• Contact
  • Connexion

Décoloniser le marxisme ?

Le marxisme se réduirait-il à une pensée eurocentrée, qui aurait été « plaquée » dans le Sud ? Le philosophe Matthieu Renault, en relevant les tensions et contradictions de Marx et de ses héritiers, répond par la négative en mettant en avant la théorie-pratique voyageuse du marxisme et les processus de traduction et de reconfiguration auxquels il a donné lieu.

Décoloniser le marxisme ?

(Photo : Velvet, Wikimedia, commons)

Le marxisme ne serait-il qu’une affaire de Blanc·hes ? C’est à cette question provocante qu’entend se confronter Matthieu Renault dans un ouvrage récent qui rassemble une dizaine d’articles de l’auteur [1]. D’emblée, le philosophe refuse de s’enfermer dans une réponse figée, en mettant en avant les « tensions et contradictions », les « ambivalences constitutives » du corpus marxiste, « et [de] l’œuvre de Marx au premier chef ». Si le « dernier » Marx, dans le cadre notamment du débat avec les populistes russes et de sa fameuse lettre de 1881 à Vera Zassoulitch, a opéré une série de déplacements théoriques et s’est dégagé d’une lecture eurocentrique et téléologique de l’histoire, ce mouvement est demeuré inachevé [2].

Inachèvement qui se vérifie entre autres dans les « références fugitives à Haïti qui ne font que rendre plus patent le quasi-silence de Marx sur la grande révolution antiesclavagiste et anticoloniale » de 1804 (page 44). Matthieu Renault avance une clé d’explication plus générale, à savoir que « les sociétés coloniales, et plus encore esclavagistes, ne pouvaient qu’imparfaitement trouver place dans le partage entre sociétés précapitalistes et sociétés capitalistes » établi par Marx (pages 53-54).

Renault souligne également, par-delà le calque du modèle stalinien qui s’est trop souvent imposé, les « processus intenses, ininterrompus, de transplantation, de déterritorialisation et de reterritorialisation » du marxisme sur tous les continents (page 12). Enfin, il conçoit « la révolution russe comme une matrice cruciale des processus de décolonisation du marxisme », impliquant « de remettre en jeu un partage ‘décolonial’ trop binaire entre l’Occident et ses ‘autres’ ». Et l’auteur d’évoquer ainsi « un ensemble d’espaces interstitiels, d’entre-deux », qui bousculent « le partage trop strict entre l’impérialisme européen et les (post)colonies extra-européennes : empires non européens (Russie, ex-empire ottoman/Turquie), semi-colonies (Chine, Iran), colonies européennes (Irlande) et autres situations de colonisation intérieure » (page 15).

Marxisme : théorie-pratique voyageuse

L’un des enjeux de Décoloniser le marxisme est de donner à voir les « profondes racines dans la longue histoire des appropriations et reconfigurations du marxisme en contexte non européen » (page 96). L’auteur revient pour ce faire sur des figures et expériences connues – Franz Fanon, José Carlos Mariategui – et d’autres beaucoup moins – telles que par exemple celles du militant tatar bolchevik, Mirsaid Sultan Galiev et du « communisme national musulman » de 1917 à 1920 –, en accordant une place centrale à CLR James (1901-1989), l’auteur des Jacobins noirs (1938), qui se « sera constamment employé à déprovincialiser l’historiographie révolutionnaire et les pratiques d’émancipation elles-mêmes » (page 17).

Matthieu Renault tente également, à partir de sa réflexion sur la violence, de cerner les rapports de Fanon au marxisme. Ceux-ci reposeraient « sur un geste complexe de décentrement qui en fait une pièce centrale dans la généalogie de la décolonisation du marxisme » (pages 107-108). Citant Fanon – « les analyses marxistes doivent toujours être légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème colonial » –, il précise : « Distendre le marxisme, c’est le porter au-delà des frontières de l’Europe, son lieu de naissance, et opérer les déplacements théoriques que ce décentrement exige » (page 113).

Un autre article de cet essai revient longuement sur le parcours de Paul Robeson (1898-1976), acteur africain-américain, qui sera le premier noir à incarner Othello sur la scène théâtrale londonienne en 1930 et qui joua également Toussaint Louverture au théâtre en 1936 dans la pièce écrite par James. Robeson se rendit en URSS en 1934 à l’invitation de Sergueï Eisenstein qui envisageait de réaliser un film sur la révolution haïtienne ; projet malheureusement avorté. Il en vint cependant à idéaliser l’expérience soviétique, témoignant d’une absence de lucidité quant au stalinisme. Sa trajectoire et ses écrits invitent, selon Renault, « à réexaminer les rapports entre radicalisme communiste-marxiste et esthétique à la lumière des branchements entre luttes noires-anticoloniales et luttes des masses ouvrières au XXe siècle, et inversement » (page 182).

