera tant bien que mal de faire exister un troisième pôle géopolitique sur la scène mondiale, indépendant des superpuissances et dédié à la promotion des intérêts des pays en développement.

Tant bien que mal, car un infléchissement se manifeste assez tôt en faveur du camp communiste qui, fort de son appui aux mouvements de libération et de l’attraction idéologique que le socialisme exerce sur de nombreux leaders, se présente comme « l’allié naturel du tiers-monde » (Maurel, 2010). Dans l’ensemble, aucun pays n’échappera complètement à la force gravitationnelle des deux grands, du fait des ressources économiques et militaires offertes par chacun des camps, mais aussi des interventions de ceux-ci dans les processus politiques nationaux.

L’interventionnisme états-unien en particulier – appui aux coups d’État réactionnaires, engagement militaire au Vietnam, occupation de la République dominicaine, prolifération des bases militaires – entraîne une radicalisation d’une partie du tiers-monde. Les dirigeants des pays et des mouvements politiques les plus déterminés dans la lutte contre « le colonialisme, le néocolonialisme et l’impérialisme » se retrouvent à La Havane en 1966 pour la conférence « Tricontinentale », afin d’organiser une solidarité politique active entre peuples latino-américains, asiatiques et africains en proie aux agressions des États-Unis. Outre l’appui aux luttes de libération nationale (colonies portugaises) et aux guérillas populaires (« créer, deux, trois, plusieurs Vietnam » selon la lettre adressée par Che Gevara aux délégations), cet internationalisme révolutionnaire emmené par Cuba s’efforcera au cours des années suivantes de durcir les positions des non-alignés vis-à-vis de l’Occident impérialiste.

Si la Tricontinentale est une expression radicale et minoritaire du MNA, le G77 en constitue à l’inverse une déclinaison réformatrice et représentative. Sa formation traduit la volonté des nations postcoloniales d’utiliser la majorité dont elles disposent au sein de l’assemblée générale des Nations unies depuis l’année 1960, comme levier pour imposer aux pays industrialisés des relations économiques plus équitables, qui permettraient d’accélérer leur propre développement socioéconomique. La coalition de septante-sept nations [2] est créée en avril 1964 à la fin de la première Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), qui sera désormais l’enceinte multilatérale par excellence où le tiers-monde adressera ses revendications économiques au premier monde. Le G77 est par ailleurs un espace de jonction entre pays afro-asiatiques et latino-américains, ces derniers, à l’exception notable de Cuba, étant longtemps restés à l’écart du MNA.

Le début des années 1970, marqué par la détente Est-Ouest et le désengagement américain du Vietnam, offre un contexte propice au plaidoyer économique de la CNUCED. Aiguillés par l’Algérie, les pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) s’accordent en 1973 pour utiliser l’arme énergétique afin d’installer un rapport de force avec l’Occident sur les enjeux centraux pour le tiers-monde (respect des souverainetés économiques, traitement commercial différencié, transfert de ressources et technologies). Déstabilisés par le choc pétrolier, les pays du Nord s’engagent à reculons dans une série de réunions, bientôt qualifiée de « dialogue Nord-Sud », centrées sur les demandes économiques et financières que le « Sud », comme on commence à appeler le tiers-monde, a formalisé un an plus tôt dans une déclaration pour un « Nouvel ordre économique international » (NOEI) adoptée à l’ONU... sans les votes des pays développés.

Cet agenda débouchera sur des mécanismes de soutien aux exportations des pays du Sud et de financement de leur développement [3], mais dans l’ensemble, les pays du Nord ont manœuvré de manière à maintenir l’organisation libérale des rapports économiques Nord-Sud, en technicisant les débats, en s’en tenant à des engagements généraux, en incluant aux mesures plus concrètes des clauses échappatoires (Mureau, 1984). Face à la crispation des pays en développement, une commission internationale est lancée en 1978 pour « relancer le dialogue Nord-Sud ».

