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Colombie : la chance d’un changement ?

Le 29 mai prochain, des élections présidentielles se tiendront en Colombie. Pour la première fois dans l’histoire du pays, un candidat de gauche, Gustavo Petro, est en tête des intentions de votes. Mais le changement n’impose pas seulement d’arriver au pouvoir ; il exige de rompre avec le modèle économique actuel et l’impunité.

Colombie : la chance d'un changement ?

Gustavo Petro (Photo :
Gustavo Petro Urrego CC https://www.flickr.com/photos/gustavopetrourrego/21474562099)

Opinion parue dans La Libre Belgique le 21 mai 2022.

Le 29 mai prochain, se tiendront en Colombie des élections présidentielles où le candidat de gauche, Gustavo Petro, est le favori. Le Pacte historique, la coalition qu’il dirige, est arrivée en tête des élections législatives du 13 mars 2022. Le parti au pouvoir, très marqué à droite, a subi une déroute. Dans ce pays conservateur, aligné sur les États-Unis, jamais la possibilité d’un virage à gauche n’a été aussi grande.

Quelle que soit l’issue des élections, les choses ont déjà commencé à changer en Colombie. La vice-présidente désignée par Petro en cas de victoire, Francia Marquez, fut la troisième candidate la plus votée. Cette leader féministe, afro-colombienne et écologiste, issue du milieu rural, consacre l’irruption symbolique du pays exclu dans l’espace public. Plus qu’un symbole, elle prolonge l’onde de choc du soulèvement populaire de 2021, et préfigure un renversement de l’imaginaire colombien auquel est arrimée la chance d’un changement.

Au cours de ces dernières années, en 2019 et 2021, la Colombie a été secouée par une vague de mobilisations de grande ampleur. Nourrie par l’exaspération face à la pauvreté, à la corruption et aux inégalités, catalysée par la soif d’un changement que l’accord de paix de 2016 a tout à la fois réactualisé et frustré, la protestation sociale a gagné tout le pays. Au-delà du gouvernement actuel, particulièrement impopulaire, et de l’hypothèque mise sur les espoirs nés de la fin du conflit armé, c’est le pouvoir ininterrompu des classes dominantes qui fut la cible de la colère populaire.

Cette contestation nourrit et déborde la poussée de la gauche aux élections. Elle est le marqueur de la défiance envers les partis politiques et l’État, ainsi que celui d’une révolte qui ne veut pas seulement en finir avec « l’uribisme », cette politique d’extrême droite inaugurée par l’ex-président (2002-2010) Alvaro Uribe, ni même avec trente ans de néolibéralisme, mais aussi avec des siècles d’héritage colonial. L’enjeu dès lors n’est pas seulement d’arriver au pouvoir, mais bien de changer le pouvoir.

Fin de l’impunité ?

Entre 2016 et aujourd’hui, en période de « paix » donc, 223 massacres ont été enregistrés. Leur nombre a augmenté de manière exponentielle depuis l’arrivée au gouvernement, en 2018, du président Ivan Duque. La Colombie est le pays du continent latino-américain où le plus de défenseurs et défenseuses des droits humains sont tués, et le pays au monde où le plus de défenseurs et défenseuses de la terre sont assassinés. Les groupes armés, qui se sont renforcés à la faveur du confinement suite à la pandémie, sont présents dans plus d’un tiers des municipalités.

Ce sombre panorama démontre que le conflit armé est enraciné dans l’histoire de la Colombie, et à quel point la violence – principalement exercée par les organisations paramilitaires – constitue toujours, aux yeux de la majeure partie de l’élite, une option valable pour maintenir le statu quo. Celui-ci est cadenassé, en amont, par l’orientation des politiques économiques, et, en aval, par le règne de l’impunité. D’où la nécessité de démanteler les réseaux qui lient les structures étatiques, militaires et économiques au paramilitarisme.

Une récente étude commanditée par trois ONG belges, FOS, IFSI et Solsoc, ainsi que leurs partenaires colombiens, jette une lumière crue sur la responsabilité des entreprises dans la situation actuelle. Réalisée dans le cadre du vote prochain, en Belgique et au niveau européen, de lois contraignantes sur le devoir de vigilance – à savoir l’obligation pour les entreprises d’adopter une conduite responsable dans toutes leurs activités tout le long de la chaîne de valeur –, elle permet de tirer une série de leçons.

Cette étude sanctionne d’abord l’échec des principes volontaires et de mécanismes tels que la « Responsabilité sociale des entreprises » (RSE), basés sur l’autorégulation. Les violations des droits humains commises par les entreprises, souvent en collusion avec l’État, ont un caractère généralisé. L’État colombien, absent pour protéger les droits humains et sociaux, pour contrôler les normes environnementales et l’action des multinationales, n’a de cesse de se manifester dans la répression de toute contestation sociale, et dans la promotion d’un modèle économique exacerbant les inégalités et les conflits.

Mais la principale leçon est peut-être que les entreprises ne sont pas des acteurs neutres, isolés du contexte où elles opèrent, et que le contexte lui-même, tout particulièrement dans des zones conflictuelles, oriente et conditionne leurs activités. Loin du rôle de victimes qu’ils essayent de se donner, les acteurs économiques peuvent tirer profit des violations des droits humains et d’un conflit, les entretenir, voire les aggraver. Et ils tendent d’autant plus à le faire à mesure de leur puissance et de la faiblesse des contrepouvoirs.

Pour durer et se prolonger, les changements doivent plonger dans l’imaginaire et la matérialité des rapports sociaux ; et ce jusque dans la possession et la destination des ressources naturelles qui constituent l’une des principales clés du conflit armé. Et renverser l’asymétrie des pouvoirs entre les entreprises, nationales et internationales, d’un côté, et les organisations sociales, de l’autre. Cela commence en rompant avec la fabrique de l’impuissance, et en faisant sauter le verrou de l’impunité, qui assure la reproduction du modèle, et interdit toute transition.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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