Enfin, de nombreuses pages sont consacrées à CLR James ; à ses analyses sur le cinéma et sur les arts populaires, ainsi qu’à son ouvrage (1953) sur Melville, Marins, renégats et autres parias, où il compare l’expérience des marins sur le Pequod, le bateau sous le commandement d’Achab, « incarnation du type totalitaire » selon James, dans Moby Dick, avec celle des travailleurs des usines Ford. Matthieu Renault revient sur le rendez-vous manqué entre CLR James et les membres de l’École de Francfort à New York dans les années 1940, remarquant au passage « l’absence presque totale de dialogue entre le marxisme occidental et le ‘marxisme anticolonial’, dont James était l’un des représentants majeurs » (page 162).

Hybridation du marxisme

Un court article sur Jacques Stephen Alexis clôt l’ouvrage. Selon l’auteur, en « opérant sans le dire, une hybridation du marxisme et de la négritude », Alexis « ouvre la voie à ce qu’on pourrait appeler un socialisme merveilleux » (page 211). Cette hybridation ne s’est-elle pas généralisée dans le Sud, en fonction des contextes, des champs culturels et des traditions vernaculaires ? Pensons par exemple à la théologie de la libération (dont il n’est pas question dans ce livre) [3].

Par ailleurs, comme le reconnaît l’auteur, la tradition anticoloniale n’occupe qu’une place marginale dans cet essai. Ainsi, par exemple, les figures emblématiques d’Amilcar Cabral (1924-1973) [4] et de Walter Rodney (1942-1980) [5] n’apparaissent malheureusement pas. De plus, il aurait été intéressant d’interroger davantage l’époque contemporaine ; le déclin idéologique du marxisme à l’œuvre au Nord depuis les années 1980 – corrigé cependant par une résistance intellectuelle tenace – correspond-t-il à ce qu’il se passe au Sud ? Quoi qu’il en soit, Décoloniser le marxisme offre une analyse originale, invitant à complexifier et à poursuivre la réflexion.


Notes

[1Matthieu Renault, Décoloniser le marxisme, Paris, La Dispute, 2026.

[2Michael Löwy et Paul Guillibert, Marx narodnik. Les populistes russes, le communisme et l’avenir de la révolution, Paris, L’échappée, 2025.

[3José Zanca, « Cuando los curas abrazaron la revolución : ¿Qué fue la teología de la liberación y qué queda de ella ? », CETRI, 27 juin 2025.

[4Frédéric Thomas, « Frantz Fanon et Amilcar Cabral : anticolonialisme et recodification décoloniale », CETRI, 13 juin 2023.

[5Robert Cuffy, Leo Zeilig, « Walter Rodney : un révolutionnaire pour notre époque », Contretemps, 1er juillet 2025. Lire aussi « L’histoire occultée de la gauche révolutionnaire en Afrique », Histoire coloniale et postcoloniale, 15 mars 2024.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Lire aussi ...

200 ans après la dette odieuse imposée à Haïti, NON au mépris persistant de la France

Tribune dans L’Humanité signée par un collectif (dont le CETRI) jugeant insuffisantes les annonces du président de la République français à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance d’Haiti. (…)

Bicentenaire de la dette d’indépendance d’Haïti : « une injustice historique »

Il y a 200 ans, le 17 avril 1825, le roi Charles X signait une ordonnance reconnaissant l’indépendance d’Haïti, en contrepartie d’une indemnité colossale de 150 millions de francs, destinée à (…)

L’Espagne et le Mexique, deux frères fâchés

Une crise diplomatique divise le Mexique et l’Espagne à la veille de l’investiture de la nouvelle présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum. Le roi d’Espagne, Felipe VI, n’y a pas été invité. Une (…)

Les « territoires non autonomes », ces dernières colonies Nouvelle-Calédonie

Les « territoires non autonomes », ces dernières colonies

Le président français en visite en Nouvelle-Calédonie, pour tenter de mettre de l’ordre dans un territoire secoué par les émeutes, à 17.000 km de Paris. Le président français reste le chef de (…)

L'anticolonialisme comme frein au progressisme en Afrique, retour sur un impensé Sénégal

L’anticolonialisme comme frein au progressisme en Afrique, retour sur un impensé

D’où vient cette malédiction qui rend orphelins de soutien tant de chercheurs, d’artistes, d’intellectuels, d’universitaires africains, progressistes convaincus chez eux au Sud affrontant (…)