Des crises de la dette au discrédit du FMI

Cette commission « Nord-Sud » aura d’autant moins d’influence sur le cours des choses, qu’au moment où elle publie son rapport, en 1980, le contexte politique et économique international commence à se dégrader pour les pays du Sud. Sur le plan politique, l’arrivée du couple Reagan-Thatcher et la fin de la détente entraînent un durcissement diplomatique face aux revendications « extrêmes » d’un tiers-monde jugé ingrat, vindicatif et soupçonné de collusion avec l’ennemi soviétique (Roth, 1978). « Si l’infidélité politique est répréhensible, la révolte contre le système économique global est impardonnable », avait anticipé Tibor Mende (1972). Les conditions d’une remise au pas du tiers-monde apparaissent avec le changement du rapport de force économique Nord-Sud, causé par les crises d’endettement, elles-mêmes entraînées par la chute des prix des matières premières et la hausse des taux d’intérêt du dollar, deux effets de la lutte contre l’inflation aux États-Unis.

Comme le rappelle Walden Bello dans sa contribution sur la « longue marche » du Sud depuis les indépendances, l’ajustement structurel ou « Consensus de Washington », imposé par le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale aux pays endettés, est le premier des piliers de la « contre-révolution conservatrice » (Toye, 2004). Au-delà de leurs effets sociaux dramatiques, les réformes néolibérales des économies du Sud constituent l’anti-NOEI, soit un programme de démantèlement méthodique des mécanismes redistributifs – remplacés par la « responsabilité individuelle » –, des souverainetés économiques – remplacées par les conditionnalités – et des politiques développementalistes – remplacées par l’ouverture aux flux de capitaux.

Le deuxième pilier, poursuit Walden Bello, réside dans la neutralisation du système des Nations unies, principal instrument dont disposait le tiers-monde pour faire avancer ses revendications. L’ébauche de démocratie mondiale, certes imparfaite, que représentait le multilatéralisme est marginalisée au bénéfice d’un fonctionnement oligarchique – incarné par le G7 –, qui exclut les pays du Sud des processus décisionnels de la politique mondiale. La chute du mur et la disparition du bloc de l’Est, dont l’existence imposait aux pays de la « triade » (États-Unis, Europe, Japon) de se ménager des alliés parmi les pays en développement, accentuent ces tendances hégémoniques au cours des années 1990. C’est le moment unipolaire.

Au-delà de la baisse du financement américain de plusieurs agences, la CNUCED fait l’objet d’une stratégie de disqualification au bénéfice du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) puis, en 1994, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’OMC offre un cadre de négociation triplement défavorable au Sud. Son agenda de libéralisation commerciale implique une disparition graduelle des préférences commerciales dont bénéficiaient les pays en développement. Les nouveaux thèmes poussés par le Nord contraignent juridiquement le pouvoir d’intervention économique interne des États du Sud. Le processus décisionnel au consensus est biaisé en faveur des pays occidentaux (politique des négociations informelles dans la « chambre verte ») (Jones, 2009).

Les décennies 1980 et 1990 sont donc des années d’affaiblissement des pays du Sud en tant que bloc géopolitique. Plusieurs contrées asiatiques vivent bien un « miracle » économique, mais dans l’ensemble, le « nouvel ordre international » post-guerre froide et la « mondialisation heureuse » célébrés en Occident sont vécus par beaucoup d’acteurs politiques, sociaux et intellectuels du Sud comme une recolonisation rampante, en matière économique, politique et culturelle.

À cet égard, le début des années 2000 offre une image contrastée. D’un côté, un approfondissement et un élargissement de la conditionnalité (à des sujets non économiques : gouvernance, genre, environnement) pour les pays les plus dépendants de l’aide, une émancipation des États-Unis vis-à-vis des cadres multilatéraux (guerre d’Irak, non ratification de la Cour pénale internationale – CPI et du protocole de Kyoto) ; de l’autre, des craquements dans le consensus néolibéral suite à la crise asiatique de 1997-1998 (fin du « miracle »), un FMI discrédité (et remboursé anticipativement par des pays que l’on commence à qualifier « d’émergents »), une OMC paralysée.

De l’ascension des BRICS au néo-impérialisme trumpien

Le blocage de l’OMC par des coalitions de pays en développement est la première manifestation de la renaissance d’une capacité de résistance collective du Sud. Sous l’impulsion de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud, des regroupements à géométrie variable refusent solidairement de céder aux pressions conjointes des États-Unis et de l’Europe. En 2004, une Amérique latine en train de passer à gauche oppose une fin de non-recevoir à la proposition états-unienne de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).

