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Brésil

Au Brésil, le nouveau Congrès est le plus conservateur depuis un demi-siècle

Le premier tour de l’élection présidentielle brésilienne a éclipsé les résultats des autres scrutins qui se tenaient ce même jour. Le 5 octobre, les Brésiliens ont élu un Congrès fédéral farouchement réactionnaire. Principaux vainqueurs : les policiers, les évangéliques et les représentants de l’agro-business qui auront les moyens de ligoter la future présidence.

On le connaît pour ses sorties provocatrices contre les homosexuels, les usagers de cannabis, et ses imprécations contre les défenseurs des droits de l’homme, « véritables droits des vagabonds ». Depuis dimanche 5 octobre, l’ex-militaire Jair Bolsonaro est également le député fédéral le mieux élu de l’État de Rio de Janeiro. 461 000 électeurs ont choisi comme représentant au parlement ce fervent catholique qui considère la dictature (1964-1985) comme « vingt ans d’ordre et de progrès », plaide pour le rétablissement de la peine de mort et qualifie les Indiens de « puants et mal élevés ».

C’est un score quatre fois plus élevé qu’en 2010, quand le député avait attiré 120 000 votants, le tout sous l’étiquette du Parti progressiste, une ironie que plus personne ne relève au Brésil. Deux de ses fils ont par ailleurs surfé sur la popularité de leur nom de famille : Eduardo, 33 ans, élu de São Paulo, sera à ses côtés au parlement fédéral alors que Flavio est le troisième député le mieux élu de l’Assemblée de Rio de Janeiro.

Jair Bolsonaro n’est pas une exception. Les avocats de la tolérance zéro face à la criminalité et les partisans de la réduction de la majorité pénale figurent parmi les champions des élections au Congrès brésilien, qui ont eu lieu en même temps que le premier tour de l’élection présidentielle, le dimanche 5 octobre. Le premier tour du scrutin présidentiel, marqué par l’élimination de Marina Silva et un second tour qui opposera Dilma Rousseff au candidat de la droite classique Aécio Neves, a éclipsé le bouleversement qui s’est produit au Congrès fédéral. Ainsi, le nombre de militaires et de policiers a bondi de 30 %, alimentant d’autant la « bancada da bala », littéralement, « le lobby de la balle » : il rassemble les députés et sénateurs favorables à l’industrie de l’armement et s’opposant à toute politique de limitation d’usage des armes à feu.

Cette augmentation s’explique par la volonté de la corporation policière, très critiquée pour sa violence depuis les manifestations de juin 2013, de mieux s’organiser pour riposter. « Mais c’est aussi l’expression d’un vote d’extrême droite », précise Ignacio Cano, sociologue spécialiste de la violence urbaine à l’Université d’État de Rio de Janeiro. « La violence et l’insécurité poussent beaucoup de gens à appuyer des solutions illégales et les abus de pouvoirs de la police  », poursuit-il.

Le détail des résultats des élections au Congrès peut être consulté en cliquant ici

Au Congrès fédéral, composé du Sénat et de la chambre des députés, le coup de barre à droite va au-delà du renforcement des partisans de la « ligne dure ». Le Parti des travailleurs (PT) de Luiz Inacio Lula da Silva et de Dilma Rousseff a beau rester la première formation à la chambre des députés avec 70 élus, il a perdu 18 députés et 1,3 million de voix par rapport au précédent scrutin de 2010. En face, le lobby des évangéliques (qui pioche dans plusieurs partis) compte désormais 80 députés, soit une croissance de 14 % par rapport à la Chambre sortante. Parmi ces élus, bon nombre sont des novices en politique, à l’image de Sóstenes Cavalcante, qui doit son élection à la propagande faite par Silas Malafaia, l’un des pasteurs les plus médiatiques du Brésil. «  Ce sont d’illustres inconnus pour la majorité de la population, mais pas pour les évangéliques, qui votent en masse pour eux », se félicite Malafaia, qui confie, dans un rire : «  Être élu ne m’intéresse pas, je préfère les coulisses, je choisis des candidats, et je les fais gagner. »

Le grand gagnant du scrutin reste toutefois le lobby trans-partis de l’agro-alimentaire, la « bancada ruralista ». Il se félicite d’une croissance de 33 %, passant de 191 à 257 députés, soit la majorité absolue à la chambre. Ce groupe, qui se réunit tous les vendredis à l’heure du déjeuner, est le mieux organisé du Congrès, en imposant ou en bloquant des textes selon les intérêts des grands propriétaires. La réforme agraire, déjà absente des discours des principaux candidats, sera probablement enterrée pour longtemps.

Les « ruralistes », comme on les appelle au Brésil, ont déjà fait connaître leur priorité pour le prochain mandat : faire voter l’amendement qui transfère au parlement la décision de délimitation des réserves d’Indiens. Pour l’heure, cette compétence relève exclusivement de la Funai, la fondation gouvernementale des peuples indigènes, un scandale pour les propriétaires terriens qui estiment qu’on cède trop d’hectares à une population peu nombreuse et jugée improductive.

