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« Ce qui choque aujourd’hui les Européens, ce n’est pas le Venezuela, c’est le Groenland »

Tribune parue dans La Croix, le 22 janvier 2026. La stratégie internationale du président des États-Unis Donald Trump conduit à rabaisser l’Europe au niveau des pays du Sud, estime le chercheur Frédéric Thomas. Le Vieux Continent se voit ainsi pris au piège d’un ordre du monde inégalitaire, auquel il a contribué par son soutien passé et passif à l’interventionnisme de l’allié américain.

Dans la nuit du samedi 3 janvier 2026, les forces spéciales états-uniennes bombardèrent la capitale vénézuélienne, Caracas, et enlevèrent le président du Venezuela, Nicolas Maduro, et son épouse, Cilia Flores. À l’exception notable de l’Espagne et du Danemark, les gouvernements de l’Union européenne (UE) ne condamnèrent pas l’intervention, tout en rappelant platoniquement le nécessaire respect des principes de la charte des Nations unies. Ce qui revenait dans les faits à avaliser la première et à hypothéquer les seconds.

Las, cette prise de position, entre torpeur et veulerie, ne suffit pas à apaiser Donald Trump qui, le surlendemain, affirma avoir « besoin » du Groenland. Les contradictions, ambiguïtés et indignations sélectives sont révélatrices du malaise intellectuel sur le Vieux Continent, ainsi que de la difficulté européenne à affronter l’impérialisme états-unien.

Un déni de la politique impériale des États-Unis… et de l’Europe

La posture initiale du président français, Emmanuel Macron, affirmant que le peuple vénézuélien ne peut que se « réjouir » d’être « débarrassé de la dictature », sans mentionner le raid de Washington et le droit international, est symptomatique d’un double point aveugle. On tente de couvrir la violation flagrante de l’ordre international par l’illégitimité de Maduro et de réduire les protestations à d’hypocrites gesticulations de la Russie et de la Chine, « oubliant » celles du Brésil, de la Colombie, du Mexique, de l’Afrique du Sud et de nombreux pays du Sud. Mais l’impérialisme que les Européens avaient vaille que vaille réussi à ne pas voir et à ne pas nommer devait leur revenir comme un boomerang lorsque Trump rappela avec force vouloir « acheter » le Groenland.

Le Groenland n’est pas à vendre ? Pas plus que le Venezuela. Comment défendre l’un si on a laissé faire pour l’autre ? L’Europe se débat dans ses contradictions. On insiste sur les formes, certes outrancières – c’est la première fois qu’un locataire de la Maison-Blanche met en avant aussi abruptement les intérêts géopolitiques et économiques de la bannière étoilée (le contrôle de sa zone d’influence, l’accès au pétrole et aux terres rares, etc.). Et on circonscrit le problème à la politique sinon à la personnalité du président états-unien. Il ne s’agit pas seulement de la division de l’UE ni d’un (mauvais) calcul tactique pour ne pas s’aliéner Washington alors que la guerre en Ukraine se poursuit, mais bien d’un déni de la politique impériale des États-Unis… et de celle de l’Europe.

De nombreux précédents

Le bombardement d’un pays d’Amérique du Sud est inédit, mais l’intervention armée au Venezuela s’inscrit dans une stratégie vieille de deux siècles, incarnée dans la doctrine Monroe, rebaptisée « Donroe » par Donald Trump. Au cours du XXe siècle, Washington est en effet intervenu militairement et à plusieurs reprises au Mexique, au Nicaragua, en Haïti, en République dominicaine et au Panama (notamment).

Nombre de commentateurs ont d’ailleurs évoqué le précédent de l’enlèvement du président panaméen, Manuel Noriega, en décembre 1989, et sa condamnation en Floride à quarante ans de prison pour trafic de drogue. Il est révélateur qu’un autre précédent, pourtant plus récent, ait été passé sous silence. En 2004, le président haïtien, Jean-Bertrand Aristide, était poussé vers la sortie, « exfiltré » par les troupes états-uniennes – lui parlera de kidnapping –, mis dans un avion français à destination de la République centrafricaine dont la politique était alignée sur le Quai d’Orsay.

Déclassement de l’Europe

Opposer le continent européen, berceau des « valeurs démocratiques », à l’illibéralisme trumpien est gratifiant et nous console de notre impuissance actuelle. Mais cela revient à entretenir nos illusions, à falsifier notre histoire – celle-ci n’est-elle pas aussi le fruit de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme ? – et à taire notre complicité.

Cela fait longtemps que l’Europe tient pour acquis le droit de la Maison-Blanche d’intervenir dans son « arrière-cour ». D’ailleurs, en 1989, au Conseil de sécurité, la France et la Grande-Bretagne ont joint leur veto à celui des États-Unis pour contrer une résolution s’opposant à l’intervention armée au Panama, et en 2004, Paris et Ottawa sont intervenus au côté de Washington en Haïti.

Ce qui choque aujourd’hui, ce n’est pas l’ingérence états-unienne mais la manière trumpiste, ce n’est pas le Venezuela mais le Groenland, et ce n’est pas une architecture internationale asymétrique mais le déclassement de l’Europe mise sur le même pied que les États du Sud. Trump a en effet renoncé aux « subtilités » des relations Nord-Sud et des alliances pour imposer avec force son America first où se confondent, dans une même brutalisation et vassalisation, alliés et ennemis, Port-au-Prince et Paris, Venezuela et Groenland.

L’Europe fait l’expérience de rapports néocoloniaux

L’Europe fait ainsi l’expérience nouvelle et « par le bas » de rapports néocoloniaux classiquement imposés aux États africains, asiatiques et latino-américains. Elle en oublie presque qu’avant d’être l’objet de l’appétit prédateur des États-Unis, le Groenland fut la victime du colonialisme d’un pays européen. L’UE est aujourd’hui la cible de la police impériale de Washington, dont elle est traditionnellement l’auxiliaire zélé.

Plutôt que de s’engager dans une vaine fuite en avant pour recouvrer les bonnes grâces de « l’allié » états-unien, en distinguant artificiellement l’ingérence éclairée et efficace « là-bas » du pillage éhonté « ici », l’Europe devrait radicalement remettre en cause un ordre du monde inégalitaire et injuste dont elle est à la fois l’héritière et le marqueur. Et prendre acte du fait qu’il n’y a pas d’impérialisme à visage humain.

Voir en ligne « Ce qui choque aujourd’hui les Européens, ce n’est pas le Venezuela, c’est le Groenland »

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Carte du pôle nord publiée en 1635 suite à des expéditions néerlandaises et anglaises.
Carte du pôle nord publiée en 1635 suite à des expéditions néerlandaises et anglaises.

Illustration : Atals Dirk Jansz van Santen, Wikimedia, Commons.