La « riposte du Sud », pour reprendre la formule de Walden Bello, se donne également à voir la même année lors de la 11e conférence de la CNUCED à São Paulo, qui voit l’institution renouer avec sa tradition contestataire, en affirmant que l’intégration indifférenciée au marché mondial n’est pas synonyme de développement (Abbas, 2004). Une redynamisation du G77 se fait parallèlement jour dans l’arène des négociations climatiques, où les pays en développement et la Chine s’efforcent d’apparaître comme un bloc, aux intérêts de « développement durable » opposés à ceux des pays industrialisés (CETRI, 2020 ; Gaudillière, 2009).

Le déterminant majeur du changement de rapport de force Nord-Sud se joue une nouvelle fois sur le plan économique, avec le déplacement du cœur de la production industrielle mondiale vers l’Asie de l’Est. Au-delà des « marchés émergents », comme on commence à les appeler, c’est l’ensemble des pays du Sud dont la croissance décolle après 2003, essentiellement du fait de la demande chinoise en matières premières de toute sorte. Quelques années plus tard, la crise financière de 2008 apparaît comme une bascule historique, un moment d’accélération de tendances à l’œuvre depuis plusieurs années : non seulement la crise naît aux États-Unis, donneur de leçons de « bonne gouvernance économique » au reste du monde, mais c’est la solidité de la croissance dans les pays émergents qui permet de maintenir l’économie mondiale à flots. La fin d’un certain monopole occidental sur les affaires mondiales est actée par la promotion du G20 (à côté du G7) en tant que « principal instrument de la coopération multilatérale », selon les mots du directeur du FMI de l’époque (Delabie, 2009).

En dépit de cette ouverture, qui a des allures de cooptation, la crise catalyse la formation du groupe des BRICS, soit cette coalition d’États – en germe depuis quelques années – décidés à traduire leur nouveau poids économique en influence politique sur la scène mondiale. La stratégie des BRICS prend une double direction : d’une part, celle de campagnes visant à augmenter leur pouvoir dans les institutions traditionnelles de la gouvernance mondiale – en revendiquant des postes à responsabilité dans les agences onusiennes, en exigeant des réformes des règles de représentativité (répartition des droits de vote) au sein du FMI et de la Banque mondiale ; d’autre part, en mettant en place des institutions économiques et financières dont ils ont la maîtrise (création en 2014 de la Nouvelle banque de développement et de l’Accord de réserve contingente) dans une logique clairement multipolaire.

Si le Sud global [4] ne se réduit pas aux BRICS, force est d’admettre que l’alliance a réussi à se profiler comme son épine dorsale. Cette stratégie de représentation des intérêts du monde extra-occidental s’est affirmée au mitan des années 2010, dans le contexte du durcissement de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine d’une part et de la conflictualité croissante des rapports entre la Russie et les pays occidentaux d’autre part. Moscou et Pékin s’efforcent depuis lors de convertir les BRICS en un front de contestation de l’ordre international libéral dominé par l’Occident, voire en embryon d’un nouvel ordre mondial centré sur la Chine (et la Russie).

Cette orientation, qui ne fait pas consensus parmi les membres fondateurs (Stuenkel, 2020 ; CETRI, 2024), est servie par le spectacle du deux poids deux mesures offert par les pays occidentaux au fil des crises qui marquent le début des années 2020 – face à la pandémie du covid, à l’invasion russe de l’Ukraine, à la guerre israélienne à Gaza. La longue file de pays du Sud souhaitant rejoindre l’alliance, passée de cinq à dix membres, témoigne du pouvoir d’attraction de ce pôle mondial en devenir.