Les pièges du système électoral

« Ce Congrès est assurément le plus conservateur depuis le coup d’État de 1964 », estime Antônio Queiroz, le directeur du Département intersyndical des conseillers parlementaires (Diap), la meilleure source de statistiques sur le Parlement brésilien. Pour lui, cette nouvelle composition rend pratiquement impossible toute avancée sur la légalisation de l’avortement, le mariage des homosexuels ou la décriminalisation des drogues.

« Dans le Congrès sortant, ces questions n’avaient déjà pas réussi à s’imposer, maintenant, les députés progressistes sont moins nombreux, et les opposants à un changement de la législation a doublé  », poursuit-il. Les évangéliques, souligne le directeur du Diap, ne sont pas seulement plus nombreux, «  ce sont aussi des pasteurs qui ont plus de poids au sein des différentes Églises, ce qui leur permettra de mieux défendre leurs intérêts au sein de Congrès ».

Comment le Brésil des manifestations de juin 2013, qui avaient vu des centaines de milliers de personnes exiger une autre politique, plus sociale, en est-il arrivé là ? « Tout d’abord, c’est une erreur de voir derrière ces manifestations un mouvement progressiste  », tempère André Singer, professeur de sciences politiques à l’Université de São Paulo. «  Les revendications d’une amélioration des services publics allaient dans ce sens, mais par la suite, le glissement de la protestation vers un angle moral et éthique, en mettant en avant la question de la corruption uniquement, a facilité sa récupération par la droite », ajoute-t-il. Les dérapages à l’issue de certains rassemblements, provoqués par une poignée de casseurs et montés en boucle par la télévision, ont par ailleurs réveillé l’aversion contre le désordre de la majorité silencieuse.

En outre, le système électoral est trompeur. Si les champions de voix, tel Bolsonaro, ont vraiment attiré des électeurs sur leur nom, ce n’est pas le cas de la plupart des députés élus. Au Brésil, le nombre de sièges emporté par chaque parti est le résultat de la somme des voix obtenues par les candidats et de celles qui se sont portées sur le parti (l’électeur peut choisir une de ces deux formes de vote), le tout divisé par le nombre de siège imparti à chacun des États de la fédération. Par exemple, dans le cas de l’État de São Paulo, un député doit avoir au minimum 299 900 voix pour être élu directement (c’est le résultat des 20,99 millions de votes valides divisé par les 70 sièges qui reviennent à l’État). Et s’il dépasse ce nombre, son « surplus » de voix est distribué aux compagnons de sa coalition.

Cette année, à peine 35 députés (soit 6,8 % du total des 513 députés) ont réussi à se faire élire avec leurs propres voix. Tous les autres ont bénéficié du report des voix. Ainsi, le député évangélique Celso Russomanno, le mieux élu de l’histoire de la chambre des députés, avec 1,5 million de voix, a permis de faire élire quatre autres membres de sa coalition, qui avaient recueilli à peine plus de 20 000 votes. Ce décalage entre le choix des électeurs et la représentation finale souligne une crise du système politique, rejeté par un nombre croissant de Brésiliens, notamment parmi les manifestants de juin dernier.

Alors que le vote est obligatoire au Brésil, la proportion de blancs et nuls pour l’élection du Congrès augmente fortement. À Rio de Janeiro par exemple, elle est passée de 16,4 % à 21,43 %, ce qui signifie que dans ce seul État, 2 millions de Brésiliens ont refusé de choisir un député.

Le virage conservateur du Congrès provoque des interprétations divergentes. Arrivée en quatrième position de la course présidentielle avec 1,55 % des voix au nom du Parti socialisme et liberté (Psol), Luciana Genro est optimiste. Pour elle, «  l’augmentation du nombre de députés conservateurs est une réaction face à la croissance des débats sur des thèmes progressistes ».

Leonardo Sakamoto, le directeur de l’ONG Reporter Brasil, spécialisée dans la dénonciation du travail esclave, estime au contraire que «  le Congrès n’est pas pire, il reflète tout simplement mieux le Brésil d’aujourd’hui  ». Le militant explique que dans un pays très conservateur, la force des mouvements sociaux a permis, dans le passé, d’obtenir l’élection de groupes progressistes, donnant à ces derniers un poids supérieur à leur représentation réelle dans la société. Pour lui, l’éloignement du PT de ces mouvements sociaux a cassé cette dynamique, alors que le poids croissant des évangéliques dans la population (près d’un quart en 2010) alimente naturellement leur présence au parlement.

Que Dilma Rousseff parvienne à se faire réélire, lors du second tour de la présidentielle qui se tient le 26 octobre, ou qu’elle soit battue par son adversaire de droite Aécio Neves, le prochain président devra composer avec un autre problème : celui de l’explosion du nombre de partis, passé de 22 à 28 au Parlement. Cela signifie plus de négociations avec chacun, et plus de faveurs et de postes offerts à différents groupuscules. Exactement ce que des millions de Brésiliens rejetaient dans la rue il y a un an et demi.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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