L’effet Trump II sur les dynamiques du Sud global sera-t-il le même que l’effet Reagan sur le bloc du tiers-monde il y quarante ans ? Au lendemain de sa seconde victoire, les pays du Sud semblaient globalement moins consternés que les Européens par la perspective de son retour à la Maison Blanche. Sa politique isolationniste allait enrayer la coopération sur des enjeux mondiaux essentiels, mais elle allait aussi « abandonner le paradigme de l’internationalisme libéral » (Bello), bref cesser de vouloir imposer au Sud global ses modèles (« govern like us »). C’est peu dire que ces prévisions étaient optimistes : Trump a confirmé son dédain pour la coopération internationale et se moque d’exporter la démocratie. Mais, loin de se désintéresser du monde extérieur, il y projette toute la puissance américaine sur un mode unilatéral et coercitif, en vue d’extraire un maximum de ressources des autres États et d’imposer l’alignement politique, faisant jouer pleinement les rapports de force économiques et sécuritaires au détriment des plus faibles.

Ruptures et continuités

Cette ascension du Sud global dans les relations internationales reproduit-elle les logiques qui ont présidé à l’affirmation du tiers-monde cinquante ans plus tôt ? Comment les enjeux globaux, les divergences de trajectoire économique et les nouvelles configurations internationales ont-elles influé sur la nature des revendications et les formes d’action collective des pays du Sud ? La question des ruptures et continuités entre militantisme du Sud d’hier et d’aujourd’hui peut être décomposée en trois dimensions : économique, politique et culturelle.

Entre intégration au marché mondial et demandes de réforme

Dans quelle mesure le redéploiement économique du Sud global réactive-t-il le projet de nouvel ordre économique international (NOEI) esquissé à Bandung ? D’après Anisa Widyasari, l’évolution de la ville-berceau du tiers-monde est une métaphore de la trajectoire économique de l’Indonésie. Et d’une bonne partie du Sud global, est-on tenté d’ajouter. L’autrice montre dans cet ouvrage combien cette cité emblématique de la résistance postcoloniale s’est pragmatiquement recentrée sur le développement économique pour devenir une ville « branchée », un pôle de croissance « innovant » tourné vers l’industrie de la mode.

Ce faisant, elle illustre la conversion, plus ou moins imposée mais désormais peu questionnée dans son principe, du Sud global au capitalisme international. La « reconnexion périphérique », pour reprendre l’expression de deux économistes, est passée par là. Soit l’abandon des stratégies de développement autocentrées, socialistes ou socialisantes, et la plus grande intégration au commerce international comme voie incontournable du progrès économique et social (Deblock et Regnault, 2006).

Les coalitions d’État du Sud ne visent plus tant à se protéger du marché mondial ou à stabiliser les prix des matières premières – deux piliers du NOEI – qu’à maximiser l’écoulement de leurs produits (agricoles, mais aussi industriels) sur les marchés européen et nord-américain. L’enjeu n’est plus d’obtenir du Nord la régulation des marchés, mais le démantèlement des droits de douane, des subventions agricoles et de toute la gamme des obstacles sanitaires et environnementaux aux exportations du Sud global. Mieux, c’est ce même Sud global qui donne maintenant des leçons de libre-échange à des pays du Nord qui multiplient les mesures protectionnistes pour endiguer leur déclin relatif.

Cette conversion au commerce international, à laquelle il faut ajouter des trajectoires économiques de plus en plus divergentes entre pays du Sud, n’ont pas mis un terme au militantisme en matière de développement. Et notamment de développement durable. C’est en tant que syndicat des pays en développement dans les négociations climatiques que le G77 a trouvé une nouvelle raison d’être après la marginalisation du dialogue sur le NOEI. En son sein, les nations du Sud global se sont coordonnées pour, dans un premier temps, adopter une attitude défensive vis-à-vis des exigences des pays du Nord (jugées contraires aux objectifs de développement), puis faire adopter le principe de « responsabilités communes mais différenciées » en matière de contribution à la lutte contre le changement climatique, enfin imposer les thématiques du financement de l’adaptation ainsi que des pertes et dommages liés au dérèglement climatique dans les négociations (Ruiz-Campillo et Rubial, 2025).

Par ailleurs, et en dépit de l’hétérogénéité croissante de ses membres, le G77 a joué le rôle de plateforme du Sud global au cours des années 2010 et 2020 sur une série de revendications qui prolongent des demandes historiques du tiers-monde en matière de justice économique. En témoignent les débats récents dans les enceintes des Nations unies autour des enjeux de réforme de l’architecture financière internationale, de la codification d’un « droit au développement », de l’importance des « marges de manœuvre nationales », de la coopération fiscale internationale, des droits de propriété intellectuelle, des transferts de technologie, etc. Autant de « promesses non tenues », aux yeux des pays en développement, qui renforcent leur défiance vis-à-vis d’un Nord global accroché à des privilèges d’un autre temps (Baumann et al., 2004).

Deux des principaux thèmes de la conférence de Bandung ont plus particulièrement retrouvé le rang de priorité dans les déclarations communes des leaders du Sud : l’industrialisation et la coopération Sud-Sud. En ce qui concerne l’enjeu industriel, le passé peut instruire le présent, insistent Muzan Alneel et Gussai Sheikheldin. C’est à cette fin qu’elle et il reviennent dans ces pages sur les réalisations et les limites de l’expérience d’industrialisation autonome de la Tanzanie de Julius Nyerere, dont la grande faiblesse aura été selon eux de minorer les rapports de classe. Julieta Zelicovich et Esteban Actis notent de leur côté que la nouvelle fragmentation géoéconomique peut également représenter une opportunité en matière d’industrialisation du Sud global. Ces auteur·trices s’intéressent en particulier à ces pays émergents ayant réussi, du fait de la taille de leurs marchés, de leurs ressources stratégiques et de leur positionnement géopolitique, à se placer comme « État connecteurs » entre des espaces économiques que la géopolitique déconnecte de plus en plus [5].

Julius Nyerere aura également été un grand promoteur des coopérations panafricaine et Sud-Sud. La reprise de celle-ci, depuis les années 2000, fait l’objet d’une analyse critique par Lina Benabdallah. Celle-ci regrette que la nouvelle coopération entre pays du Sud global n’ait pas renoué avec les racines politiques et idéologiques anticoloniales de la solidarité afro-asiatique, qu’elle soit « progressivement passée d’une posture contre-hégémonique et radicale […] à une focalisation sur des résultats concrets, la coopération technique et des relations transactionnelles pragmatiques ». L’autrice déplore que les investissements chinois, brésiliens ou indiens en Afrique reproduisent les logiques délétères du capitalisme international. Effectivement, les logiques asymétriques, voire « sous-impériales », qui structurent les rapports entre puissances régionales et pays pauvres du Sud global ne ressemblent parfois plus que de très, très loin à la solidarité afro-asiatique d’antan.

Lina Benabdallah estime néanmoins que, l’un dans l’autre, la coopération Sud-Sud inaugure « un âge du choix » pour les pays bénéficiaires. Autre bienfait de cette coopération Sud-Sud selon elle, le fait qu’elle soit davantage orientée vers le financement d’infrastructures « matérielles » dans les domaines du transport et de l’énergie, ce qui, in fine, profiterait au bien-être des élites comme des communautés éloignées des centres du pouvoir. Cette vision optimiste n’est pas partagée pas l’ensemble des auteur·trices, plusieurs insistant sur les effets désastreux sur l’environnement et les communautés rurales du nouveau développementalisme modernisateur promu par la coopération Sud-Sud.

Entre regain d’autonomie et défi de l’action collective

Le monde multipolaire en train d’émerger contribue-t-il à la décolonisation des relations internationales esquissée à Bandung ? En d’autres termes, les reconfigurations géopolitiques vont-elles dans le sens d’un ordre mondial plus égalitaire et respectueux des souverainetés nationales ? Un constat est en tout cas partagé par l’ensemble des contributeur·trices : la nouvelle réalité multipolaire desserre les contraintes associées à l’ordre international libéral, entame la subordination du Sud global aux intérêts et décisions de l’Occident, redonne du pouvoir de négociation aux États postcoloniaux.

Pour autant, les stratégies privilégiées par la grande majorité des États du Sud ne consistent pas à s’aligner sur le camp « anti-occidental » incarné par la Russie et la Chine, contrairement à ce que les visions « campistes » – pseudo-anti-impérialistes ou atlantistes – aiment à (faire) croire. L’orientation privilégiée est celle d’une actualisation de la pratique du non-alignement ayant prévalu durant la guerre froide. « Avec le déclin de l’hégémonie libérale occidentale, l’ordre multipolaire offre au Sud global la possibilité de choisir ses alignements en fonction de ses intérêts », relèvent ainsi Ahmad Umar, Suci Yuana, Luqman-nul Hakim et Mohtar Mas’oed dans leur contribution à cet Alternatives Sud.

Julieta Zelicovich et Esteban Actis s’emploient à mettre en relief les contours de ce non-alignement rénové, dans ses différentes déclinaisons : « non-alignement actif », « multi-alignement », politique étrangère « indépendante et active ». Au départ des politiques étrangères du Brésil, de l’Inde, de l’Indonésie et de l’Afrique du Sud, elle et il constatent que le choix de ne pas s’aligner est contraint par des variables économiques et sécuritaires lourdes, qui créent « une forte incitation à adopter des stratégies de hedging », soit de gestion des risques liés à une dépendance croissante envers un grand, en équilibrant l’influence de celui-ci par davantage d’engagement auprès d’un autre (grand).

Les reconfigurations internationales offrent donc « un espace politique pour des stratégies autonomes, à condition que les États sachent identifier correctement les interstices de vulnérabilité et d’opportunité ouverts par la fragmentation géoéconomique » (Zelicovich et Actis). Force est néanmoins d’admettre que ces stratégies autonomes sont menées sur un mode individuel davantage que collectif. Ahmad Umar et ses collègues estiment que le Sud global doit encore se donner des moyens politiques et un agenda concret pour négocier ses intérêts collectifs face aux grandes puissances, établies ou émergentes. En d’autres termes, « si un ordre mondial multipolaire offre effectivement aux pays en développement la possibilité de s’engager auprès de plusieurs grandes puissances, le véritable changement ne se matérialisera qu’avec un programme politique cohérent émanant d’un Sud global plus uni ».

Pour désirable qu’elle soit, cette perspective paraît éloignée, tant les rapports de force constitutifs de ce même monde multipolaire participent de l’approfondissement ou de l’apparition de lignes de fracture entre pays du Sud global. La neutralisation progressive des institutions du multilatéralisme est un autre développement préjudiciable au renforcement de la capacité d’action collective des pays du Sud. En dépit de leurs limites, les Nations unies (l’assemblée générale, la CNUCED), voire l’OMC, ont constitué un cadre majeur de la structuration des revendications et de l’identité du Sud global. Et elles continuent à l’être, comme nous l’avons évoqué à propos du G77.

L’alliance des BRICS peut-elle jouer ce rôle de vecteur du Sud global ? C’est sa prétention. Mais son enchevêtrement avec les objectifs stratégiques sino-russes limite singulièrement son potentiel. Sa montée en puissance n’a pas permis aux pays du Sud de répondre de façon unie aux défis du génocide palestinien, des interventions militaires (Venezuela, Iran...) et de la diplomatie économique coercitive menée par Trump II.

Des initiatives collectives existent cependant bel et bien et doivent être valorisées, à l’instar du « Groupe de La Haye » ou du « Forum en défense de la démocratie », initiés par des gouvernements du Sud global (et l’Espagne) voulant placer le droit international, la démocratie et le multilatéralisme au cœur des relations, contre le règne de la loi du plus fort. Leur font néanmoins face des logiques de validation de l’ordre post-onusien du monde, sous la forme entre autres de la participation au « Conseil de la paix » du président états-unien (Argentine, Maroc, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Pakistan, Vietnam, Indonésie...).

Force est donc de constater que la carte du « Sud global » est pour beaucoup de gouvernements une carte parmi d’autres, mobilisable ou non suivant les enjeux et les configurations, en fonction d’intérêts essentiellement nationaux, voire électoraux, dans un environnement international où les sphères d’influence impériales le disputent à la tendance au « minilatéralisme » (les arrangements collectifs hors ONU, à géométrie variable).

Entre libération intellectuelle et populisme civilisationnel

Plusieurs participant·es à cet Alternatives Sud estiment, comme Ahmad Umar et ses coauteur·trices, que « Bandung n’a pas seulement été une déclaration de décolonisation sur le plan de l’indépendance d’État, mais aussi un projet de libération intellectuelle visant à rompre avec l’hégémonie occidentale dans la production des savoirs ». Soit que la conférence a « ouvert la voie à de nouvelles possibilités de “décolonisation épistémique et culturelle” » qui invitent à « penser la politique mondiale autrement, en mettant l’accent sur l’agentivité des sociétés postcoloniales ».

Sous cet angle, la coopération Sud-Sud présente aussi un avantage sur la coopération Nord-Sud traditionnelle, selon Lina Benabdallah. Elle traite en effet avec les États africains « tels qu’ils sont ». Ce faisant, elle rompt avec la longue histoire des pratiques (néo)coloniales européennes consistant à « imposer au reste du monde, souvent par la brutalité, une conception eurocentrée de la modernité et de la modernisation en tant qu’aspiration universelle. L’ensemble des autres formations politiques ont été soumises à des critères eurocentristes et jugées à l’aune de normes nées en Europe et étendues à l’ensemble de l’humanité, sans égard pour les contextes locaux ou les spécificités culturelles. Ce dictat épistémologique et ontologique traumatique sur des entités politiques organisées différemment […] a conduit à leur classification chronique comme “anormales” ».

Une conception résolument postcoloniale de l’ordre international restitue donc aux pays du Sud global leur capacité d’agir, présente et passée. C’est ce à quoi s’emploie depuis plus de deux décennies un courant de recherche critique en relations internationales, rappellent nos contributeur·trices, qui soumet à révision systématique une discipline ayant longtemps accordé à la seule Europe un rôle actif dans le façonnement du système international moderne. Une telle approche redonne par ailleurs à la conférence de Bandung une importance significative dans l’histoire des relations interétatiques, comparable dans ses effets au traité de Westphalie ou à la conférence de San Francisco.

En se basant sur l’histoire récente de l’Inde, Siddahrth Tripathi met néanmoins en garde, dans sa contribution, contre le recyclage des discours anti-hégémoniques par des acteurs politiques « illibéraux ». Le gouvernement « ethnonationaliste » du BJP a en effet renforcé sa légitimité au niveau national en s’appropriant stratégiquement l’idée de « marge », tant vis-à-vis de l’extérieur – en mettant en avant le clivage Nord-Sud et son rôle de leader du Sud global – que de l’intérieur du pays – en opposant le peuple hindou « authentique » aux élites progressistes anglophones, porteuses d’une modernité politique universaliste (disqualifiée comme héritière du colonialisme) et aux minorités religieuses, en particulier musulmane. Ce projet de liquidation de l’héritage internationaliste de Nehru éclaire l’absence de Narendra Modi à Bandung lors de la commémoration du soixantième anniversaire de la conférence (Sengupta, 2015).

Si le nationalisme hindou partage avec les populismes occidentaux (trumpisme et extrêmes droites européennes) l’idée d’un « ordre mondial ethnocentrique », l’ambition expansionniste qui est la sienne – réagencer le système international au départ des valeurs hindoues – l’inscrit parallèlement dans le mouvement de résurgence du registre civilisationnel dans les discours des États (Chine, Russie, États-Unis, Turquie, etc.). Comme le relève Delphine Allès, cette tendance « n’est pas l’apanage des superpuissances. Du Sahel au Pacifique, de nombreux acteurs politiques et sociaux mobilisent des référents civilisationnels, puisant de manière sélective dans les mémoires collectives et construisant un rapport clivé à l’altérité qui occulte les emprunts et circulations pourtant constitutifs de toute civilisation » (Allès, 2025).

Le recours aux arguments identitaires se constate dans le renouvellement des discours panafricains, qui mélangent, parfois de manière déroutante, des « dimensions à la fois progressistes, radicales et nativistes » (Abrahamsen, 2020). Ainsi, dans la rhétorique de légitimation des juntes « panafricaines » sahéliennes, la dénonciation des comportements supposément étrangers aux « valeurs africaines » – comme l’homosexualité ou la démocratie – coexiste avec l’exaltation des formes sociales supposément non importées d’État-nation (« la patrie ou la mort ») et de développement.

Un nombre croissant d’Africain·es accrochent au récit du choc des civilisations entre un Occident progressiste et une « majorité globale » traditionnaliste, distillé par la Russie. D’autant que Vladimir Poutine a ajouté la dénonciation de « l’affreux système néocolonial » (sic) à son répertoire anti-occidental. En Asie comme en Afrique, le discours anticolonial a été largement préempté par des forces conservatrices. À l’une ou l’autre exception près, le clivage traditionnel entre anti-impérialisme progressiste et conservatisme pro-occidental semble se maintenir en Amérique latine en revanche.

Dépasser Bandung ?

Plusieurs auteur·trices voient dans le caractère purement étatique de Bandung la principale faiblesse de la conférence de 1955. Or, les organisations sociales du Sud global ont joué un rôle majeur dans les luttes contre le néocolonialisme et le néolibéralisme dans les décennies suivantes, contre les bourgeoisies « compradores » et les technocrates pro-marché qui ont progressivement dominé les espaces gouvernementaux. En Amérique latine comme en Afrique et en Asie, les changements démocratiques des années 1980-1990, les avancées en matière de droits humains (de droits des femmes notamment), puis les (trop rares) réformes redistributrices des années 2000 ont été impulsées par des mouvements sociaux ou des formations politiques progressistes issues de ces mouvements. Au cours des années 2010 ensuite – des printemps arabes de 2011 au Hirak algérien de 2019 –, des soulèvements populaires ont déstabilisé ou même fait tomber des régimes que l’on pensait indéboulonnables.

Les sociétés civiles du Sud global se trouvent cependant désormais sur la défensive. « La plupart des gouvernements du Sud global ne sont peut-être plus inféodés aux puissances coloniales, mais beaucoup restent dominés par des élites politiques et économiques qui oppriment la majorité de la population », admet avec lucidité Walden Bello. De fait, les souverainetés étatiques ne sont pas les souverainetés populaires. Celles-ci peuvent s’affaisser lorsque celles-là s’affirment.

Bien que le rétrécissement des espaces civiques résulte d’abord de l’ascension de personnalités autoritaires ayant su exploiter le désenchantement populaire vis-à-vis des démocraties formelles, la tendance est désormais renforcée par l’environnement international. Car « l’effondrement de l’ordre libéral ne produit pas d’alternative de gauche, mais aide plutôt le fascisme et l’autoritarisme à accéder au pouvoir », s’inquiète la militante syro-britannique Leila Al-Shami (2026). Les manifestations médiatiquement qualifiées de « GenZ » qui ont récemment secoué plusieurs pays du Sud global montrent cependant que les dispositifs sécuritaires sont inopérants au-delà d’un seuil d’insatisfaction populaire. Si leur traduction politique sont inachevées et ambivalentes, ces mobilisations autorisent à ne pas sombrer dans le pessimisme (CETRI, 2026).


Notes

[1. Communiqué final de la conférence afro-asiatique de Bandung, 24 avril 1955 (Paris, La Documentation française, n°0200, 28 avril 1955).

[2. Le nombre de pays membres augmentera rapidement (il dépasse la centaine dès les années 1970), mais le regroupement conservera le nom de G77.

[3. Sous la forme de préférences commerciales, de compensation de l’instabilité des prix des exportations, de financement de stock régulateurs des produits de base, de droits de tirage spéciaux, entre autres.

[4. Le concept de « Sud global » trouve paradoxalement son origine dans une tentative militante et intellectuelle de dépassement du clivage Nord-Sud – l’idée maîtresse étant qu’il y a du Sud dans le Nord (les migrants, les minorités « raciales », voire plus généralement les perdants de la globalisation) et vice-versa (Dirlik, 2007) –, avant d’être stratégiquement approprié par des gouvernements pour réaffirmer la primauté du clivage géopolitique Nord-Sud. Cette deuxième acception l’emporte désormais sur la première.

[5. On ajoutera que la rivalité stratégique autour des minéraux critiques donne la possibilité à nombre d’États pauvres, en Afrique entre autres, d’exiger de leurs partenaires de les aider à monter en gamme dans les chaînes de valeur.


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Du tiers-monde au Sud global

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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